Bonjour, bonsoir, il est actuellement 2h45, je viens de terminer cet OS, et j'ai décidé de le poster dans la foulée, histoire de pas oublier de le faire demain (càd plus tard dans la journée, quand je serais la tête dans le cul à essayer de déchiffrer mes TD de droit).
J'avoue être assez fière de ce bestiau, qui fait quand même 11k mots... un de mes plus longs OS à ce jour ! Je le publie en une seule fois cependant. Je sais, ça peut faire un peu long, mais je ne vois pas comment diviser cet OS en plusieurs parties. C'est mieux à mon sens de tout avoir d'un seul bloc, c'est pas du tout une histoire à suspens... J'espère que vous aimerez !
TW sang et un peu de gore tout de même, c'est une reprise de la Barbe-Bleue pour Halloween tout de même !
Bonne lecture, et n'hésitez pas à laisser une review !
OoOoOoOoO
Mèche-d'argent
Pour Silver. Avec ta liste de mort compliquée là... Mais j'ai adoré revisiter la Barbe-Bleue avec les personnages que tu avais imposés !
OS écrit à l'occasion du défi Halloween 2020 organisé par le forum Saint Seiya Fr (notez que la deadline était aujourd'hui, en conséquence de quoi je ne suis techniquement pas en retard). Merci à Arthygold et Sea-Rune de l'avoir organisé, ce fut un plaisir ! Je vous aime fort.
...
- Ouch, grogna Deuteros lorsque les fines et élégantes roues de son carrosse se prirent pour la énième fois dans un nid-de-poule, envoyant une onde de choc dans l'habitacle.
Grimaçant, le jeune homme se réinstalla confortablement sur la banquette, tout en sachant qu'il serait rapidement délogé par une nouvelle secousse. Une jolie voiture de parade, pleine de pompons et de velours brodé, n'était pas des plus indiquées pour parcourir les routes étroites et inégales de l'arrière-pays. Nouveau nid-de-poule, nouveau choc. Deuteros soupira, résigné. Lui qui avait cru que les atroces minutes passées seul devant l'autel, pendant qu'un prêtre visiblement habitué récitait son laïus, seraient les plus inconfortables de la journée... Au moins, à ce moment, son frère Aspros n'était pas loin, dans l'assistance. Mais maintenant, Deuteros était seul, en route pour rejoindre la maison de l'homme qu'il avait épousé. Par Dieu, pourquoi avait-il consenti à ce mariage ?!
Mentalement, il invoqua l'image de son nouveau mari. Une haute stature, une voix grave et douce, toujours sarcastique, de longs cheveux d'un blanc éclatant, coulant dans son dos comme une avalanche... Oui, bon, d'accord, Mèche-d'argent était charmant. Très charmant, même. Courtois, distingué, attentif, cultivé, spirituel. Deuteros sourit, imaginant la réaction d'Aspros à cette description dithyrambique. "Arrête de l'angéliser, c'est aussi un pédant insupportable, sadique, qu'on a soupçonné d'avoir tué toutes les personnes assez stupides pour l'épouser ! Et voilà que tu veux t'ajouter à la liste..."
Deuteros secoua la tête, chassant le souvenir. Oui, il avait voulu rejoindre la cohorte des époux et épouses de Mèche-d'argent, mais il n'avait pas l'intention de disparaître, lui. Encore moins de se faire tuer. En plus, il aimait Mèche-d'argent, un amour fou. Et il était sûr que c'était réciproque. Un peu nerveux, soudain impatient d'arriver, le jeune homme écarta le rideau de velours qui obstruait la fenêtre du carrosse.
Dehors, il faisait nuit. Les lumières de la ville avaient disparu, seule la Lune éclairait par intermittences un paysage boisé, aux ombres mouvantes et inquiétantes. Un sourire étira les lèvres de Deuteros. Exactement le genre d'ambiance qu'il adorait. On sentait que tout pouvait arriver, mais en même temps les choses demeuraient immobiles, calmes. Face à cette nature endormie, Deuteros restait dans l'expectative... comme face à Mèche-d'argent, qui le faisait attendre depuis le matin. Absent à son propre mariage ! Envoyant comme représentant un immonde crapaud pustuleux, courbé en deux, genoux cagneux prêts à baiser le sol. Deuteros avait préféré le faire sortir de l'église, rester seul devant l'autel. Le prêtre avait paru comprendre.
Brutalement, le carrosse prit un virage à gauche, agrémentant le changement de direction de quelques secousses bien senties. Cette fois, Deuteros en était sûr : le crapaud, qui s'était transformé en cocher plutôt qu'en laquais, se vengeait d'avoir été viré manu militari. Que c'était bas, mon Dieu... Voilà qui ne faisait que renforcer sa conviction d'avoir bien fait. Il faudrait qu'il garde un œil sur le sournois, il lui trouverait peut-être une faute suffisamment grave pour pouvoir le renvoyer sans indemnités...
Finalement, le carrosse ralentit, puis s'arrêta. Un des chevaux hennit, peut-être content d'être de retour à la maison. La portière s'ouvrit, révélant une silhouette trapue portant une lanterne. Le crapaud.
"Le voilà enfin laquais", songea Deuteros en sautant souplement à terre, ignorant le marche-pied comme la main tendue du serviteur.
Il se tenait dans la cour pavée d'une grande demeure de campagne, presque un petit château avec son unique tour dressée vers le ciel. Pendant qu'il observait le bâtiment principal, le carrosse repartit dans un bruit de roues, mené de nouveau par le crapaud jusqu'aux écuries situées apparemment dans l'aile gauche de la demeure. D'abord, Deuteros resta immobile, sans trop savoir quoi faire. Certes, on était presque au milieu de la nuit, mais ce n'était pas sa faute si le trajet avait prit de si longues heures, et il avait espéré... quelque chose, un genre de comité d'accueil peut-être.
Devait-il aller toquer à la porte, comme un visiteur nocturne, importun ? Bon Dieu, il était chez lui pourtant ! Enfin, chez son mari. Qui n'avait pas daigné se présenter à l'autel. Mais c'était certainement pour une bonne raison. Mèche-d'argent était un homme d'affaires très important, très riche, souvent en voyage. Il avait dû avoir un contretemps ou quelque chose...
Brusquement, la porte principal s'ouvrit. Une douce lumière inonda le perron. Une haute silhouette se tenait dans l'encadrement. Deuteros sourit. Il aurait reconnu cette ombre entre toutes. Tout doute ôté, il s'avança, gravit les marches du perron, pour enfin se tenir en face de son nouvel époux, un grand sourire dévoilant ses canines étrangement plus pointues que la normale. Un détail qui faisait fuir la plupart des gens, persuadés d'avoir affaire à un démon, mais que Mèche-d'argent regardait toujours avec une lueur d'appréciation dans ses yeux dorés.
- Alors comme ça, vous n'avez pas voulu jouer les pingouins endimanchés devant la moitié de la ville ? lança Deuteros avec un clin d'œil.
- Il semblerait... et je crois que nous pourrions laisser tomber le vouvoiement, non ?
- Parce que nous sommes mariés ?
- Incroyable déduction, ricana Mèche-d'argent.
Son mari éclata de rire :
- On pourrait en douter, tu sais ! J'ai viré le crapaud de l'église, ajouta-t-il.
- Tu parles de Zélos ?
Deuteros acquiesça :
- Il faisait trop tâche. Un conseil pour ton prochain mariage, chéri : choisis un représentant avec un minimum de classe.
- J'espère que je n'aurais pas à utiliser ce conseil, répondit simplement l'argenté en souriant doucement.
Un sourire assez tendre, à des kilomètres de son expression la plus courante. Soudainement ému, Deuteros tortilla une de ses mèches bleues entre ses doigts pour se donner une contenance, avant de marmonner qu'il l'espérait, lui aussi. Mèche-d'argent acquiesça, puis s'effaça en lui faisant signe d'entrer. Le bleuté passa spontanément un bras autour de sa taille, et soupira d'aise lorsque le bras de son nouvel époux s'enroula autour de ses épaules. Oui, maintenant, il pouvait commencer à se dire qu'il était arrivé à la maison, et que son mariage était à peu près normal, deux personnes qui s'aiment, une ligne dans les registres de la paroisse, et un stupide papier sur les biens matrimoniaux signé chez l'austère notaire de la ville.
OoOoOoOoO
Quelle erreur. Bon Dieu, bon Dieu, bon Dieu, quelle erreur. Un mariage normal, et puis quoi encore... Quels qu'aient été ses espoirs en entrant le hall richement illuminé de sa nouvelle demeure, ils avaient rapidement été déçus. Ce mariage était tout sauf normal. Pas de chambre nuptiale, juste deux chambres séparées. Ce qui ne signifiait pas que Mèche-d'argent était froid ou quoi que ce soit, oh non. Pas du tout. Au contraire. Deuteros se sentit rougir en repensant à... et préféra se concentrer de nouveau sur son livre. Il abandonna cependant très vite, revenant à sa principale préoccupation. À savoir, que ce mariage n'était pas normal, et qu'il était beaucoup trop serein à ce sujet. Et toujours aussi amoureux de Mèche-d'argent.
