Chapitre 8

Lune

De son avis, c'est une connerie. Mais Sansa veut tellement sortir pique-niquer sous la lune, et Arya, Bran et Rickon sont si enthousiastes, que Brienne n'a pas le cœur de leur dire qu'elle n'a aucune envie de se retrouver avec eux tous au sommet des collines du Nord, avec une longue-vue, pour observer les étoiles. Alors quand, en plus, elle comprend que Tyrion et Jaime vont les accompagner, elle se retient de tout envoyer balader. Elle n'a pas envie de leur parler. Elle n'a pas envie de passer une autre soirée avec eux, alors qu'elle voudrait de la solitude, le bruit de sa télévision, et oublier un peu que dans une semaine, ce sera l'anniversaire de Renly, mais qu'il n'y aura aucune fête dans sa maison d'Accalmie cette année, parce que les volets en sont clos.

Le mois de mai, déjà, est arrivé, et Brienne avait presque réussie à oublier.

- Essaie de te détendre, dit Sansa avec douceur pendant qu'ils installent le pique-nique.

Arya et Rickon ont déjà mis en place la longue-vue, Tyrion leur fait un cours sur les étoiles et le mouvement des planètes. Il simplifie ses propos de telle sorte qu'Arya, du haut de ses seize ans, doit déjà largement savoir tout ce qu'il récite, mais son petit frère ouvre grand ses yeux et boit les paroles du nain. Bran est assis sur une couverture, calé par plusieurs coussins à mémoire de forme. Son fauteuil ne peut pas rouler jusqu'au sommet de la colline, alors c'est Jaime, bon gré mal gré, qui a dû porter l'adolescent. Il râle, d'ailleurs, même si personne ne lui accorde réellement son attention.

- Taisez-vous un peu, soupire Brienne. Bran n'est pas si lourd que ça.

- Vous voulez vous en charger au retour ?

- Si ça peut vous évitez de gémir comme une fillette, oui.

Les enfants écoutent Tyrion en mangeant, le ciel est dégagé, il fait clair. L'ambiance est presque détendue, mais Brienne a l'impression d'étouffer. Elle n'écoute rien, ne comprend rien. Jaime lui tend brutalement la boîte de sandwichs et la lui flanque dans la figure. Elle lui renvoie un coup de poing dans l'épaule et il sursaute en criant.

- Chut ! fait Rickon, que le bruit dérange pendant qu'il écoute l'exposé de Tyrion.

- La ferme ! dit Arya.

- Vous êtes malade ! siffle Jaime.

- Vous venez de m'envoyer une boîte en verre dans la joue, abruti !

- J'avais pas vu !

- Non, sans blague ?

A nouveau, ils font silence. Les enfants mangent et écoutent attentivement Tyrion, Brienne contemple le ciel, essaye de ne pas songer à Renly et aux nuages, ni aux étoiles qu'ils s'entraînaient à reconnaître. Mais ça ne tient pas. Quand elle sent les larmes lui couler le long du visage, elle se mord la langue pour ne pas faire de bruit. Les Stark sont fascinés par l'explication de Tyrion, ils ont fini de manger, déjà ils s'éloignent alors que Tyrion réoriente le télescope. Jaime aide Bran à s'installer à côté, mais Brienne l'entend revenir près d'elle. Pour éviter la conversation, elle s'allonge sur le dos, le regard perdu dans le ciel.

Mais ça n'arrête pas Jaime. Après une dizaine de minutes, il lâche :

- Elle n'est pas si mal, cette lune. Elle vaut bien vos foutus nuages, et elle éclaire la nuit.

Brienne devrait se taire, mais malgré les larmes qu'elle retient, elle grogne :

- Elle est stérile. Ce n'est qu'un cercle lumineux qui ne sert à r…

- Comment pouvez-vous être fascinée par les nuages et trouver la lune sans intérêt ?

Brienne veut lui dire de se taire, mais elle n'y arrive pas. Le souffle lui manque, et les autres sont loin, ils parlent fort, ils ne font pas attention à eux. Mais Jaime ne peut pas manquer les larmes qu'elle n'arrive pas à retenir. Il ne peut pas comprendre, il n'a pas à comprendre, mais il va juger, il va critiquer, lui parler, et essayer de lui faire croire que la lune peut être encore belle, même sans Renly. Sauf que c'est faux. C'est forcément faux.

- J'aime bien la lune, dit Jaime, et sa voix est plus basse, un peu plus douce aussi. Elle est le seul guide qui existe, en pleine nuit, quand on a pas accès à la technologie. Aucun besoin de lampe torche les nuits de pleine lune. Quand j'étais déployé dans l'armée, j'avais parfois l'impression qu'elle veillait sur moi. C'est débile, hein ?

Il force un peu le trait, et Brienne déglutit, essuie rageusement ses larmes avant de prendre une inspiration et de se tourner vers lui. Jaime a l'air confus, mais il sourit d'un air idiot, et prend une pause savamment calculée, vantarde, un bras derrière la nuque, on dirait un ado qui s'efforce de paraître assuré.

- Vous êtes un abruti, dit Brienne en luttant contre sa gorge serrée. Ça ne me choque pas.

- Voilà au moins une réflexion que je comprends.

Jaime la dévisage bien un peu trop, mais il ne pose pas de question, et Brienne en est soulagée. Pendant quelques instants, c'est le silence, puis Jaime se redresse sur un coude et pousse vers elle, avec sa prothèse, un des coussins qui traînent entre eux.

- Je ne sais pas comment vous faites, l'herbe est gelée. Mettez ça sous votre tête.

Brienne s'exécute avec des gestes raides, sans penser à protester. Elle n'a même pas réalisé qu'elle s'était allongée la tête hors de la couverture.

- Vous voulez une histoire de guerre sous la lune ?

- Si vous n'avez que ça, je suis preneuse.

Son ton ne trompe personne, mais elle s'en fiche. Au fil du récit de Jaime, elle essaye, peu à peu, de laisser Renly avec les nuages.