Chapitre 9

Bouton

Les boutons de son manteau sont défaits. C'est la première chose que remarque Jaime quand il pousse la porte de Brienne pour lui demander ce qu'elle fiche, bon sang, il est dix heures, ils devraient être dehors, à travailler, même si le travail n'a aucun sens, même si le fait qu'il soit ici n'a aucun sens, hormis celui de donner un but à Tyrion qui croit encore pouvoir le sauver.

Il y a bien deux extras depuis le début de la saison d'été, mais c'est à eux que revient le gros de la tâche, et le gros de la tâche, ça consiste à être aux écuries à l'heure, bien avant tout le monde.

- Il est dix heures, lâche Jaime en fixant le manteau que Brienne a enfilé, et dont les boutons sont défaits.

Le manteau est à sa taille, un peu trop chaud pour la saison peut-être, mais surtout il est étrange, trop féminin pour elle. Noir, bien sûr, et sans chichi, mais la doublure grosses mailles au niveau des poignets, la fausse fourrure du col, la coupe légèrement évasée au niveau des hanches, tout crie « femme », alors que Brienne ne porte jamais que des blousons informes de camionneurs et des tenues masculines de palefreniers.

Qu'est-ce qu'elle fiche avec ça ?

Et les boutons, de larges pièces noires légèrement stylisées, qui sont défaits. Il en manque la moitié, que Brienne tient dans sa main. Pourquoi ?

Elle lève les yeux vers Jaime, et il s'attend à ce qu'elle lui crie de dégager, à ce qu'elle lui rappelle que c'est sa chambre, qu'il n'a rien à faire là, qu'il n'est qu'un abruti sans gêne, etc. Mais non. Elle a les yeux rouges, le menton tremblant. Jaime referme la porte derrière lui. Il devrait s'en aller, mais il n'y arrive pas. Quelque chose ne va pas. Quelque chose qu'il ne comprend pas.

Un geste brusque, et Brienne essuie ses larmes comme si elle voulait se frapper.

- Je suis désolée pour mon retard. J'arrive.

- Que se passe-t-il ?

- J'arrive, répète Brienne d'un ton hargneux qui ne fait pas illusion.

Jaime hésite, fixe la main tremblante de la jeune femme, qui enserre les boutons tombés. Pendant une seconde, Jaime se dit que c'est ridicule, qu'aucune femme adulte ne pleurerait de cette manière pour une chose aussi triviale, et Brienne encore moins qu'une autre, car elle ne pleure pas, elle n'éprouve pas, hormis la colère, parce qu'il arrive toujours à la mettre en colère.

Mais là, elle pleure. Pour des boutons. Pour un manteau que Jaime n'arrive même pas à imaginer qu'elle puisse le porter.

- Vous pouvez les recoudre, laisse-t-il tomber.

Brienne ouvre la bouche, elle va le jeter dehors, lui crier de s'occuper de ses affaires. Au lieu de ça, c'est presque un sanglot qui s'échappe de ses lèvres.

- Je ne sais pas coudre.

Jaime la dévisage longuement. Il y a tellement de douleur dans le regard de saphir que c'en est presque insoutenable, c'est comme si quelqu'un fourrageait dans ses entrailles avec un couteau, c'est à vomir, à hurler.

Pour un manteau.

- Moi, je sais coudre, dit-il.

De la main gauche, il ne sait pas, réalise-t-il au moment où il le dit. Il savait coudre de sa main droite. Et d'ailleurs, comment passer le fil dans le chas de l'aiguille ? Seul, il ne pourra pas.

Il s'apprête à revenir sur ses mots, mais le regard de Brienne l'accroche, sa tête se relève à peine, mais il y a de l'espoir, fragile mais brillant, et il ferme la bouche. Il va coudre.

Aujourd'hui, après huit mois sans main droite, il va coudre.

Evidemment, il n'a pas réussi à passer le fil dans l'aiguille tout seul. Brienne a dû le faire pour lui, et il se retrouve, à onze heures moins dix, assis au bureau de la jeune femme, à recoudre ces boutons l'un après l'autre, minutieusement, laborieusement. Ses doigts sont gourds, ils n'ont rien de la dextérité de sa main droite, mais ils sont là. Ils se tordent, ils tirent, ils font mal, mais ils font le travail. Assise sur son lit, dans l'un des pulls informes dont elle est coutumière, Brienne le fixe en silence.

Elle a envoyé un message sur le portable des deux saisonniers pour leur donner des instructions, mais son regard n'est pas celui, commandant, qu'elle a d'ordinaire quand elle confie à quelqu'un la tâche de s'occuper de ses chevaux. Elle aime ces chevaux. Mais ce matin-là, elle semble à des années-lumière de ces précieux animaux.

Il est onze heures sept à son réveil quand Jaime l'entend lâcher, presque brutalement :

- C'est mon meilleur ami qui m'a offert ce manteau il y a deux ans.

Jaime note l'information, en hochant la tête distraitement. Il ne comprend toujours pas, mais il se fiche de comprendre, au fond. Tout ce qu'il saisit, c'est que les yeux bleus qui calment sa panique lorsque vient la nuit sont devenus des puits de douleur, et que lui a le pouvoir de réduire cette douleur.

- Je lui ai dit que je ne le mettrais certainement jamais, dit encore Brienne. Mais il a insisté. Il disait que ça changerait.

Ça, c'est sûr, pense Jaime. Ça change. Ça change même presque trop.

- Je l'ai retrouvé ce matin dans mon armoire en cherchant autre chose. Je ne l'avais jamais porté. J'ai voulu l'essayer. Je crois que je ne le porterais jamais pour sortir.

Pourquoi avoir tant insisté auprès de Brienne Tarth pour qu'elle porte une chose pareille de toute façon ?

- Renly était le seul à insister pour des choses comme ça, il disait toujours que je devais faire de nouvelles expériences, bredouille Brienne, et sa voix se brise sur la dernière note, et Jaime suspend son geste, l'aiguille à quelques millimètres du bouton qu'il cherche à rattacher.

Cette fois, il a compris. Il connaît cette façon de se raccrocher à une performance, à une attitude qui doit protéger d'une manière ou d'une autre, mais qui se brise sous la pression, car la fêlure est là, si profonde qu'elle finit par se voir.

Il n'y a plus de meilleur ami. Il n'y a plus que ce manteau, et ces boutons qui tombent.