Chapitre 7
Fondre
La neige finit toujours par fondre. Vers Avril, Jaime voit le Nord se métamorphoser lentement au fil des jours, révéler une herbe sombre, des collines sauvages, des animaux qui sortent du bois près de la ville pour venir observer les agriculteurs qui retournent travailler aux champs. La parenthèse hivernale s'achève, et Jaime reste sur le chemin de ronde à observer le nouveau monde qui se dessine sous ses yeux. Il fait toujours aussi gris, aussi moche et aussi froid et il déteste toujours autant cet endroit, mais il n'est pas sûr de le reconnaître. Surtout, il pense au pacte qu'il a fait avec Tyrion. Tyrion qui, d'ailleurs, l'a rejoint en silence.
- Tu dois être soulagé de voir le printemps arriver, dit-il d'un ton dégagé.
Soulagé ? Pas vraiment, non. Jaime aimerait bien, mais quelque chose reste coincé dans sa gorge. Il va pouvoir rentrer dans le Sud. Il va pouvoir revoir Cersei, et retrouver l'un des postes avantageux que son père lui aura dégoté en son absence. Reprendre la place qu'il a toujours tenue dans sa famille. Mais il sait déjà qu'il ne sera plus jamais le même. Cersei ne lui a pas écris, elle n'a pas appelé durant tout l'hiver. Et Tywin ne s'intéresse qu'à l'influence de sa famille et à ce que son fils aîné, en qualité d'héritier, peut réellement faire. Le reste lui importe peu.
- Je déteste toujours ce foutu pays où on se gèle les couilles, répond Jaime. Et je déteste les chevaux. Et cette tête de pioche de Brienne. Et ce château qui tombe en ruines et n'attire que les touristes férus de chevalerie et les historiens de mes deux. Il ne se passe rien d'intéressant ici.
- Tu n'as pas encore vu l'été, dit Tyrion.
Les deux frères ne se regardent pas, mais Jaime ne sait pas vraiment ce qu'il regarde, de toute manière. Une étendue herbeuse au milieu de laquelle une route sinueuse s'étire jusqu'à l'horizon, seul lien avec la civilisation. Et tiens, Brienne est dehors. Elle mène un cheval par la longe, un des alezans, Jaren peut-être ?
- Je ne te retiendrai pas, reprend Tyrion. Mais je t'en prie, réfléchis. Je ne te demande pas de rester ici pour toute ta vie, mais ici, les gens arrivent presque à oublier qui tu es. Personne ne te juge sur ce que tu faisais l'année dernière où il y a dix ans.
C'est vrai, bien sûr. Ici il n'est personne, juste un râleur manchot qu'on a pistonné pour le caler dans les écuries avec des canassons et une tête de mule pire qu'eux.
Il y pense longuement, alors qu'il déambule dans les alentours du château. Les touristes suivent les guides d'un lieu à l'autre, et lui ne voit rien. Plongé dans ses pensées, il erre et ses pas le mènent où ils peuvent. Il ne revient à la réalité qu'en heurtant Jaren. Il fait un bond en arrière alors que l'animal piaffe.
- Ne rentrez pas dans le cul de mon cheval, dit Brienne d'une voix forte.
- Ce peut être interprété de tant de manières différentes, réplique Jaime en s'écartant pour la dévisager. Qu'est-ce que vous foutez là ?
Elle se tient au bord de la route, et Rickon Stark est debout à côté d'elle. Ils n'accordent pas un regard au cheval mais fixe un chariot élévateur versé dans le fossé, à demi encastré dans un arbre. Un type hirsute avachi contre l'engin lui gueule dessus en agitant les bras.
- Qu'est-ce… commence Jaime.
- Quatre grammes d'alcool dans le sang, répond Brienne. Et probablement un bon pétard. A ne pas prendre en exemple, Rickon.
- Je comprends pas ce qu'il dit, marmonne l'enfant.
- N'essaie pas, je crois que son cerveau a fondu.
- Mais comment… ? expire Jaime.
- Vous m'en demandez trop.
- Vous connaissez ce gars ?
Cette fois-ci, Brienne lui adresse un regard neutre qu'il n'aime pas. Il n'a pas besoin de baisser les yeux pour savoir que Rickon le fixe lui aussi, mais avec stupeur. La réponse vient du garçon, d'ailleurs, avec la candeur de ses onze ans.
- C'est Tormund. Il est employé au château depuis l'année dernière. Vous ne l'avez jamais vu ?
Si, sans doute, songe Jaime en détournant les yeux, mais je n'ai rien vu ni retenu. Il a le sentiment que depuis son arrivée, en-dehors de Tyrion, Brienne et des Stark, il n'a croisé que des ombres sans visage et sans voix.
- Le problème, intervient Brienne en attirant à elle l'attention du garçon, reste qu'il faut qu'on le ramène à Winterfell. Et si possible, qu'on remorque le chariot. Osha saura peut-être quoi en faire.
- Vous croyez qu'il fonctionne encore ? s'enquiert Rickon.
- Tu lui demanderas quand on sera rentré.
- Et à qui je demande comment un chariot élévateur fait pour traverser le domaine avec un type bourré au volant ?
- Pas à moi. Jaime, je vais avoir besoin d'aide. Tormund n'est pas toujours très calme quand il est à jeun, alors maintenant…
Jaime regarde un instant le pauvre type bourré qui insulte maintenant un arbre, puis Rickon Stark qui analyse la situation comme si c'était une expérience sociologique, puis Brienne. Elle a toujours les cheveux en bataille, elle sent toujours l'écurie, elle est toujours pleine de paille et son air revêche ne la quitte pas. Mais l'hôpital flotte entre eux. Les disputes qu'ils ont toute la journée hantent ses oreilles. A aucun moment elle ne l'a traité d'une manière particulière au prétexte de son infirmité.
Que fera-t-il dans le Sud ? Il ne sentira plus l'écurie, il n'aura plus l'impression de geler toute la journée, il profitera de son nom, de sa richesse, du pouvoir de sa famille.
- Aucun problème, dit-il et Brienne lui répond d'un léger sourire.
Tormund est un abruti imbibé d'alcool avec des tendances violentes. Jaime récolte plusieurs hématomes, dont un sur la joue. Mais au moment de regagner sa chambre, sa décision est prise.
Il reste dans le Nord.
