Merci beaucoup à Lassa et Black Angelis pour leurs reviews !
Chapitre 13
Lettre
La vie a légèrement changé, après la piscine. D'un changement minime mais régulier, qui ne diminue pas le nombre de disputes à la journée, mais ces disputes ne sont plus aussi fortes, et elles ont un petit quelque chose de familier. Ils ont commencé à se parler de choses de leur vie d'avant. Des choses personnelles, professionnelles.
Mais Brienne ne s'y attendait pas, quand Jaime, au début du mois de Décembre, lui a parlé de sa sœur pour la première fois. C'était un soir, ils vidaient leurs verres dans un bar de Winterfell, quand il a lâché, le regard vide :
- J'ai passé l'essentiel de ma vie fou amoureux de ma sœur.
L'aveu aurait pu la crisper, la dégoûter. Pendant une seconde, Brienne a senti ses entrailles se geler, elle a eu un mouvement de recul. Mais l'expression dévastée de Jaime l'a clouée sur place. Elle commence à connaître cet homme, elle sait ce qu'il est, comment il fonctionne. Elle sait qu'il peut être désagréable, blessant et irritant, mais aussi qu'il va recoudre des boutons sans poser de questions, qu'il va casser le nez d'un soulard agressif, qu'il va passer des heures à se plaindre s'il perd au Monopoly, mais qu'il la plumera au poker à la moindre occasion. Elle sait s'il boit son thé avec trois sucres, qu'il n'aime son café que coupé de lait, qu'il scrute ses cheveux blancs avec angoisse.
L'annonce est brutale, elle secoue tout comme un tremblement de terre, mais en un an, Jaime est devenu à la fois un collègue et le contact humain le plus régulier de Brienne. Le seul contact qu'elle s'impose autant dans la journée que le soir, quand ils vont boire un verre ou faire un match de ping-pong dans le foyer du personnel.
Et il a recousu les boutons du manteau de Renly.
Brienne vide son verre et lui donne une tape dans le coude.
- Racontez-moi ça dehors.
Et elle l'entraîne à l'extérieur. Sur le chemin du retour, le regard vide, Jaime déballe tout, comme si les mots lui brûlaient les lèvres en se déversant, et elle encaisse. Ils marchent lentement au bord de la forêt, pendant qu'elle entend sa confession. C'est étouffant, et soudain, sans avoir jamais vu Cersei Lannister de sa vie, Brienne a l'impression de la sentir près d'elle. Elle peut sentir le parfum, elle peut voir les courbes, la peau douce et le regard vert capable de tout obtenir.
Au fil des aveux qui se bousculent, Brienne a parfois envie de vomir, de pleurer, de s'éloigner, de lui crier dessus. Mais tout ça finit par s'estomper. A entendre Jaime, elle a davantage le sentiment de faire face à un drogué qui se désintoxique comme il peut, que celui de se trouver nez à nez avec un déséquilibré.
A un moment, elle s'immobilise sous les arbres, les bottes enfouies dans la neige, et braque son regard sur Jaime. Il tremble dans son blouson, le regard vide, toujours. Son col s'est ouvert, mais Brienne est certaine que ce n'est pas le froid qui le secoue.
- Pourquoi me parler de ça à moi ?
- Parce qu'il faut que je le dise.
Il paraît désespéré. C'est comme s'il croyait qu'elle allait lui tourner le dos pour de bon, dès ce soir. Brienne fouille ses yeux. Son récit éclaire sa dépression d'une autre façon. Perdre sa main, son poste et le respect de sa famille, et revenir du front avec des traumatismes étaient déjà beaucoup. S'aliéner l'amour de sa vie en plus de tout a dû l'achever.
Distraitement, Brienne lui referme son col jusqu'en haut. Le regard vert l'accroche. Il n'est plus vide, soudain, mais alerte, interloqué.
- J'étais amoureuse de mon meilleur ami. Il était gay, et je le savais. Ça n'a rien empêché.
Elle sourit doucement.
- On ne choisit pas qui on aime, abruti.
Une tape dans l'épaule, et elle l'entraîne vers le château. Il fait déjà moins quatre. Il ne faut pas qu'ils s'attardent dehors, ou ils seront malades demain. Mais la soirée se poursuit dans la chambre de Brienne, confidence après confidence. Maintenant que les vannes sont ouvertes, elles ne peuvent plus se refermer.
Dans sa chambre, une tasse de thé à la main, elle apprend l'affection absolue puis le rejet, la rancune, la fureur de Jaime, sa volonté de repousser cette sœur qui ne peut tolérer qu'il fasse sa vie sans elle, qui le traite comme s'il n'était plus un homme depuis la perte de sa main, mais dont les messages s'accumulent. Brienne ne pose pas de questions, occulte certains détails, mais Jaime lui passe son téléphone, et elle survole plusieurs messages auxquels il n'a pas répondu. Des messages manipulateurs, haineux, furieux, charmeurs, pornographiques.
- Elle est malheureuse avec son mari, murmure Jaime. Je crois qu'il la frappe. Il la trompe, ça c'est sûr. Mais elle ne veut pas divorcer, et elle n'a jamais voulu que je m'en mêle. Elle a épousé un porte-monnaie et un nom, elle ne veut pas les abandonner.
- Donc elle essaie de vous récupérer.
Jaime lève un regard suppliant, et Brienne se souvient de cette soirée, il y a un an presque jour pour jour, quand il l'a suppliée de ne pas le laisser seul à l'hôpital.
- C'est douloureux, laisse-t-il tomber.
Son ton est neutre, mais son regard hanté. Il n'a toujours pas touché à sa tasse, et il fixe le téléphone comme si l'appareil pouvait lui faire du mal.
- Vous l'aimez toujours ? demanda doucement Brienne.
Il n'a pas besoin de répondre. A la façon dont il lève les yeux, elle comprend que oui. Elle comprend aussi que ça la dépasse, qu'elle ne peut qu'accepter, mais certainement pas imaginer.
- Vous devriez lui écrire, vous savez. Au moins pour exprimer ce que vous avez sur le cœur. Si elle tient à vous, elle ne pourra pas vous ignorer, et si vous écrivez les choses au lieu de les dire, ça vous donnera le temps de développer vos arguments et ça évitera la confrontation.
- Je ne pense pas qu'elle m'aime, murmure Jaime avec un rictus douloureux. Pas avec ce qu'elle a pu dire et faire ces dernières années.
- Eh bien, mieux vaut quand même clore ça, rétorque Brienne. Et lui répondre. Même si c'est pour l'envoyer se faire foutre chez les dorniens.
Elle hésite une seconde, puis saisit son ordinateur portable, abandonné sur la table de chevet, et le pose sur les genoux de Jaime.
- Vous taperez plus vite que vous n'écrirez droit, commente-t-elle en lui passant le câble d'alimentation et la souris. Ça s'appelle « reviens », évidement.
Jaime hoche la tête, l'air sonné. Un instant, Brienne essaie de voir la scène de son point de vue, mais renonce. Au lieu de quoi, elle lui assène une bourrade dans l'épaule.
Elle ne le lui dit pas, mais elle se sent bien, à l'idée qu'il lui ait fait confiance pour un secret aussi sensible. Alors elle ne le lui dit pas, mais quand elle trouvera trace du brouillon de la lettre dans son ordinateur, quelques jours plus tard, elle l'effacera sans le lire. Il lui suffit de savoir que la lettre a été écrite, puis envoyée.
Il lui suffit de savoir que Jaime lui fait confiance.
