Chapitre 14
Chien
- Chaud devant ! crie Rickon.
Jaime n'a que le temps de se coller au mur pour laisser passer le fauteuil de Bran. Rickon le pousse en hurlant, mais à ses pieds, ce ne sont pas des chaussures mais des rollers. Derrière eux, trop occupés à se chamailler pour rattraper efficacement leur retard, Eté et Broussaille, les deux chiens-loups des garçons, jappent en poursuivant leur maître.
- Sansa a dit pas de rollers dans les couloirs ! crie Tyrion, plaqué lui aussi contre un mur.
Mais évidemment, aucun des garçons ne lui répond.
- Ils sont fous, soupire Jaime en les regardant tourner à l'angle du couloir.
- Attends donc demain pour te plaindre, rétorque son frère. Les filles ont l'intention d'offrir l'un des chiots de Nyméria à Brienne. Tu vas te retrouver avec une bestiole de plus dans les écuries, et je suis sûr que les garçons viendront faire les idiots avec.
- C'est une blague ? s'étouffe Jaime.
Il n'a pas prévu grand-chose pour Noël, mais supporter encore plus de pitreries de la part des Stark et de leurs bestioles n'en fait pas partie. Il sait, bien sûr, que Brienne adore les animaux, et plus encore les chiens-loups du Nord, que les Stark ont élevés au biberon. Les canidés sont de véritables monstres, plus grands encore que des loups, et ils n'obéissent qu'à leurs maîtres, même s'ils reconnaissent leurs amis et quelques employés du château, comme les Reed, Osha ou Hodor, par exemple. Depuis deux jours, Jaime a l'impression d'être envahi. Les frères aînés des Stark, Robb et Jon, qui travaillent à l'extérieur du domaine et envoient régulièrement de l'argent à leurs cadets, ont fait le déplacement pour Noël. Et évidemment, ils possèdent chacun un chien-loup. Jaime ne se souvient de rien ou presque vis-à-vis du Noël précédent, et il se fait la réflexion que les Stark sont tous à moitié fous. Gentils, mais à moitié fous. Et ce n'est pas de voir Arya faire de l'escrime sur une branche presque tous les soirs, ou croiser les garçons en pleine course rollers versus fauteuil qui va le faire changer d'avis.
- Je ne t'ai rien dit, sourit Tyrion en lui donnant une petite tape.
- Elle va être ravie, soupire Jaime.
Il en est persuadé, Brienne aime réellement les animaux et les chiens-loups des Stark lui ont largement tapé dans l'œil, il le voit bien à la façon dont elle joue avec Lady ou Broussaille quand ils viennent traîner dans les écuries.
Cette information amène un autre problème de taille, alors que Jaime retourne au travail : Noël. Cette année encore, Jaime et Tyrion n'ont pas fait le déplacement au Roc ou à Port-Réal pour retrouver le reste de leur famille, et ils ont été invités au repas des Stark. Quelques employés très proches, bien plus des amis que des employés en vérité, ont été conviés : les Reed, les Greyjoy, Osha, Hodor, un certain Gendry. Et bien sûr, Brienne, qui n'a, elle non plus, pas souhaité quitter le château.
D'où un problème de taille : que lui offrir ?
Depuis presque trois semaines qu'elle sait la vérité sur Cersei, Jaime a le curieux sentiment de flotter. Il n'a jamais connu une telle amitié, et il ne peut pas se permettre de ne rien lui offrir ni ce soir, ni demain. Et lui servir de garde du corps contre Tormund ne compte pas : déjà parce que le plus souvent, c'est elle qui le protège lui contre les autres employés avec lesquels il s'embrouille, et ensuite parce qu'elle est parfaitement capable de faire savoir à ce rouquin un peu trop affectueux le sens du mot « non ».