"Si on y pense rationnellement", se disait-il cinquante fois par jour, "oui, si je suis rationnel, alors je devrais paniquer, ou au moins m'agacer. La maison est bizarre, il n'y a que le crapaud qui hante les couloirs, on ne voit jamais de domestiques, et pourtant tout est toujours parfaitement propre, et ce n'est certainement pas le crapaud qui s'occuperait ça, paresseux comme il est sûrement... Oh, que je le déteste ce crapaud, si je pouvais lui tordre le cou... ! Et si encore il n'y avait que lui et ses talents de faé du logis. Mais non. Il y a cette histoire de chambres séparées, même si honnêtement vu les appétits de Mèche-d'argent ce n'est peut-être pas plus mal, et puis j'ai toujours aimé avoir un espace à moi, mais bon, hein, quand même, nous sommes mariés, une chambre conjugale ça devrait être le minimum, non ?"
Soupir. De toute façon, ce n'était ni vraiment le crapaud, ni cette histoire de chambres qui préoccupaient Deuteros. Non, le vrai problème, le vrai truc qui aurait dû le faire fuir mais qui au contraire l'avait empli d'une espèce de jubilation, c'était le trousseau de clefs. Ces foutues clefs. Ces foutues portes. Ces foutues règles. Il jeta un coup d'œil au bureau placé dans un coin de la chambre, près d'une fenêtre. Dans un des tiroirs, il avait rangé le premier "cadeau" que lui avait fait Mèche-d'argent depuis leur mariage une semaine plus tôt. Le fameux trousseau de clefs.
Deuteros attendit encore une minute puis, constatant qu'il ne s'était pas détourné un instant du tiroir, reposa son livre et se leva. Lentement, il s'approcha du meuble en chêne massif, en caressa un instant la surface, puis ouvrit le tiroir. Il était toujours là, rutilant, avec ses clefs étranges, énormes. Le bleuté l'attrapa, le souleva, comme d'habitude surprit par son poids. En même temps, il ne s'agissait pas de banales clefs faites dans un métal innommé, dont la seule chose qui importe est le prix (bas) et la solidité (optimale). Non, il s'agissait de clefs forgées dans des métaux nobles, or, argent, airain.
D'après Mèche-d'argent, elles ouvraient toutes les portes de la maison, absolument toutes. Et en les offrant à Deuteros, il lui offrait tout.
- Tout ? avait répété le bleuté, en examinant les clefs.
L'argenté avait posé une main ferme sur son épaule. Soudainement, l'ambiance était devenue plus grave. Deuteros avait relevé les yeux vers lui, et répété une fois de plus :
- Tout ?
- Tout, avait répondu d'une voix rauque Mèche-d'argent. Tout.
Et à son ton, le bleuté avait très bien compris qu'il ne s'agissait certainement pas que de la demeure. Depuis, le trousseau le fascinait, comme la lumière d'une lanterne fascine un papillon. Lorsqu'il refermait le poing sur ces clefs cliquetantes, lui, Deuteros, possédait... tout. C'était grisant. Absolument, définitivement grisant. Et s'il n'y avait pas eu les règles, son bonheur aurait été complet.
- Tu vois ces trois clefs d'or ? lui avait indiqué Mèche-d'argent en lui remettant le trousseau.
Deuteros avait hoché la tête. Oh oui, il les voyait, elles l'attiraient comme un aimant.
- Et bien, elles ouvrent trois portes... très spéciales. Viens, je vais te montrer, elles sont dans le couloir qui mène à la tour.
Ah... le couloir qui mène à la tour. Deuteros y était passé tant de fois depuis ce jour Mèche-d'argent l'y avait emmené ! C'était plus fort que lui. Il n'y avait pourtant rien, dans ce couloir, rien que des dalles, un peu de poussière - la seule de la maison - , et puis, tout au fond, une petite entrée béante, noire, donnant sur l'escalier en colimaçon qui montait jusqu'au seul étage de la tour, tout en haut, une sorte de salle des gardes, absolument vide, sans aucun intérêt autre que le magnifique panorama qu'elle offrait sur la campagne environnante. Cependant, si Deuteros y revenait sans cesse, comme aujourd'hui, c'était à cause des trois portes. Sobres, massives, sombres, avec une serrure d'or brillant. Le même or que les trois clefs sur le trousseau de Deuteros. Convulsivement, le bleuté les serra entre ses doigts. Il ne pouvait pas.
- Nous y sommes, avait annoncé Minos avec simplicité, la première fois qu'il l'avait mené dans le Couloir.
Un peu déçu, Deuteros avait regardé autour de lui, dubitatif.
- Bon, la déco est à revoir, avait-il commenté.
- Tu n'es pas le premier à dire cela, avait ri Mèche-d'argent.
À cette mention des précédentes unions de son mari, le bleuté s'était aussitôt renfrogné.
- Si tu me disais plutôt ce que nous faisons ici, à prendre froid, plutôt que d'être dans ta chambre, bien au chaud...
- J'y arrive, j'y arrive. Et c'est important, mon amour.
Deuteros avait hoché la tête, se composant une mimique sage.
- Ces trois portes, avait poursuivi Mèche-d'argent sur un ton très sérieux, je ne veux pas que tu les ouvres. Jamais. Je te l'interdis.
Le bleuté avait cligné des yeux, retroussant ses lèvres instinctivement pour dévoiler ses canines. Son époux n'avait pas paru le moins du monde impressionné, c'était à peine si une lueur d'excitation était passée dans ses yeux dorés. Pas que Deuteros ait eu pour ambition de l'effrayer, remarquez. C'était juste... un réflexe. Il n'avait jamais bien supporté l'interdit.
- Tu... m'interdis d'ouvrir ces portes ? Qui s'ouvrent, je suppose, avec les trois clefs d'or de MON trousseau ?
- Oui.
- Je peux savoir pourquoi ?
Mèche-d'argent avait hésité.
- Dans ces pièces, il y a... des vieilles choses. Des vieilles affaires qui appartenaient à une partie de ma famille qui n'était pas... très respectable.
Deuteros avait hoché la tête, peu surpris. Il avait entendu de nombreuses rumeurs sur les origines de Mèche-d'argent, à qui on ne connaissait aucun parent digne de ce nom dans la région. Or, les rumeurs avaient toujours un fond de vérité.
- Je comprends, avait-il répondu en souriant.
Oui, il comprenait... mais cela ne l'empêchait pas d'être curieux. Les trois portes se tenaient devant lui, massives, obtuses, fermées. Mais leur serrure... Oh ! leur serrure, son éclat doré, et ce petit trou noir, comme un vortex, qui hurlait sa présence au milieu de ce métal lisse et brillant. Un appel, une invitation. Deuteros ferma les yeux... S'il faisait quelques pas, traversait le couloir, saisissait une des clefs d'or, la faisait tourner dans la serrure...
- Deuti ! Enfin, te voilà !
Il ouvrit les yeux et tourna brutalement la tête. Mèche-d'argent. Il se sentit rougir, comme un gamin pris en faute. Mais son époux n'avait pas l'air agacé de le trouver là. Aujourd'hui, il était guilleret, dansant presque en marchant, ses yeux dorés, visibles à travers son masque, pétillants de malice. Deuteros sourit. Les humeurs de son mari étaient décidément changeantes, tour à tour crâneur, réservé, joueur, séducteur, rigide, affectueux. À croire que plusieurs personnes se cachaient derrière ce masque...
- Tu me cherchais ? répondit-il en se détournant des portes, tout sourire.
- Hmm, oui. Mais je pensais te trouver au salon ou dans la chambre...
- J'aurais dû t'y attendre ? suggéra Deuteros en enlaçant l'argenté.
Celui-ci éclata de rire :
- Oh, j'aurais adoré !
Puis, redevenant sérieux :
- Plus sérieusement, je voulais te dire... Demain, je dois partir en voyage, pour une semaine.
- Je peux t'accompagner ?
Petit silence. Mèche-d'argent sembla hésiter, comme prêt à craquer... avant de secouer la tête :
- Deuti, ce sera un voyage d'affaires, rien de très excitant. Ne t'en préoccupe donc pas...
Un peu déçu, le bleuté acquiesça tout de même.
- Très bien, très bien, je resterai.
- Merci... Tu es parfait, Deuti !
Ils s'embrassèrent, et tous les soucis du bleuté disparurent. Les portes, les secrets, la solitude qui l'attendait pour la semaine suivante... Cela semblait si insignifiant, alors qu'ils se pressaient l'un contre l'autre. Mèche-d'argent lui mordilla l'oreille, souffla :
- Pas ici...
Deuteros hocha la tête avec un grognement, haletant. L'argenté ajouta :
- Ma chambre, plus près...
Le bleuté hocha de nouveau la tête, puis fronça les sourcils.
- Non, ta chambre est un peu plus loin que la mienne, depuis ici...
Mèche-d'argent se figea, et Deuteros eut l'impression d'avoir gaffé. La tension retomba. Ils s'écartèrent légèrement l'un de l'autre.
- Enfin, c'est pas grave, essaya de se rattraper le bleuté.
- Désolé je... j'ai confondu, haha.
- Bah... C'est vraiment pas grave, je te promets... Ma chambre est la tienne, après tout !
Un sourire fleurit de nouveau sur les lèvres de son époux, faisant accélérer les battements du cœur de Deuteros.
