Chapitre 12
Eau
La piscine lui donne des sueurs froides. Il a beau avoir toujours aimé se baigner, la simple idée d'entrer dans le bassin chauffé de la piscine de Winterfell le bloque tout à fait sur le seuil des vestiaires. Il a profondément inspiré et expiré pendant tout le moment où il a bataillé dans sa cabine pour se changer, mais maintenant, il ne voit que son moignon au bout de son bras, cette absence qui rend presque anormale la présence de sa main gauche. Il se sent déséquilibré.
Il n'aurait pas dû dire à Tyrion qu'il le rejoindrait et viendrait distraire les Stark. Il ne voit toujours pas ce que son frère peut trouver aux quatre orphelins, mais il admet que ceux-là se sont bien trouvés. Tyrion va un peu mieux depuis qu'il passe la majeure partie de son temps avec Sansa et sa famille, mais là… Là, c'est trop. Même si la piscine a été privatisée pour la matinée, même s'il n'y aura que les Stark, deux ou trois de leurs amis et Tyrion, c'est beaucoup trop.
Jaime reste là, figé à la porte des vestiaires, devant le bassin qui s'étire et dans lequel barbotent déjà les autres. Bran flotte, installé dans une bouée. Meera et Jojen Reed jouent avec Arya et Rickon, Sansa et Tyrion discutent. Un ballon erre à la surface de l'eau, promesse d'une balle au prisonnier ou d'un autre jeu stupide que les enfants vont forcément vouloir faire. La serviette molletonnée de Jaime pend sur son bras estropié, et il reste là. C'est la première fois qu'il va montrer son moignon à quelqu'un d'autre qu'un médecin, et il n'est pas sûr de s'en sentir capable.
Un léger bruit derrière lui l'avertit une seconde avant qu'il ne reçoive une tape dans l'épaule.
- Bougez-vous un peu, dit Brienne, ou vous allez prendre racine.
Il veut l'envoyer se faire voir chez les dorniens, mais les mots restent bloqués dans sa gorge. Il n'a jamais vu Brienne en maillot de bain, et elle n'a plus rien d'un camionneur. Au contraire. L'habit est bleu nuit, d'une seule pièce, et clairement coupé de manière plus sportive que jolie. Mais il colle à la peau.
- Faites un seul commentaire, prévient Brienne d'un ton menaçant, et je vous jure que je vous noie. C'est clair ?
Jaime se force à rappeler à lui les quelques neurones qu'il possède, et il tord ses lèvres dans un sourire crispé.
- Pourquoi, vous allez faire un commentaire, vous ?
Ce n'est pas ce qu'il a voulu dire. Il aurait voulu dire que ce foutu maillot lui va bien, qu'elle n'a pas à rougir, que franchement, elle devrait arrêter de se braquer comme ça. Au lieu de quoi, il brandit son moignon comme si c'était comparable, et il s'en veut d'un coup, parce que son poignet estropié est hideux et elle, non.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire.
Il ferme les yeux, atterré par sa propre stupidité. Il s'attend à ce qu'elle le frappe ou l'envoie se faire foutre, mais rien. Alors il en profite, parce que les mots se pressent à la porte de ses lèvres, et dès qu'il leur ouvre, ils tombent sans qu'il puisse les retenir :
- Vous êtes très bien. Je suis juste nerveux, et du coup je mords sans raison. Je n'ai pas été à la piscine depuis mon accident. Même au centre de rééducation, j'ai refusé.
- Vous n'êtes pas obligé de venir vous baigner, vous savez.
Le ton de Brienne est anormalement doux, réconfortant. Ça lui fait rouvrir les yeux, et il se demande si c'est bien la même personne qu'il côtoie au travail tous les jours.
- Tyrion me l'a demandé.
- Mais vous n'êtes pas obligé.
Non, évidemment, il ne l'est pas. Mais il ne peut pas continuer à se cacher toute sa vie, non ? Depuis combien de temps vit-il à Winterfell ? Presque un an. Halloween bat son plein, des citrouilles occupent presque chaque couloir du château, une décoration thématique égaie l'ensemble du domaine, le musée s'est mis lui aussi dans l'ambiance pour accueillir les visiteurs qui se pressent jusqu'ici, malgré le Nord, l'Hiver infernal et le demi mètre de neige qui tombe déjà chaque nuit, pour fondre à moitié dans la journée.
Halloween est là, et lui, Jaime, s'apprête à entrer dans l'eau d'une piscine dont le mur du fond, en verre, donne sur le bois sacré enneigé.
- Et vous ? dit-il en avisant Brienne. Pourquoi vous braquer ?
- Vous avez besoin que je vous l'épelle ? cingle-t-elle, et son ton n'a plus rien de doux et de compréhensif.
- Franchement, oui. Je ne vois pas où est le problème.
Il est à deux doigts de dire qu'en vérité, il voit plein de choses insoupçonnées, là tout de suite, mais aucune qui lui donne envie de se montrer moqueur ou méchant. Au lieu de ça, il fixe la jeune femme dans les yeux pour qu'elle puisse lire son honnêteté. Qu'a-t-elle enduré pour se braquer à la moindre incertitude ?
Car franchement, il ne voit pas ce qui ne va pas avec ce maillot de bain. Il songe même que, eh bien… La vue est intéressante.
Elle finit par détourner les yeux, clairement mal à l'aise. Jaime hésite, puis :
- Vous n'êtes pas obligée de vous baigner.
Un sourire sans joie étire les lèvres de la jeune femme.
- Sansa me l'a demandé.
Jaime jette un rapide coup d'œil aux Stark et à leurs amis qui s'occupent sans leur adresser un regard.
- On y va à deux, alors ? propose-t-il.
Brienne le dévisage un instant, avant d'hocher la tête. Elle est la première à approcher du bassin, même si Jaime la suit de près. Il a abandonné sa serviette et évite les regards des autres. Soudain, une main se referme doucement sur son poignet. Stupéfait, Jaime cherche le regard de Brienne, qui le dévisage avec une certaine inquiétude. Peut-être croit-elle se montrer un peu trop familière. Mais même si sa vie en dépendait, lui ne pourrait pas lui expliquer maintenant à quel point c'est étrange de sentir qu'on l'empoigne doucement par le moignon comme s'il y avait toujours une main au bout de ce bras.
Jaime déglutit et sourit, un peu sonné. Heureusement, Brienne ne demande rien. Lentement, ils entrent dans l'eau.
