Chapitre 5
Bien sûr
Les jours passent Il fait toujours un froid mordant, qui donne à Jaime envie de se terrer au fond de sa chambre. Il n'aime pas la façon dont Sansa Stark et ses frères et sœur le regardent. Il n'aime pas la façon dont Tyrion le garde à l'œil comme s'il craignait de le voir sauter depuis la plus haute tour du château. Mais plus que tout, il n'aime pas Brienne.
Elle l'agace avec sa façon de travailler comme s'il n'y avait rien de mieux que de s'occuper de chevaux qui piaffent sans arrêt. A-t-elle toujours été palefrenière ? Peut-être. En tout cas, elle aime ces foutus canassons et elle leur parle, à voix basse, comme si elle ne voulait surtout pas que Jaime l'entende.
Mais surtout, elle a édicté des règles qu'elle n'arrête pas de lui répéter. Comment peut-elle être la seule personne dont la compagnie apaise ses angoisses et le fantôme de sa sœur qui s'accroche à lui ? Il a envie de la tuer.
Il se répète ça en quittant les écuries d'un pas furieux, en début d'après-midi. Il traverse la cour avec l'idée de mettre un maximum de distance entre elle et lui, pour ne pas risquer de lui envoyer une fourche dans l'œil. Il court presque, en ignorant ses appels. Son pied glisse.
Il se sent partir en arrière et la seconde d'après, il heurte de plein fouet le sol gelé et sa tête se fend de douleur. Pendant quelques instants, le monde tourne autour de lui, dans un brouillard de blanc et de gris. Puis un visage se penche sur lui.
- Vous allez bien ?
La voix est inquiète. Jaime ouvre la bouche, veut répondre que non, n'y arrive pas. Il sent Brienne passer ses mains sous lui pour l'accompagner en position assise. Sonné, il ferme les yeux. Le monde tangue, il a la nausée.
- Je crois, bredouille-t-il, que je fais une commotion cérébrale.
- J'espère vraiment que vous exagérez.
Jaime veut répondre, mais sa bouche ne laisse passer aucun mot. Au lieu de quoi, il se vomit dessus. La bouillie visqueuse lui tombe sur le manteau et les jambes.
- Génial, dit Brienne.
Le reste est confus. La jeune femme le relève et le traîne jusqu'à une voiture. Il se retrouve à l'hôpital de Winterfell avec le sentiment d'être sur le point de mourir, et les médecins l'examinent. Son crâne lui fait si mal qu'il ne comprend pas tout. Il s'évanouit finalement dans un brouillard de douleur et d'idées confuses.
Il reprend conscience à la nuit est tombée. Il est étendu sur un lit, et la chaise de plastique près de lui est occupée par une géante aux cheveux de paille qui baigne encore dans l'odeur de l'écurie.
- Qu'est-ce que vous faites là ? grogne-t-il d'une voix pâteuse.
- Votre frère m'a demandé de rester avec vous jusqu'à ce qu'il arrive pour constater de lui-même que vous n'êtes pas foutu de retenir la première et principale règle de survie du Nord.
Il a mal à la tête, tellement mal… Mais il fait l'effort de grimacer.
- Ne pas sortir avant le printemps ?
- Ne jamais courir dehors après le 15 septembre, répond Brienne d'un ton qui sous-entend clairement qu'elle parle à un abruti fini. Trop de verglas.
Evidemment, songe Jaime. Suis-je bête…
- Vous avez une commotion cérébrale bénigne, reprend Brienne. En principe, vous auriez déjà pu rentrer, mais la voiture est en panne, et les taxis se font rares à cette heure-ci. Tyrion a dit qu'il viendrait nous chercher dès que possible. N'empêche que vous faites fort. Vous savez quel jour on est, espèce d'abruti ?
Le ton n'est pas franchement ni agressif, plutôt blasé, un peu sombre, et Jaime serait presque tenté de lui demander ce qui ne va pas, mais son cerveau fatigué cherche déjà à retrouver la date, et il est trop faible pour faire deux choses en même temps. Le sang pulse, sa tête bourdonne.
- Mardi, lâche-t-il finalement d'une voix pâteuse.
- Mardi 24 Décembre, soupire Brienne.
Oh.
C'est Noël, et il n'a pas pris la route pour se rendre au repas de famille. Il n'a pas répondu à son père, il n'a même pas pris en compte le calendrier. Il est tellement perdu en lui-même que rien ne l'a confronté à la réalité au cours des dernières semaines.
Puis un éclair de lucidité le frappe.
- Je suis désolé, souffle-t-il.
- De vous être explosé le crâne ? Je m'en doute.
- Vous aviez certainement mieux à f…
- Fermez-la, soupire Brienne et cette fois-ci, il le sait, quelque chose ne va pas.
Il tente bien de rouvrir les yeux, mais sans succès.
- Tâchez de ne pas refaire ça au Nouvel An. Je n'aime pas les hôpitaux.
Moi non plus, pense Jaime, mais il ne sait plus s'il le pense ou s'il le dit. Il sent qu'on le borde, que sa tête devient plus lourde. Il ne veut pas sombrer à nouveau, pas ici. La dernière fois, à Port-Réal, il n'était plus lui-même au réveil et on le regardait comme un moins que rien. Il ne veut pas qu'on lui prenne à nouveau quelque chose. Il ne veut pas qu'on l'abandonne dans les cauchemars et les couloirs aseptisés. Il veut que Tyrion vienne le chercher. Qu'il chasse les spectres que Jaime sent déjà ramper vers lui. Il tremble.
- Vous restez ?
La supplique lui a échappée, il a honte mais impossible de la récupérer. Pourtant, Brienne ne se moque pas. Elle ne dit rien. Jaime lutte pour ouvrir les yeux, échoue. Il faut qu'elle reste. Elle seule chasse ses cauchemars depuis son arrivée à Winterfell.
- Vous restez ? répète-t-il, et la panique lui serre la gorge. S'il vous p…
- Bien sûr, le coupe Brienne en lui prenant le bras à travers le drap. Je ne vais nulle part.