- C'est vrai. Allons-y.
Le bleuté acquiesça, enthousiaste. Ils n'allaient pas se voir pendant une semaine, ils feraient mieux d'en profiter... et plus il se tiendrait loin du Couloir, mieux il se porterait !
OoOoOoOoO
En disant au revoir à Mèche-d'argent qui s'éloignait dans une calèche discrète, entièrement noire, Deuteros était toujours aussi résolu à éviter le Couloir. Il avait donc passé son temps entre le haras de son époux, la visite de tous les recoins du château, un peu de lecture et des ballades dans la forêt environnante. Son corps et son esprit ainsi occupés, il n'avait plus de place pour penser aux clefs, aux portes, et à la règle.
Seulement, la curiosité le dévorait tout de même, sapant peu à peu, sournoisement ses résistances. Jusqu'à ce qu'il se retrouve, trois jours seulement après le départ de Mèche-d'argent, dans le Couloir, à faire les cent pas devant les portes. De temps en temps, il leur jetait un coup d'œil, s'ordonnait de faire demi-tour et de partir, sans jamais s'aventurer à approcher ses pieds à moins de cinquante centimètres de l'entrée du couloir.
"Ce n'est pas bien, et tu le sais", se répétait-il encore et encore. "Mèche-d'argent te l'a bien dit, te l'a même répété juste avant de te quitter. Il revient dans quatre jours, quatre petits jours, ne lui désobéis pas..."
Il soupira. Non, ça ne marchait pas. Déjà, il comprenait mal pourquoi son époux était si opposé à l'idée qu'il voit ces vieilles affaires. Même embarrassantes, même révélant les crimes de sa famille... Bon Dieu, Mèche-d'argent n'avait-il pas réalisé que lui, Deuteros, se fichait comme d'une guigne de sa morale ? C'était comme sa pudeur sur ses activités "d'import-export"... Chaque fois que l'argenté éludait les questions qu'il lui posait, le bleuté se retenait très fort de lui lâcher qu'il avait bien compris que ses affaires étaient illégales, mais que sa seule préoccupation était de savoir si son cher époux avait une solution pour s'évader et rentrer à la maison en cas d'arrestation.
Soudainement, le jeune homme s'arrêta net. Curiosité et agacement se mêlaient en lui. Que croyait Mèche-d'argent ? Qu'il était une oie blanche, une colombe innocente, attachée à la morale et à la loi ? Il n'était pas son frère, que diable ! L'image d'Aspros apparut dans son esprit, sévère, à peine une ombre de sourire sur le visage, droit et rigide dans sa robe d'avocat. Le meilleur de la ville, de la région même. Qu'aurait-il fait à sa place, son si exemplaire jumeau ?
Rien. Il serait resté sagement loin du Couloir, n'aurait pas jeté un coup d'œil inutile aux clefs et aux portes. Le respect de la règle lui serait venu tout seul, comme par magie. Mais Deuteros n'était pas son frère. Et il voulait savoir ce qui se trouvait derrière ces fichues portes. Il prit une grande inspiration et s'approcha à pas de loup de la première, la plus éloignée de la tour et la plus proche du corps de logis. Une transgression, oui, mais inutile d'aller trop loin.
La main tremblante, il saisit une des clefs d'or au hasard, l'enfonça dans la serrure. Blocage. Sa respiration s'accéléra. L'univers lui envoyait probablement un message, lui rappelant qu'il faisait quelque chose d'interdit, de mal. Il devait cesser, reculer, retourner dans sa chambre ou n'importe où, attendre le retour de son époux et demander pardon... Il se força à se calmer, à inspirer, expirer doucement. Rationnel. Il devait rester rationnel. La seule chose que lui disait l'univers ici, c'était qu'il s'était trompé de clef.
Il lui en restait donc deux, absolument semblables. Il soupira. Peut-être devrait-il laisser tomber. Son premier essai s'était déroulé dans une sorte de brouillard, un rêve brumeux et vague, mais maintenant il était de retour dans la réalité.
- Si jamais tu devais désobéir, Deuteros...
Il grimaça.
- ... alors je ne répondrai plus de rien.
Que voulait-dire cette menace voilée, ou plutôt cette "mise en garde", comme l'avait appelée Mèche-d'argent ? Deuteros frissonna. Son époux n'avait probablement pas été si sérieux, malgré son ton austère, plus sévère que d'habitude, ses épaules rigides, et ses yeux dorés inflexibles. Le bleuté secoua la tête. Qu'est-ce qu'il essayait de se raconter ? Bien sûr que Mèche-d'argent avait été sérieux, mortellement sérieux même. Cependant, sa curiosité à lui, Deuteros, était trop forte.
- Désolé, mon chéri, marmonna-t-il en essayant une deuxième clef.
Cette fois, la serrure se débloqua dans un silence assourdissant.
Retenant sa respiration, Deuteros poussa la porte, qui s'ouvrit en rechignant, raclant le sol. Lentement, l'intrus fit un pas en avant, puis deux. Il se trouvait dans une chambre à coucher. Un lit luxueux, à baldaquins, de riches tapis au sol, une ambiance feutrée, intime. Et un homme, installé devant une coiffeuse, en train de retirer une perruque aux longues mèches argentées. Dans le miroir, Deuteros aperçut son reflet : des traits fins, nobles, et des yeux dorés, dorés comme ceux de Mèche-d'argent. Le souffle lui manqua.
Surpris à son tour, l'homme se retourna vivement, laissant échapper une exclamation et la perruque qui tomba sur le sol. Ils se faisaient face, à présent. Deuteros était... Deuteros. Quant à l'autre... La perruque avait révélé une chevelure auburn, presque noire, pour l'heure solidement attachée afin d'être plus facilement dissimulée sous les mèches argentées. Le bleuté s'approcha lentement. Oui, il s'agissait bien de ses yeux, de sa carrure même... Il se baissa, ramassa les cheveux à terre. La même teinte emblématique...
- Mèche-d'argent ? hésita-t-il.
L'homme en face de lui cligna des yeux, ouvrit la bouche, ne sachant visiblement pas quoi répondre. Ce n'était pas censé se passer ainsi. Son époux - leur époux - n'était pas censé venir ici. On l'avait pourtant bien prévenu, non ? Oui, on s'était chargé de le mettre en garde. Et pourtant, il était là. Que faire ?
- De vieilles choses héritées d'une branche peu respectable de la famille, sourit soudainement Deuteros. Tu n'es pas si vieux, pourtant.
- Ce n'est pas le moment de plaisanter, lui siffla-t-on en retour.
- Si pas maintenant, alors quand ?
Silence. Après quelques instants, Deuteros reprit :
- Est-ce que tu es Mèche-d'argent ? Tu lui ressembles tellement, mais il m'a dit être parti en voyage pour une semaine, et je suis sûr qu'il n'est pas rentré...
- Il aurait pu te mentir.
- L'a-t-il fait ?
Une hésitation. Puis :
- Pas vraiment.
- Par omission, donc ?
- Oui.
- Alors qui es-tu ?
L'homme désigna la perruque dans les mains de Deuteros :
- Tu l'as bien vu : je suis Mèche-d'argent. Plus exactement, un des "Mèche-d'argent".
- Vous êtes deux ?
- ... Oui. Tu peux m'appeler Eaque, ce sera sûrement plus simple.
Le bleuté hocha la tête. Une partie de lui-même lui hurlait de partir, maintenant, de quitter cette demeure bizarre et ses occupants encore plus bizarres, mais malgré ce boucan, l'essentiel de son être restait calme. En fait, la présence d'Eaque expliquait un certain nombre de choses, par exemple les différentes humeurs de Mèche-d'argent, qui donnaient parfois l'impression qu'il y avait plusieurs versions de celui-ci.
- Pourquoi vous ne m'en avez pas parlé ? Au moment du mariage par exemple ? Qui ai-je épousé d'ailleurs ?
Eaque fronça les sourcils. Ah, il ne s'attendait pas à ces questions. D'habitude, il y avait plutôt des cris, des plaintes, des "si j'avais su je ne serais pas ici", des "pourquoi vous m'avez fait ça" ; bref, des effusions qui étaient pour lui une source d'angoisse, de stress, d'énervement... et facilitaient l'application du protocole. Mais cette fois, leur époux était calme, presque détendu, simplement curieux.
- Et bien... Tu te verrais, toi, expliquer à ton futur époux qu'il se marie avec deux frères qui alternent derrière un même masque ? Comme tue-l'amour, ça se pose là, quand même...
- C'est toujours plus romantique qu'envoyer un proxy grenouilleux répugnant !
- Pour ma défense, ce n'était pas mon idée !
- Tu n'as pas l'air de vraiment aimer Zélos...
- Il est atroce ! Mais mon frère l'adore, je ne sais pas pourquoi.
- Bah, je l'aime quand même, malgré ses défauts.
Deuteros hésita, rougit, et ajouta très vite :
- Et je t'aime aussi. Enfin, je ne sais pas si je fais vraiment la différence entre toi et ton frère, même si je crois que je commence à trouver comment vous distinguer, mais en tout cas je vous aime tous les deux.
Eaque sourit, rayonnant :
- Oh la la Deuti, quelle déclaration !
Le bleuté se figea, puis s'exclama :
- C'est ça ! Deuti !