Alors qu'il reprend le chemin des écuries, il passe rapidement en revue les possibilités. Il s'y prend beaucoup trop tard, il en a conscience. Qui, en vivant au fin fond du trou du cul du monde, chercherait un cadeau de Noël un 24 Décembre au matin ?
Que sait-il de Brienne ? Elle adore les animaux, travaille avec et va bientôt recevoir un chiot adorable dont elle ne se lassera jamais. A moins de trouver un deuxième clébard avant demain, Jaime n'a aucune chance de faire mieux. Quoi d'autre ? Elle aime chevaucher, a fait de l'escrime, boit des litres de thé à la journée, adore le gâteau au gingembre – ce que Jaime ne peut ni ne pourra jamais comprendre. Mais encore ?
Jaime se fige, à quelques mètres des écuries.
Tarth.
Brienne aime Tarth, son île, son père qu'elle ne voit plus depuis qu'elle a immigré dans le Nord. Bienne aime Tarth, mais ne peut plus s'y rendre. Jaime rembobine les conversations des dernières semaines. Après qu'il lui ait parlé de Cersei, elle a évoqué, de son côté, son père et la façon dont il lui manque, sans qu'elle puisse se résoudre à retourner sur son île.
Jaime tire son portable de sa poche. Il est peut-être sur le point de faire une connerie au moins aussi grosse que lui, mais tant pis.
- . -
Le dîner s'achève, la grande salle resplendit de décorations thématiques, Rickon et Arya n'ont pas encore utilisé les loups pour se pourchasser l'un l'autre et le vin est bon. Dans l'ensemble, Jaime n'a vraiment pas à se plaindre. Il aurait même tendance à se forcer à remercier un peu plus que d'habitude, puisqu'il vient de terminer un excellent repas et que Brienne n'a pas levé les yeux au ciel quand il lui a demandé de couper sa viande. Il sait bien qu'elle ne refusera pas. Ce qui l'agace, c'est de le voir le lui demander, puisqu'elle le fait spontanément. Mais Jaime y tient, comme il tient à la remercier à chaque fois. Leur conversation au sujet de la politesse date de près d'un an, mais il ne l'a pas oubliée.
Les premiers cadeaux ont été distribués et, sans surprise, Brienne a découvert un jeune chiot au pelage gris perle, une petite femelle aux grands yeux pétillants. Jaime aimerait déjà en être loin, mais il ne peut pas manquer le canidé, puisqu'il est juché sur les genoux de Brienne, elle-même assise en face de lui. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la jeune femme est heureuse. Elle a embrassé chacun des Stark pour les remercier, et si elle continue à câliner et porter le chiot de cette manière, il va finir par oublier le contact du sol.
Jaime n'arrive même pas à s'intéresser à la collection de DVD offerte par son frère, ni à son téléphone qu'il a savamment oublié au fond de sa poche après l'avoir mis en mode avion. Il ne veut pas entendre parler des Lannister ce soir, et il réussit efficacement à occulter l'ensemble des Stark et de leurs proches. Il essaye déjà d'estimer ses chances de survivre à la distribution des cadeaux.
- Joyeux Noël, sourit alors Brienne en levant les yeux du chiot juste assez longtemps pour tendre à Jaime une enveloppe.
Il fronce les sourcils, un peu pris au dépourvu, avant de lui donner lui aussi une enveloppe. La sienne est un peu moins épaisse. Il défait le cadeau de Brienne et extirpe six morceaux de papiers bardés d'une écriture soignée. Le temps d'en faire la lecture, et il éclate de rire.
- Sérieusement ?
- Je suis certaine que vous en ferez bon usage, rétorque Brienne.
Jaime contemple les différents bons qu'elle lui a offert. Un bon pour « Un après-midi dédié uniquement à râler », un autre pour « Une interdiction de se faire traiter d'idiot ». Le dernier bon concerne « Un éloignement du chien ».
- Je me doutais bien que je finirais par en avoir un, explique la jeune femme comme Jaime hausse un sourcil interrogateur.
