Chapitre 10

Argent

- Arrêtez de vous regarder, soupire Brienne en avalant une gorgée de thé brûlant. Puisque je vous dis que Rickon a largement exagéré.

- La vérité sort de la bouche des enfants, pas vrai ? marmonne Jaime en examinant son reflet dans le verre de la fenêtre.

Il est un peu plus de midi, ils se sont réfugiés dans la cuisine du personnel pour se réchauffer. Le mois de septembre est bien entamé, et avec lui, le froid mordant est revenu. Brienne a pris l'habitude de ressortir sa bouillotte emplie d'eau chaude dès la nuit tombée et elle carbure aux différents thés que Sansa collectionne. Mais Jaime, lui, se moque de son thé fumant. Sa prothèse de main droite, recouverte d'une fausse peau de caoutchouc couleur chair, ne risque pas de se brûler au contact de la tasse bouillante. Non, lui, tout ce qui lui importe, ce sont les fils d'argent qui courent sur son crâne, dans sa chevelure autrefois blonde mais que Brienne n'a jamais connue que terne et vaguement brune. Depuis que Rickon lui a fait une réflexion à ce propos ce matin, le Lannister ne pense qu'à ça.

- Je n'ai même pas quarante ans, gémit-il.

- Certains sont totalement blancs à trente ans, estimez-vous heureux.

- On voit que le problème ne vous touche pas. De tout façon, vous avez les cheveux si clairs que s'ils viraient au blanc, personne ne ferait la différence.

- Sérieusement, buvez votre foutu thé et arrêtez vos âneries, vous commencez à sérieusement me taper sur les nerfs.

Depuis quelques mois, Brienne fait preuve d'un peu plus de patience avec Jaime. Depuis qu'il lui a recousu les boutons du manteau de Renly, quelque chose a changé entre eux. Mais soyons honnête, deux heures passées à côté d'un type qui ne parle que de ses cheveux qui virent au blanc, ça fait trop.

Jaime secoue la tête et prend son regard infernal, le condescendant qui crie « vous ne savez rien, vous ne comprenez rien ». S'il continue comme ça, Brienne comprend surtout qu'elle va l'assommer.

Par instinct de survie sans doute, Jaime finit par se taire, mais son regard continue de détailler son reflet dans la vitre, et il est évident qu'il continue de noter un à un ses cheveux blancs. Au bout d'un moment, Brienne laisse tomber sa tasse sur la table avec fracas, et Jaime sursaute. Il la regarde sans comprendre. Brienne hésite une dernière seconde, mais elle sent qu'elle doit être franche. Pire, elle le lui doit. Depuis le manteau, elle le lui doit.

- Personnellement, je suis contente que vous ayez des cheveux blancs. Ça prouve que vous continuez de vieillir. Les premières semaines où je vous ai vu, je pensais que vous finiriez par vous suicider.

Voilà, c'est dit, et Jaime la fixe comme s'il venait de lui pousser un troisième bras, alors elle baisse les yeux et reprend sa tasse. Elle va s'en tenir à ça, cela vaut mieux. Elle n'a pas l'intention de lui dire qu'elle trouve que ça lui va plutôt bien, ces fils d'argent. Elle n'a pas non plus l'intention de l'encourager dans cette voie, mais il fallait qu'elle le dise. Elle n'attend pas de remerciement – en réalité, elle se prépare même à un commentaire blessant, parce que jamais jusqu'à maintenant ils n'ont évoqué la dépression de l'un ou de l'autre. Ils devinent des choses, mais ils n'en parlent pas.

Le silence s'installe, s'étire. Finalement, Jaime boit une longue gorgée de thé et s'adosse au dossier de sa chaise. Brienne sent presque son regard sur elle, mais elle l'évite sciemment. Elle se perd dans son thé, au point de finir la tasse presque sans s'en apercevoir. Elle hésite, sent le rouge lui monter aux joues quand elle comprend qu'elle a porté à ses lèvres une tasse vide et que Jaime ne peut pas l'avoir manqué.

- Je vous ressers du thé ? demanda-t-il d'un ton neutre.

Elle s'attendait à une attaque verbale. Prise au dépourvu, elle hoche simplement la tête, et Jaime saisit la théière pour la resservir. Autour d'eux, la cuisine est toujours silencieuse, vide car les autres ont déjà terminé, ou pas encore commencé. Sur la fenêtre, le givre piquette peu à peu le verre.