- Quoi, qu'est-ce qu'il y a ?
- Il n'y a que toi pour utiliser ce surnom niais !
- Je te défends de juger mes surnoms, bouda Eaque.
- Tout de suite les grands mots... J'adore tes surnoms, mon chéri, ils sont juste, et bien, niais...
Deuteros se rapprocha d'Eaque, souriant. Un instant, sa part rationnelle lui fit remarquer que flirter n'était probablement pas la bonne réaction lorsqu'on venait d'apprendre que son nouvel époux était en fait composé de deux personnes, avant de retourner à des occupations plus importantes - en l'occurrence, passer en revue tous les souvenirs de Mèche-d'argent pour retrouver ceux avec Eaque. Dans la chambre, les deux hommes s'enlacèrent, d'abord timidement, presque maladroitement, puis plus naturellement.
- Vous portez des parfums différents, marmonna Deuteros à l'oreille d'Eaque.
Celui-ci ne répondit pas, se contentant de le serrer un peu plus fort. Ses pensées s'agitaient sous son crâne, l'empêchant de profiter du moment. Que devait-il faire ? Question idiote. Il y avait un protocole dans ces cas-là, si les portes étaient ouvertes. Le problème, c'est qu'il n'avait pas envie de l'appliquer. Après tout, Deuteros était... différent. Il n'avait pas eu peur de Zélos, n'avait pas réclamé d'aller s'installer ailleurs, dans une maison moins bizarre et démesurément grande. Découvrir que Mèche-d'argent avait une doublure ne l'avait pas non plus perturbé outre mesure. Clairement, il serait dommage de lui appliquer le protocole, non ?
Mais que dirait Minos ? Oui, que dirait-il ? Eaque connaissait son frère et son attachement aux règles qu'il se fixait. Il avait tendance à les appliquer mécaniquement, coûte que coûte, par principe, sans réfléchir.
- Qu'est-ce qu'il y a ? finit par lui demander le bleuté en constatant son absence.
Eaque soupira, plongé dans ses pensées. Il serait totalement stupide et inutile d'appliquer le protocole à Deuteros. En plus, il était gentil, il lui plaisait, et Dieu savait que ça faisait longtemps que personne n'avait plu à Eaque. Non vraiment, il ne fallait pas appliquer le protocole. Mais Minos le ferait, lui, sans hésitation - et attendrait qu'il soit trop tard pour avoir des remords.
- Eaque, tout va bien ? répéta Deuteros.
L'homme aux cheveux auburn releva enfin les yeux vers lui, cessant de regarder dans le vague. Une légère détermination brûlait au fond de ses prunelles, comme s'il venait de prendre une décision.
- Oui, oui, répondit-il avec un léger sourire. Tout va bien.
Tout allait bien, en effet. Il venait de trouver une solution à son problème : Minos ne devait rien savoir de la petite intrusion de Deuteros dans la pièce interdite. Comme ça, il n'aurait aucune raison d'appliquer le protocole.
- Deuti, dit lentement Eaque.
- Oui ?
- Tu sais qu'en entrant ici, tu as enfreint la règle, n'est-ce pas ?
La voix de son époux était soudainement devenue plus froide. Deuteros grimaça :
- Je suis désolé.
- Cela ne suffit pas, lui répondit gentiment Eaque.
Le bleuté frissonna. "Je ne répondrai plus de rien", lui avait dit Mèche-d'argent - l'autre Mèche-d'argent, pas Eaque. Mais apparemment, les deux frères condamnaient autant l'un que l'autre le fait d'ouvrir les portes du Couloir.
- Regarde la clef, poursuivait son vis-à-vis.
Obéissant machinalement, Deuteros y jeta un coup d'œil. Il sursauta. La clef était verdie et noircie, comme décomposée.
- Les serrures sont piégées. Mon frère Minos saura tout de suite ce que tu as fait, et alors...
Eaque laissa sa phrase en suspens, mais le bleuté avait compris.
- Je suppose que j'ai intérêt à courir vite si je veux sauver ma peau, plaisanta-t-il sans conviction.
- Oui, tu pourrais essayer. Ou alors... je t'aide à couvrir tout ce gâchis.
- Tu ferais ça ?
Eaque éclata de rire :
- Mais bien sûr, Deuti ! Je t'aime, après tout ! Je n'ai pas envie que Minos te...
Il s'interrompit, puis reprit :
- Je n'ai pas envie qu'il t'arrive quelque chose, tu comprends ? Je veux te garder encore un peu. Mais il ne faudra rien dire à mon frère, d'accord ? Ce sera... notre petit secret.
Sans attendre de réponse, il tourna les talons et alla fouiller dans sa table de chevet. Il revint ensuite vers Deuteros, une clef d'or à la main.
- Donne-moi celle que tu as corrompue, ordonna-t-il, et remplace-la par celle-ci. Minos n'y verra que du feu, je te le promets.
Sans mot dire, le bleuté intervertit les deux clefs, et tendit la noircie à Eaque, qui la dissimula rapidement derrière le miroir de la coiffeuse. L'homme aux cheveux auburn remit ensuite rapidement sa perruque argentée et, faisant signe à Deuteros de rester en arrière, inspecta le couloir.
- Vide ! souffla-t-il avec soulagement. Dépêche-toi de sortir d'ici, lança-t-il à l'adresse de son époux. Je viendrai te voir ce soir, mais je te défends de revenir ici ! Si Zélos te voit, il n'hésitera pas à prévenir mon frère, et nous ne voulons pas ça, n'est-ce pas ?
Le bleuté hocha la tête et sortit dans le couloir, les jambes flageolantes. Derrière lui, la porte se referma sèchement. Deuteros inspira et expira longuement. Bordel. Il se força à marcher lentement, calmement, normalement, ignorant royalement Zélos lorsqu'il le croisa en train de hanter le hall principal, époussetant un vase par-ci, un tableau par-là. Il émergea enfin de la demeure.
C'était la fin de l'après-midi, il faisait encore chaud. Devant Deuteros s'étendait la cour, puis il y avait le portail et derrière la campagne - la sécurité. Eaque n'avait pas été très explicite, mais il était clair que Minos ne se contenterait pas d'une petite remontrance s'il apprenait qu'il avait ouvert la porte. Sa vie était peut-être même en danger. Il devrait sortir de là, partir loin. C'est ce que lui conseillerait Aspros. Cependant... Deuteros se retourna, contemplant par en-dessous l'imposante façade. Derrière ces murs vivaient Minos et Eaque, ses époux - le pluriel était encore un peu étrange, mais il s'y ferait, il en était certain. Il ne pouvait pas partir. Il les aimait trop.
OoOoOoOoO
Minos était revenu, les semaines avaient passé. En soi, rien n'avait vraiment changé. Toujours la même demeure bizarre, les mêmes sous-entendus lourds et menaçants concernant le Couloir de la part de Mèche-d'argent, le même Zélos qui se traînait de salon en salon. Pourtant, tout semblait différent. Selon Deuteros, tout était désormais beaucoup plus drôle. Eaque et lui partageaient un vilain secret, et cela l'excitait. Il s'amusait de voir les deux frères alterner, s'amusait de les percer aussitôt à jour, s'amusait de savoir que Minos n'en savait rien, et s'amusait des regards noirs et inquiets d'Eaque lorsqu'il lui signalait l'avoir reconnu. "Ce n'est pas prudent", sifflait-il. Deuteros secouait la tête : il ne se trompait pas, ne se tromperait jamais, aucun risque.
Bientôt, Minos annonça un nouveau voyage. Ses affaires l'appelaient plus loin ; cette fois, il partirait deux semaines. Deuteros eut du mal à retenir un sourire en lui disant au revoir : certes, l'argenté lui manquerait mais... il emmenait Zélos avec lui, et Eaque restait au domaine. Deuteros imaginait déjà quatorze jours de liberté, seul avec un de ses chéris dans une immense maison rien que pour eux. Vraiment, qu'est-ce qui pouvait mal tourner ? Rien, absolument rien.
Alors Deuteros comptait les jours. La veille du départ de Mèche-d'argent, seul dans son lit - Minos était allé se coucher plus tôt afin d'être en forme pour le lendemain - , il en tremblait presque d'anticipation. Plus que quelques heures... Ses émotions faisaient des montagnes russes. Plus que quelques heures avant le départ de Minos pour deux semaines, deux semaines sans ses répliques pleines de sel et de cynisme, sa froideur affichée, ses rougissement inattendus, ses traits d'esprit... Plus que quelques heures avant le départ de Minos pour deux semaines, deux semaines débarrassées des soupirs visqueux de Zélos, deux semaines avec Eaque, juste Eaque, rien qu'Eaque...
Un bruit, à la porte. Le bleuté se redressa, repoussant ses couvertures. Qui était-ce ? Qu'était-ce ? Lors de son arrivée dans la maison, Mèche-d'argent lui avait conseillé de ne pas ouvrir les portes la nuit, surtout si quelqu'un toquait.
- Le vrai danger, ce n'est pas la porte ouverte. Ce n'est même pas la porte fermée. L'une révèle l'adversaire, l'autre l'empêche d'entrer. Non, crois-moi, mon amour, le vrai danger, c'est la porte qu'on ouvre, parce qu'on ne sait jamais sur quoi on va l'ouvrir...