- Dites plutôt que vous baviez devant ce sac à puces, réplique Jaime en contemplant la bouille encore duveteuse du chiot qui réclame des caresses avec de grands yeux faussement tristes.
Brienne lui tire la langue, puis cale le petit animal contre son coude pour déplier son cadeau. La feuille qu'elle extirpe de l'enveloppe est pliée en trois, mais elle ne comporte qu'une dizaine de lignes. Jaime scrute le visage de la jeune femme tandis qu'elle prend connaissance de la lettre, mais quand Brienne lève les yeux vers lui, il déglutit un peu. C'est la deuxième lettre qu'il envoie au Roc ces dernières semaines, et celle-ci est bien plus courte que la première. Sans surprise, Cersei n'a pas apprécié la façon dont il a exposé ses griefs, ses ressentis et ses idées concernant la suite des évènements. Il a hésité durant des semaines avant de se résoudre à lui écrire à nouveau, de manière plus définitive. La lettre est partie depuis longtemps, mais Jaime a imprimé un double.
- C'était honnête ? demanda Brienne.
Sans plus de précision, Jaime ne peut que deviner qu'il s'agit du deuxième paragraphe dont il est question. Celui qu'il a conclu de cette manière « j'arrive à être heureux dans le Nord, je me suis fait des amis. Je ne rentrerai pas pour toi. Pas comme ça. J'espère que ça ira pour toi. ».
- J'ai un peu grossi le trait, je sais, râle Jaime d'un ton théâtral. Mais mieux vaut pour mon égo que je ne me vante pas d'être devenu ami avec une flopée de canassons et une bande de gamins. Et vous êtes peut-être grande, mais vous ne comptez que pour un.
- Abruti.
- Râleuse.
Le sourire de Brienne est tendre, décide-t-il en déglutissant. La question est de savoir pour combien de temps encore, puisqu'elle vient de remarquer le second papier dans l'enveloppe, et l'extirpe à son tour. Cette fois-ci, Jaime s'éclaircit la gorge précipitamment.
- Je peux les annuler immédiatement si vous le voulez. J'ai seulement pensé que ce serait une bonne idée.
Brienne ne répond pas. Elle fixe simplement le duplicata des billets de train, datés, payés, imprimés, au nom de son père. Un aller-retour, pris pour les 26 et 30 Décembre.
- Je me suis permis, dit Jaime, trop vite, de demander le numéro de votre père à Sansa. Je lui ai passé un appel pour lui demander ses disponibilités, et il m'a indiqué ces dates. Je pourrais me charger des écuries avec les Greyjoy pendant que vous prendrez quelques jours.
- Vous… c'est…
Brienne bredouille, ferme la bouche et lève enfin les yeux vers lui. Jaime grimace un sourire vaguement charmeur, un peu penaud. Il n'est pas certain de savoir ce qu'il doit exprimer.
- Je… c'est… ça coûte une fortune, bafouille Brienne.
- A part au bar du village, je ne dépense jamais ma paie, rétorque Jaime en haussant les épaules avec un étalage parfait de mauvaise foi.
Parce qu'il faudrait être parfaitement stupide ou naïf pour ne pas savoir qu'un aller-retour Accalmie-Winterfell coûte un rein et demi. Et encore, Jaime n'a pas l'intention de lui parler du prix du ferry Tarth-Accalmie, que Selwyn a pris à sa charge, pour le coup.
Pendant une bonne trentaine de secondes, Jaime se demande vers quelle émotion Brienne va finalement tanguer. Va-t-il se faire envoyer paître, va-t-elle le remercier ?
Elle tranche finalement en se penchant par-dessus la table pour le saisir au col. Elle tire si fort dessus que Jaime entend le tissu gémir, mais il ne proteste même pas. D'une part, parce qu'il vient de se prendre la truffe du chiot dans la gorge, d'autre part, parce que Brienne est en train de l'embrasser sur le front.
