Chapitre 6
Pouvoir
- Est-ce que ça vous arrive de ne pas donner d'ordre ? soupire Brienne en achevant de défaire les nœuds de la crinière d'Orion, l'un des étalons de l'écurie.
- Pardon ? s'exclama Jaime.
Sa tête émerge de derrière la porte d'un box qu'il nettoie tant bien que mal. Il n'a toujours pas de prothèse pour sa main manquante, mais à force d'effort, il parvient tout de même à retirer la paille sale en tenant la fourche d'une main.
Il a réellement l'air surpris. Pourtant, la jeune femme ne voit pas très bien comment dire les choses autrement. Depuis sa commotion cérébrale, il est un peu plus causant encore, et elle n'est pas sûre d'apprécier ça, mais le vrai problème, c'est le ton sur lequel il lui parle, comme si tout lui était dû. Il commence à se plaindre des corvées, de la température, de tout.
- Chaque fois que vous m'adresser la parole, c'est pour gémir sur votre sort ou me donner un ordre.
- Je ne vous donne pas d'ordre, proteste Jaime. Vous, vous m'en donnez.
Brienne hausse un sourcil.
- Je suis la responsable ici, vous êtes mon employé. Je vous donne des indications, oui, mais je vous dis toujours « s'il vous plaît » et « merci ». Quand vous ouvrez la bouche, c'est juste pour dire « passez moi ça », « je ne peux pas faire ça, faites-le ».
Elle évite soigneusement de lui rappeler qu'une semaine plus tôt, il a émis une supplique plus qu'un ordre, alors qu'il était hagard à l'hôpital. Elle n'a pas envie d'y repenser. Elle n'aime pas les hôpitaux.
Brienne le dévisage quelques secondes. Ça fait maintenant deux mois que Jaime Lannister vit dans le Nord et travaille avec elle, et c'est vrai que quand elle compare ce qu'elle voit tous les jours avec les photos que lui montrait Tyrion l'été dernier, c'est le jour et la nuit. L'homme devant elle a l'air fatigué, le visage creusé et sillonné de cicatrices, les cheveux trop longs et de moins en moins blonds, et sa tenue de travail est sale, pleine de paille et de traces diverses. Il doit même avoir un peu de purin sur les chaussures.
Il ne donne pas l'impression d'un homme de pouvoir. Difficile de croire qu'il y a quelques mois encore, il avait un poste élevé et était prédestiné à commander une des armées privées les plus réputées de Westeros. Difficile de voir en lui le fils aîné de l'homme le plus riche et de la famille la plus puissante du pays.
- Le standing de votre ancienne vie ne devrait pas influencer votre vie actuelle, dit Brienne d'un ton neutre.
- Les habitudes ont la peau dure, rétorque Jaime.
Il paraît un peu mal à l'aise et évite son regard.
- Être né avec une cuillère en or dans la bouche ne devrait pas vous dispenser d'avoir du savoir-vivre, reprend Brienne. Je dirai même que le fait de pouvoir vous permettre d'agir en parfait connard quand vous êtes chez vous devrait vous enjoindre à faire preuve de politesse.
- Et vous ? se braque l'autre. Avoir eu un balai dans le cul toute votre vie vous oblige à me faire la leçon en permanence ?
- Vous n'arriverez pas à m'énerver.
- Moi, vous m'énervez ! s'emporte Jaime.
Pendant un instant, le silence règle, seulement ponctué par les bruits qui s'échappent des boxes où les chevaux s'agitent un peu, attirés par les éclats de voix. Brienne s'efforce de le comprendre, même si c'est difficile. Elle n'a jamais été en position de force comme seuls le sont les gens comme les Lannister. A quoi cela doit-il ressembler de dégringoler de son piédestal d'un seul coup, sans y avoir été préparé ? Que ressent-on quand on a été habitué à ce que tout nous soit dû et que tout à coup, alors qu'on était préservé de tout ou presque, on perd à la fois sa main et son travail, mais aussi l'estime qu'on a de soi ? Brienne essaie d'imaginer, sans succès. Elle n'a jamais eu la chance de vivre dans cette illusion provoquée par la richesse et le pouvoir. Tarth et une île relativement pauvre, et Brienne a toujours dû se battre pour ne pas se laisser enfermer dans le carcan sociétal imposé par son père et le reste de sa famille. Pour eux, une femme n'a pas à faire de l'escrime ou à travailler comme palefrenière. Et avec son physique atypique, difficile de ne pas entendre les remarques blessantes sur son passage.
Alors non, elle ne peut pas comprendre. Elle n'a jamais eu de pouvoir comme les Lannister.
Le silence s'étire, et Brienne dévisage Jaime sans savoir comment reprendre. Peut-être n'y a-t-il rien à dire. Elle retient un soupir et reporte son attention sur Oryon et sa crinière emmêlée.
- Je suis désolé.
Les trois mots sont tombés d'un ton neutre, et Brienne prend garde à ne pas regarder Jaime. Il paraît nerveux.
- Vous avez raison, reprend-t-il d'un ton plus bas encore. Je devrais être capable de politesse.
Durant un instant, l'incident de l'hôpital flotte entre eux. Brienne se concentre uniquement sur Oryon.
- Je vous remercie pour la dernière fois.