Sur le coup, Deuteros avait trouvé l'idée ingénieuse, intéressante, de quoi garnir une nouvelle d'Edgar Allan Poe. Puis une nuit, il avait entendu des grattements derrière sa porte. C'était certainement le chien - quel chien ? ils n'en avaient pas... mais sur le coup, cela lui semblait étrangement évident - , il s'était levé pour aller ouvrir. Il avait la main sur la poignée, prêt à l'abaisser, quand Mèche-d'argent, qui s'était endormi à ses côtés quelques heures plus tôt, l'avait interrompu. Sa voix avait claqué comme un coup de fouet :
- Je t'interdis !
Il s'était retourné, ébahi :
- Mais, chéri...
- Lâche cette porte !
- Tu ne comptes pas laisser le chien dehors, tout de même ? avait presque crié Deuteros en se retournant, les poings sur les hanches.
La bouche de Mèche-d'argent s'était étirée en un rictus ironique :
- Enfin, mon amour... quel chien ? Le seul chien, c'est celui que Zélos a cuisiné en pâté pour le diner... Oh.
L'argenté avait soupiré, passé une main dans ses cheveux encore ébouriffés de sommeil.
- Viens te coucher, mon amour. Il n'y a pas de chien.
- Mais...
Deuteros avait jeté un coup d'œil au battant clôs, hésitant.
- Oui, nous n'avons pas de chien, avait-il dit lentement.
Pas de chien. Pas de chien derrière la porte. Le grattement s'était alors répété, accompagné d'un petit gémissement, wiff, wiff, wiff... Sauf qu'il ne pouvait pas y avoir de chien derrière la porte.
- Mèche-d'argent, il y a quelque chose derrière la porte, avait indiqué bien inutilement le bleuté.
- Et alors ? Ce n'est rien d'intéressant pour toi.
Deuteros avait hoché la tête. Tout cela était bizarre, mais mieux valait ne pas trop s'y attarder. Sinon, il risquerait d'avoir vraiment peur.
Cette fois, Mèche-d'argent n'était pas là, il était seul. Et on grattait à sa porte. Le bleuté se força au calme. Il n'avait qu'à ignorer ces petits tapotements, n'est-ce pas, se dit-il au moment où les bruits redoublaient d'intensité.
- Deuti...! chuchota une voix.
- E... Eaque ? balbutia-t-il en se levant du lit.
- Ouvre ! ordonna la voix.
"Ouvre". Ouvre quoi ? Deuteros se sentit complètement perdu, puis il comprit. Ouvre la porte, bien sûr.
- Il ne faut pas ouvrir les portes la nuit, répondit-il tout de même.
Léger soupir.
- C'est vrai, mais... fais-moi confiance, d'accord ? Je n'en ai pas pour longtemps.
Le bleuté hésita quelques secondes, puis alla d'un pas résolu tourner la poignée. Eaque débarqua dans la chambre, avec l'expression de quelqu'un qui vient d'apprendre une mauvaise nouvelle.
- Demain... Minos a insisté... Je pars avec lui !
Oh oui ! Rien, absolument rien ne pouvait mal tourner.
OoOoOoOoO
Cinq jours après la désertification de la maison, Deuteros était de retour dans le Couloir, faisant s'entrechoquer ses clefs pour scander le rythme de ses pas. Finalement, il s'arrêta, les yeux fixés sur les deux portes qu'il n'avait pas encore ouvertes. Ce n'était pas raisonnable, n'est-ce pas ? Non, cela ne l'était pas. Surtout si, comme Eaque le lui avait rapidement expliqué la veille de son départ, Minos soupçonnait "quelque chose".
- Je t'avais dit, Deuti, je t'avais dit de faire attention !
- Calme-toi, Eaque. Je suis certain que Minos ne soupçonne rien, je te promets que je n'ai jamais...
- Ah oui ?! Alors pourquoi est-ce qu'il décide soudainement avoir besoin d'un bras droit pendant ses voyages, hein ? Et pourquoi il décide brusquement que ce sera moi, son bras droit ?
- Mais... je ne sais pas ! Peut-être qu'il y a eu une urgence, tu sais bien que je ne suis pas au courant de ses affaires. Quant à "pourquoi toi", c'est simple : qui d'autre ? Zélos ?
Eaque l'avait regardé quelques secondes, puis avait eu un étrange sourire. Affection ? Pitié ? Tristesse ? Deuteros n'avait pas eu le temps de l'analyser. L'homme s'était aussitôt détourné, rouvrant la porte. Il avait marmonné :
- En effet, tu n'es au courant de rien...
Puis il avait quitté la chambre, disparaissant dans le couloir. La porte s'était refermée avec un bruit sec, laissant un Deuteros hébété, planté là.
Le bleuté soupira. Il n'aimait pas l'idée d'avoir quitté Eaque sur ce qui ressemblait dangereusement à une dispute. Et il aimait encore moins l'idée que Minos ait compris ce qui se passait derrière son dos. Il commençait même à se sentir inquiet, lui qui était resté jusque là étonnamment détendu. Mais cette peur n'était rien face à cette brûlante curiosité qui lui tordait les entrailles, comme une faim dévorante. Il passa la langue sur ses canines, à droite, à gauche, encore à droite. Ces portes, mon Dieu... Plus appétissantes qu'un fondant au chocolat, à se damner...
Il hésitait, pourtant. Il sentait que cela pouvait mal se finir, qu'il avait déjà parié gros en ouvrant la porte de la chambre d'Eaque, qu'il n'aurait certainement pas autant de chance cette fois. Un instant, sa tête s'orienta en direction de la sortie du Couloir, vers l'escalier principal, le hall d'entrée, le perron, le parc. Il était déjà venu deux ou trois fois depuis le départ de ses maris, et chaque fois il avait fini par tourner résolument les talons. Il pouvait le faire encore. Il suffisait d'un minuscule, ridicule effort de volonté.
Finalement, il se dirigea vers la deuxième porte, située exactement au milieu du Couloir. Elle était identique à la première : bois sombre, serrure d'or pur irréelle. Et il lui restait deux clefs à tester. Une chance sur deux. Ce fut la bonne. La porte s'ouvrit avec un discret cliquetis. Plus moyen de revenir en arrière, constata Deuteros en examinant la clef verdie et noircie. Un piège ingénieux décidément, qui ne se déclenchait que si l'on utilisait la bonne clef dans la bonne serrure.
Doucement, le bleuté poussa le battant, découvrant une autre chambre. Celle-ci était spartiate, sobre, sombre... et habitée, réalisa Deuteros en apercevant un homme endormi sur le lit, vaguement éclairé par une bougie à moitié consumée. Minute. Une bougie ? Une bougie allumée, à quelques centimètres des draps, sur une commode en bois ?
"Heureusement que je suis passé, sinon on se serait retrouvé avec un incendie sur les bras", pensa Deuteros en allant moucher la flamme.
La chambre fut soudainement plongée dans le noir, et une main lui saisit brutalement le bras. Le bleuté se força au calme. Il ne servait à rien de paniquer ou de s'énerver, n'est-ce pas ? Il n'avait pas le droit d'être ici, alors mieux valait se montrer... diplomatique.
- Hum... Je vous promets que je ne suis pas un voleur.
Silence. Froissement de draps, grincement de sommier. Clignant des yeux pour s'habituer à l'obscurité, Deuteros finit par distinguer une silhouette, une ombre mouvante. Comme par magie, la bougie se ralluma. Le pauvre intrus sentit les battements de son cœur s'accélérer. Qu'est-ce que c'était que ça, bordel ?
- Deuteros ? lança une voix incrédule sur un ton grognon.
- En personne !
Où avait-il entendu ce timbre, déjà ? Cette intonation, cette petite touche rendue rauque par le sommeil... Oui, cela lui disait définitivement quelque chose, mais quoi ? qui ?
- Qu'est-ce que tu fous là ?
- Et bien, je... j'étais curieux, voilà ! Pourquoi je n'aurais pas le droit d'ouvrir ces portes ? J'habite ici et j'ai les clefs, quand même ! Et d'abord, vous êtes qui ? termina Deuteros en se retournant vers la voix.
Léger soupir. La poigne autour de son bras se relâcha. Un homme aux courts cheveux blonds, les yeux lestés de cernes, se tenait sur le lit, l'air ennuyé.
- Oui, c'est sûr que tu n'as pas tort, reconnut-il en retenant un bâillement.
Il se frotta les yeux, cligna des paupières. Lentement, ses pupilles s'illumièrent, passant d'une teinte terne à un doré éclatant, le même que celui de Mèche-d'argent. D'ailleurs, Deuteros avait déjà vu cette transformation : tous les matins où Minos se réveillait avant quatorze heures. Il ouvrit la bouche, prêt à s'exclamer "vous êtes donc trois !", mais se retint juste à temps. Il ne savait pas trop comment ce troisième frère serait disposé à son égard, mieux valait donc ne pas révéler qu'il avait déjà transgressé la règle et rencontré Eaque.
- Qui êtes-vous ? répéta plutôt le bleuté.
Le blond hésita, puis choisit la franchise :
- Rhadamanthe, une doublure de Mèche-d'argent. Son frère aîné, en fait.
- Pourquoi une doublure ?
- En partie pour mener plus d'affaires, mais surtout pour avoir un alibi en cas de... d'incident.
- D'incident ?
- Oui. D'incident.
Sentant qu'on ne lui en dirait pas plus, Deuteros abandonna la partie.
- Et donc... Rhadamanthe, c'est ça ? Oui... Bref, je voulais te demander : c'est toi qui te lèves tôt le matin, hein ? Pas l'autre Mèche-d'argent.
- Exact. Mon frère n'est pas opérationnel avant le début de l'après-midi, hélas ! Sauf lorsqu'il s'agit de partir en voyage.
- Je suis certain que cinq minutes après le départ, il ronfle dans la calèche !
- Bah ! Tant que ce n'est pas trop fort... Comment as-tu su, au fait ?
- Su quoi ?
- Que c'était moi, le matin.
Deuteros sourit :
- Les yeux. Tu as les mêmes que ceux de Mèche-d'argent, l'autre. Et chaque matin avec lui, enfin toi, ils se transforment, d'un jaune terne à de l'or brillant. Ce n'est pas le genre de choses qu'on oublie.
Il réfléchit quelques secondes, puis ajouta :
- Aussi, maintenant que je sais que c'est toi, je m'aperçois que ta voix est exactement la même, avec ce côté un peu brut.
- Brut ?
- Oui, un peu rauque et grognon... mais ce n'est pas un reproche, hein !
Rhadamanthe haussa un sourcil, un peu amusé :
- Évidemment...
Puis son visage se referma et son ton redevint grave.
- Tu n'aurais pas dû entrer ici, prononça-t-il.
- Oui, Mèche-d'argent me l'a dit.
- Et je te l'ai dit aussi, je m'en souviens très bien. Mon petit frère n'aimera pas du tout apprendre que tu as enfreint la règle.
- Et toi ?
- Quoi moi ?
- Toi, tu en penses quoi, de ma désobéissance ? demanda Deuteros.
Rhadamanthe resta d'abord interdit, comme si la question était incongrue. Visiblement, c'était Minos qui tirait les ficelles dans cette maison. Mais très vite, le blond se ressaisit, déclarant d'un ton neutre qu'il pensait que tout le monde méritait une deuxième chance. Le bleuté sourit. Il commençait à cerner les différences entre les trois frères, et cela lui plaisait énormément.
- Qu'est-ce qu'il y a ? interrompit Rhadamanthe.
- Hmm ?
- Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Deuteros sourit de plus belle. Il ne savait pas trop quelle expression il arborait en ce moment, toutefois les sourcils froncés et les joues vaguement rosies (très exactement : les joues moins uniformément pâles) de son... troisième mari (comme disait le proverbe, jamais deux sans trois) lui en donnaient une petite idée. Mèche-d'argent était faisait parfois montre d'une surprenante timidité, lorsqu'il s'agissait de sentiments.
- Mais... parce que je t'aime, Rhadamanthe, répondit-il candidement.
Ce n'était même pas un mensonge. Il n'avait certes pas encore eu le temps d'y penser pendant les dix minutes qu'il venait de passer avec Rhadamanthe mais, comme lorsqu'il avait rencontré Eaque, son esprit semblait assimiler aussitôt l'idée que son Mèche-d'argent, qu'il aimait inconditionnellement, était un être étrange, un peu inquiétant, composite, dont il appréciait chaque facette. Ne pouvant se douter du cheminement tortueux suivi par les pensées de son époux, le visage du blond se ferma :
- Vraiment ? Cela ne fait pourtant pas une heure que tu es au courant de mon existence, trouve un meilleur mensonge !
- Pourtant nous nous sommes déjà vus, rétorqua Deuteros sans se démonter.
- J'étais Mèche-d'argent, se défendit Rhadamanthe.
- Et tu ne l'es plus ?
Petit silence.
- Tu n'es pas juste une doublure de Minos, poursuivit le bleuté, d'abord avec hésitation, puis plus assuré. "Mèche-d'argent", c'est vous t... vous deux combinés.
- Minos s'identifie tout de même plus à Mèche-d'argent que moi, sourit le blond.
D'un mouvement vague, il désigna une perruque qui trônait sur une coiffeuse.
- Ce sont ses cheveux, commenta-t-il. Il dit toujours qu'il a les plus beaux de la fratrie.
- Le blond, c'est joli aussi, dit Deuteros en avançant les doigts pour effleurer les mèches courtes de son vis-à-vis.
Celui-ci rosit de nouveau, mais ne fit rien pour arrêter son geste. Encouragé, le bleuté passa sa main dans la chevelure blonde, l'ébouriffant légèrement. Spontanément, Rhadamanthe alla saisir une des longues mèches de Deuteros, l'entortilllant délicatement entre ses doigts.
- J'ai toujours apprécié le bleu. La mer, le ciel, les vagues... Et puis le violet aussi.
Ses yeux d'or brillaient. Le bleuté retenait inconsciemment son souffle. Eaque était joueur, Minos aussi, quoique d'une autre façon, mais Rhadamanthe - Rhadamanthe était si sérieux, si grave. Un autre que lui aurait été ridicule, à jouer ainsi et à embrasser ses cheveux. Le blond agissait cependant avec un naturel confondant, plein d'une assurance tranquille. Enfin, il releva vers lui ses iris mordorés.
- Je ne voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose, c'est un si joli bleu, murmura-t-il. Ce n'est pas bien de désobéir, c'est sûr, mais, hum...
Comme à regret, le blond relâcha la mèche de cheveux qu'il tenait toujours et se leva du lit, contournant Deuteros pour aller récupérer une clef d'or dans une petite armoire cadenassée.
- Je vais m'occuper de la tienne.
- Merci... Je me serais fait prendre si tu n'avais pas été là !
Le visage de Rhadamanthe se tordit en une moue étrange, mélange d'inquiétude et de colère.
- Surtout, surtout ! Tu ne dois pas en parler à Minos, c'est clair ? lança-t-il avec une agressivité soudaine.
- Ne t'inquiète pas, s'empressa de le rassurer Deuteros en l'enlaçant. J'aime bien avoir des secrets...
- Alors tu as bien choisi ton époux.
- Mes époux, rectifia le bleuté. Et oui, j'ai bien choisi.
Le blond eut un sourire étrange.
- Tout le monde ne dirait pas ça.
- Ça, c'est le problème de tout le monde. Moi, je dis ce que je veux. Je sais ce que je vois, Rhadamanthe, et ce que je vois - ce que j'ai toujours vu - quand je suis face à toi, à Minos, à Mèche-d'argent, c'est la personne qui s'accordait le mieux à ce qui me sert de cœur. Je ne suis pas romantique...
- Permets-moi d'en douter, interrompit moqueusement le blond.
Regard noir.
- Je ne suis pas romantique, répéta Deuteros avec fermeté, mais ça ne veut pas dire que je n'aime pas.
Il se sentit rougir, se força à reprendre le contrôle de ses émotions, en vain. Il bredouilla :
- Enfin bref, ce que je veux dire, c'est que... merci pour la clef.
Rhadamanthe éclata de rire.
- Ne te moque pas !
- Pardonne-moi, c'est juste que...
Il rit encore.
- Juste... "merci pour la clef" ?
Il secoua la tête :
- C'est normal. Prends-en soin.
Il soupira :
- Tu devrais retourner dans ta chambre maintenant, Deuteros.
- Tu me chasses ?
- Le lit est un peu trop étroit pour nous deux, ici.
- Oh.
Le blond sourit, amusé :
- Tu pensais que je te congédiais ? Tu ne te débarrasseras pas comme ça de moi ! Contrairement à mes frères, je n'aime pas dormir tout seul.
Le bleuté l'embrassa, évitant soigneusement de relever le lapsus de son époux. Mieux valait ne pas poser trop de questions, il le sentait. Rhadamanthe, comme Eaque quelques temps plus tôt, lui faisait déjà une énorme faveur en acceptant de couvrir sa curiosité. Il fallait en profiter... mais point en abuser, conclut Deuteros en se laissant entraîner hors de la chambre.
OoOoOoOoO
Les semaines qui suivirent, le bleuté coula des jours heureux. Il lui semblait parfois qu'ils étaient irréels, comme un rêve déformant. La réalité, la temporalité étaient comme distordues, lointaines, percevables au travers d'un voile fin, transparent, qui épousait chaque geste, chaque respiration. Deuteros se surprenait souvent à cligner des yeux, agitant instinctivement la main devant lui comme pour chasser un écran de fumée.
Mèche-d'argent - Minos, Eaque, Rhadamanthe - était à ses côtés, plein d'attentions, changeant, et le bleuté s'amusait toujours autant à distinguer entre les trois frères, observant leurs habitudes respectives, relevant les tics uniques qui les différenciaient plus sûrement que la couleur de leurs cheveux. Il avait même commencé à rédiger une sorte de journal, qu'il dissimulait dans une cachette changée régulièrement, où il décrivait et détaillait ses maris, entrecoupant ses portraits de plus en plus étoffés de gribouillis rêveurs ou de morceaux de phrases tentant cahin-caha de raconter sa journée. Quelques fois, l'idée l'avait effleuré qu'il était incapable de penser à autre chose qu'à Mèche-d'argent, comme si un sort lui avait été jeté, mais cette pensée s'était doucement délitée. N'en restaient que quelques lettres, un mot, un signe de ponctuation : "drogue ?"
Le lendemain, il n'avait pas trop compris pourquoi il avait écrit ça, et avait barré le mot avec un léger agacement, sans y accorder autre chose qu'une attention un peu ennuyée. Puis il avait changé la cachette du journal, plus tôt qu'à son rythme habituel. Pour une raison obscure, il ne voulait vraiment pas que quiconque lise ces pages, encore plus maintenant que le Mot était écrit sur l'une d'elles. Même barré, même illisible, on pouvait encore le deviner, Deuteros en était sûr. Ayant trouvé une nouvelle cachette, il sourit : maintenant, on ne trouverait pas le journal, on ne verrait pas le Mot. Tout était bien.
Le Mot revint cependant, dès que Mèche-d'argent annonça un nouveau voyage. De ce que comprit le bleuté, seul Minos partirait. Rhadamanthe lui murmura qu'il essaierait d'être présent toutes les nuits à ses côtés. Deuteros sourit avec bonheur - ces derniers temps, il n'aimait pas dormir seul. En même temps, cela l'ennuyait un peu. Le Mot était là maintenant, pas celui que Deuteros avait barré, l'autre, celui que le mot barré avait voulu détruire. Voilà qu'il était de retour. Et peut-être que le blond le savait...
"Il est si subtil, si intelligent", songea Deuteros en caressant d'une main absente la peau pâle endormie.
Minos était parti depuis... et en tout cas, il devait revenir le lendemain. C'était sa dernière chance. Rhadamanthe le savait sûrement.
"C'est pour ça que je l'aime", continuait à penser le bleuté. "Il devine toujours ce que je vais faire..."
Il retint un rire espiègle.
"Mais cette fois", se dit-il avec orgueil, "je vais le surprendre !"
Oui, si Rhadamanthe se doutait du retour du mot, il ne pouvait pas savoir, n'est-ce pas, que Deuteros l'avait déchiffré. Il pouvait même le prononcer. De retour dans le Couloir après une marche en catimini depuis sa chambre, le bleuté s'autorisa à murmurer enfin, comme un bonbon d'enfance dont on savoure le goût retrouvé :
- Cu-rio-si-té.
Puis il s'avança vers la troisième porte et l'ouvrit sans la moindre hésitation, presque avec brutalité. Qu'on en finisse ! QU'IL SACHE !
Le battant pivota lentement sur ses gonds. Le bleuté retira la clef de la serrure, constatant qu'elle était rougeâtre, comme souillée de sang. Il frissonna. Il avait voulu savoir... Il saurait. Quoi qu'il arrive, il saurait. Il ne pouvait plus reculer. Quelque chose lui disait que seul Minos avait un double de cette clef. Il posa un pied à l'intérieur de la pièce sombre, puis le deuxième. Le sol était étrangement chaud et humide sous ses orteils. Une odeur douceâtre, métallique alourdissait l'atmosphère. Deuteros frissonna de nouveau. Ses sens hurlaient, hurlaient de faire demi-tour, de partir loin, hors de cette salle.
- J'ai vraiment espéré que tu ne te relèves pas, fit derrière lui une voix à l'agonie.
Rhadamanthe, son Rhadamanthe. Si intelligent, n'est-ce pas, si malin, il avait deviné, il avait su, il avait espéré... Deuteros amorça un geste pour se retourner, plonger dans ses bras, éperdu, désespéré, demandant pardon, pardon, pardon pour tout, pour avoir ouvert la première porte, et la deuxième, et la troisième, surtout la troisième, oh, Rhadamanthe, je t'en prie, ne me laisse pas, ne me laisse pas, NE ME LAISSE PAS DANS LE NOIR ! Sa gorge lui fit mal d'avoir tant crié.
Un soupir profond et douloureux lui parvint de derrière la porte close, sans poignée. Il lui sembla qu'une autre voix intervenait, plus douce, moins grave. Eaque, Eaque était venu, n'est-ce pas, et il allait l'aider, il n'allait pas le laisser là, pas dans le noir, pitié, pas dans le noir, pas dans le noir, pas dans le noir... Des torches fixées aux murs s'allumèrent, un éclairage diffus, plein d'ombres, mais suffisant pour distinguer le contenu de la pièce. Deuteros hoqueta de terreur.
Des corps. Des corps et du sang. Il ne put se retenir et vomit, revint à la porte, gratta le bois, obstinément, frénétiquement. On n'allait pas le laisser là, si ? On ne pouvait pas le laisser là... Et pourtant, des heures et des heures s'écoulèrent. Au bout d'un moment, ses tremblements se calmèrent, son cœur se ralentit, retrouvant un rythme normal. Il se sentait glacé, mais il pouvait réfléchir. Et surtout, il se rendit compte que sa curiosité n'était pas assouvie. Il ne pouvait pas sortir ? Très bien, alors il s'efforcerait de tirer le maximum d'informations de cette pièce.
Et cela commençait par les cadavres suspendus le long des murs. Les corps semblaient frais, récents, leur sang dégouttant encore de leurs gorges ouvertes à leurs pieds. Leurs yeux étaient ouverts ou fermés, le visage exprimant un désespoir intense. Au doigt de l'un, une jeune femme allant sur la fin de la vingtaine, Deuteros vit briller une bague, la même que la sienne. La femme avait des cheveux roux, bouclés, une véritable crinière qui l'avait rendue célèbre dans toute la région, lui attirant chuchotements et jalousies, jusqu'à son mariage avec Mèche-d'argent, puis sa disparition. Morte en couches, officiellement.
Le bleuté n'était pas encore assez masochiste pour vérifier chaque cadavre un à un, mais il était désormais certain qu'il s'agissait là des époux et épouses de Mèche-d'argent. Et il y en avait... Inutile de les compter, disons "beaucoup". Depuis combien de temps les trois frères étaient-ils vivants, bon Dieu ? Il secoua la tête. Longtemps, manifestement. Rhadamanthe, Minos et Eaque étaient peu ou prou immortels. Soudainement, la question apparut dans l'esprit de Deuteros, comme une évidence : étaient-ils seulement humains ?
Une rapide fouille des objets éparpillés dans la pièce autour des corps lui donna rapidement la réponse : dans un journal intime, un précédent époux des frères avait mené sa petite enquête. Son prénom était illisible, K-quelque chose. En observant la demeure, ses occupants, en décortiquant les habitudes de Mèche-d'argent, et en recoupant ces informations avec les connaissances de son meilleur ami, exorciste - métier disparu depuis plus de deux siècles... - , K était parvenu à la conclusion qu'il s'agissait de démons. C'était la dernière entrée de son journal. Ensuite... Deuteros releva les yeux vers le corps d'un homme d'environ trente ans, aux cheveux ondulés d'un violet sombre. Rhadamanthe aimait le violet comme le bleu.
Les affirmations de K lui semblèrent d'abord incroyables, sorties tout droit d'un conte de fées ou d'une histoire pour faire peur aux enfants. Mais au fur et à mesure qu'il relisait le journal usé, à l'écriture serrée, nerveuse, parfois effacée par le temps, il se sentait de plus en plus convaincu. Les heures passèrent lentement. Il restait immobile, planté debout au milieu de la pièce, les yeux fixés partout, sauf sur la porte ou sur les cadavres. Il avait l'impression qu'ils n'aimeraient pas être ainsi dévisagés. Qu'ils n'aimaient déjà pas le savoir ici, à les déranger avec sa respiration, son souffle, ses mouvements. Qu'ils n'aimaient plus rien que le silence, le silence, la chaleur du sang et le souvenir contenu dans les affaires éparpillées.
OoOoOoOoO
Soudain, un sentiment familier étreignit le cœur de Deuteros. Son frère ! Son frère était ici, pas loin, pas loin du tout, dans la maison, pour le voir. Il en était certain. Mais pourquoi était-il venu, cet idiot ? Voilà qu'il était en danger, maintenant !
- Aspros, imbécile, siffla-t-il entre ses dents.
Fulminant, il attendit. La porte s'ouvrirait, tôt ou tard, et plutôt tôt que tard. Il sentait qu'il ne pouvait en être autrement. La porte devait s'ouvrir. Il était certain qu'elle n'était d'ailleurs pas fermée, juste impossible à ouvrir de l'intérieur du fait de l'absence de poignée. Ses yeux s'arrimèrent au bois noir qui lui barrait la route, guettant le moindre frémissement, le moindre petit mouvement. Il retenait par moments son souffle, ne se souvenant de respirer que lorsqu'il commençait à manquer d'air.
Enfin, le battant pivota.
- Deuteros ! s'exclama une voix étouffée, paniquée.
- As... Aspros.
C'était lui. Son frère. Avec sa peau plus pâle, ses dents blanches et parfaitement alignées, entièrement dépourvues de canines, et ses cheveux bleus exactement semblables aux siens. Un instant, Deuteros s'agaça. Il aurait voulu que son bleu - celui qu'aimait tant Rhadamanthe - ait été unique. Enfin, au moins ses canines, appréciées des deux autres frères, l'étaient.
- Deuteros, qu'est-ce qu'il t'a fait ? s'affolait Aspros.
Il devait avoir l'air bien pitoyable, nerveux, frénétique, les yeux lourdement cernés, le teint brouillé, les cheveux emmêlés. La nuit n'avait pas été facile.
- Ce salaud ! Je voudrais le tuer...
Son jumeau s'avança dans la pièce pour venir le tirer par le bras, hoqueta d'horreur en découvrant le triste spectacle puis, se reprenant, le tira hors de la salle avant d'en refermer la porte avec un claquement sonore qui résonna dans tout le bâtiment.
- Merde ! jura Aspros. Deuteros, je t'en prie, il faut qu'on parte, secoue-toi !
- Hein ? Mais je ne veux pas...
- Pardon ? s'énerva d'abord son jumeau, avant de se calmer brusquement.
Il secoua la tête, sourit tristement, caressant doucement la joue de son frère :
- Tu n'es pas dans ton état normal. Je suis venu, car j'ai senti que... Mais peu importe. Mèche-d'argent m'a accueilli, il avait l'air si bizarre, si nerveux, alors j'ai su que quelque chose s'était passé. Il ne voulait pas que je te vois, tu te rends compte ?
Aspros s'interrompit, attendant une réponse qui ne vint pas.
- Alors j'ai attendu, j'ai attendu qu'il me laisse seul, puis j'ai suivi mon instinct. Heureusement, heureusement que cette porte était ouvert, Dieu soit loué...
Tout en parlant, il entraînait son frère vers une des issues du Couloir, celle qui menait à la tour. Deuteros aurait voulu lui dire qu'il n'y avait pas d'issue de ce côté, mais il se sentait détaché, comme flottant au-dessus des choses, relié à la réalité par un lourd pantin de chair flasque et maladroit. Même sa bouche, ses lèvres lui semblaient sans force.
- Je serais vous, je m'arrêterais là.
Aspros sursauta, sa main se resserrant convulsivement autour du bras de son jumeau absent. Il devait les sortir de là... et l'autre sortie du couloir était bloquée. Il s'élança en avant. À sa plus grande surprise, il n'y avait pas d'escaliers qui permettent de descendre. S'ils montaient... ils seraient prisonniers de la tour. Il jeta un coup d'œil derrière lui. Mèche-d'argent se tenait dans le couloir, le regard froid, l'air ennuyé. Aspros frissonna. Il devait sortir son frère de là. Le plus vite possible, car leurs vies en dépendaient, il commença à monter les escaliers. Un soupir énervé et des bottes martelant le dallage répondirent à son initiative.
Il se força à monter plus vite, traînant toujours son frère. Se concentrer sur le positif. Kanon était en route. Il allait venir. N'est-ce pas ? Oui, il allait venir et il tuerait ce monstre. Ces monstres, corrigea Aspros en entendant d'autres foulées se joindre à la première. Kanon était fort. Il ne laisserait pas avoir. Alors, en l'attendant... Un sanglot s'étrangla dans sa gorge.
- Secoue-toi, Deuteros, marmonna-t-il en constatant que son petit frère trébuchait encore.
Il aurait dû s'opposer à ce mariage. Mèche-d'argent... il ne l'avait jamais senti. Trop de rumeurs bizarres, trop d'accusations de sorcellerie et de meurtre à son égard, même si personne n'avait jamais rien pu prouver. Ce salaud avait toujours un alibi parfait. Mais cette fois, il ne pourrait pas se cacher. Kanon le trouverait et le massacrerait. Ensuite, ils rentreraient tous les trois à la maison. Il faudrait peut-être un peu de temps à Deuteros pour se remettre, mais du temps, ce n'était pas ce qui manquait.
Enfin, les jumeaux atteignirent le seul et dernier étage de la tour, la salle de garde. Aspros ferma la porte, la bloquant avec la barre de fer prévue à cet effet. Comme lors de la dernière visite de Deuteros, la pièce était complètement vide. Sans s'en préoccuper, Aspros se précipita vers une des fenêtres, guettant au loin.
- Kanon va venir, répétait-il, autant pour lui que pour Deuteros. Kanon va venir, il nous sauvera, tu verras.
De l'autre côté de la porte, les trois frères griffaient et frappaient le bois, essayant d'entrer. Deuteros esquissa un pas vers le battant. Laisser ses époux dehors, c'était méchant, non ?
- NON ! Ne bouge pas, Deuteros ! Viens plutôt vers moi, viens regarder...
Le bleuté se pencha à son tour à la fenêtre. Il n'y avait rien, qu'un horizon de plaines verdoyantes avec le soleil à l'horizon.
- Mon frère, le pressa Aspros, tu ne vois rien venir ?
Sa voix était anxieuse. Deuteros avait le sentiment que son jumeau connaissait déjà la réponse à sa question, mais qu'il voulait entendre une réponse de sa part à lui, Deuteros, parce qu'il le savait loin, si loin... Et aussi, Aspros voulait être réconforté, détrompé. Mais le bleuté, ne voulant pas mentir, secoua la tête :
- Il n'y a rien d'autre que l'herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie, mon frère. Je suis désolé...
Son jumeau secoua la tête, les yeux brillants de larmes.
- Il va venir, il va venir nous sauver, marmonna-t-il en se refermant sur lui-même, le visage obstinément tourné vers l'horizon.
Deuteros hocha maladroitement la tête et s'écarta, revenant se placer au centre de la salle de garde, examinant le plancher. Il ne voulait pas rester ici. Il ne voulait pas... Son regard s'égara vers la porte. Maintenant qu'il y songeait, il lui semblait que les frères avaient cessé de s'acharner sur celle-ci. Il frissonna. Ils avaient abandonné ? Ils l'avaient abandonné ? Mais pourquoi ? Pourquoi ? Il ne voulait pas, il ne voulait pas, il voulait...
- Deuteros ! appela à nouveau Aspros.
Il se retourna, le souffle court. Une larme roula sur sa joue.
- Dis-moi... Dis-moi si tu vois quelque chose venir, mon frère... Ma vue est brouillée...
Traînant les pieds, Deuteros revint vers la fenêtre. Il plissa les yeux et répondit mécaniquement :
- Je ne vois que l'herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie...
Aspros gémit, comme s'il avait été poignardé. Ses phalanges s'agrippèrent au rebord de la fenêtre.
- Il doit venir, il doit venir, répétait-il.
À nouveau, Deuteros s'écarta, revint au milieu de la pièce. Plancher, porte... Tout semblait silencieux derrière, mais ce silence semblait habité. Il y avait quelque chose - quelqu'un - dans ce silence. Insensiblement, il se rapprochait de la porte. Aspros l'appela une troisième fois. Il l'ignora. Un frottement, métal contre bois, avait attiré son attention. Il baissa sous les yeux. L'un des frères avait fait passer une machette dans la rainure sous la porte. Deuteros déglutit. Il jeta un coup d'œil à Aspros, maintenant prostré, en boule, sous la fenêtre.
- Mon frère, mon frère, il doit venir, ne vois-tu rien venir ?
D'un mouvement souple, silencieux, Deuteros ramassa la machette. Il hésita.
- Mon frère, répondit-il doucement, réfléchissant à toute vitesse, je ne vois que l'herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie...
Aspros poussa un cri de désespoir.
OoOoOoOoO
Kanon mit pied à terre dans la cour. La demeure qui se dressait devant lui était une élégante construction, parfaitement entretenue. Le crépis semblait avoir été refait quelques mois plus tôt. Mais malgré cette propreté, l'endroit exhalait l'atmosphère des maisons vides et abandonnées définitivement. Poussé par un sentiment d'urgence, le chevalier dégaina son épée et poussa la porte d'entrée sans cérémonie, débarquant au pas de course dans le hall. Là, il dut s'arrêter, le souffle coupé.
Tout, absolument tout, des murs au plafond en passant les meubles et le sol, était recouvert de filaments argentés. Au début, Kanon crut à des toiles d'araignées, mais la texture n'était pas assez poisseuse, pas assez élastique. Non... les mystérieux fils ressemblaient plus à des cheveux humains. Frissonnant, il poursuivit son chemin plus vite.
Le message d'Aspros, lui demandant de le rejoindre au plus vite à la demeure de son beau-frère Mèche-d'argent, lui était parvenu tôt dans la matinée. Quelque chose dans l'écriture de son amant, ainsi que dans son choix de mots, l'avait convaincu qu'il y avait urgence. Que quelqu'un était en danger. Kanon étouffa un juron. Aspros aurait dû l'attendre, cet idiot casse-cou... toujours prêt à aller sauver son frère... Sentant qu'il se mettait à trembler, le chevalier se força au calme. Il allait le trouver. Il allait le trouver.
Il arpenta les couloirs - il allait le trouver - , emprunta chaque escalier - il allait le trouver - , visita chaque pièce sur son chemin - il - , vérifia chaque recoin - allait - , inspecta chaque réduit à balais - le - , puis monta finalement jusqu'à la tour - trouver.
Une mare de sang. Un corps méconnaissable, affreusement mutilé. Mais ces cheveux bleus, ces cheveux bleus - et ces mains normalement pâles, maintenant blafardes, qui ressortaient, blanches sur le sang rouge, si rouge, ce sang qui coulait encore, empoissant le plancher, passant à travers, s'infiltrant à travers les rainures, obstinément, sans s'arrêter, sans jamais s'arrêter...
