Chapitre 15
Sport
Depuis qu'il a obtenu sa prothèse, au début de l'automne – même s'il répète qu'il n'y a pas d'automne si loin au Nord, mais juste un hiver perpétuel – Jaime redécouvre le sport. Pas celui que lui impose son travail, au fond des écuries toute la journée. Non, le vrai. Celui que les Reed et les Greyjoy imposent gentiment en fin de journée, quand le personnel du musée et du château a encore un peu d'énergie à dépenser et que les enfants ont envie de se défouler.
Il y a le hockey, bien sûr.
Une fois la journée terminée, les touristes hivernaux rentrés dans leurs chambres d'hôtel, les animaux nourris et soignés et les activités interrompues, Theon et sa sœur Yara organisent des matchs de hockey. Sansa et Bran n'y participent pas, mais Arya et Rickon y traînent toujours les Reed. Les matchs se font donc en équipe de trois contre trois, parfois plus quand un membre du personnel vient s'y ajouter.
Sur la surface du lac gelé derrière le bois sacré, le match peut durer une heure, sous la lumière des deux uniques lampadaires. Tyrion, Sansa et Bran se serrent les uns contre les autres en bordure du terrain, thermos à la main. Souvent, Jaime se fait la réflexion que son frère est le plus grand supporter et la plus hilarante pompom girl du château, mais ses idioties font hurler de rire Sansa et Bran, et comme il semble que ce soit son nouveau but dans la vie, c'est une réussite.
Jaime n'a jamais vraiment joué au hockey avant cette année, mais il aime bien ça. Il joue avec Yara, Jojen et Rickon, contre Theon, Meera, Arya et Brienne. Rickon garde la cage et est plutôt bon pour ça. Jaime, lui, cavale sur ses patins, il est encore un peu instable mais s'en sort à peu près bien, sa crosse ne glisse pas trop. Parfois, les chocs sont violents, mais quand il parvient à faire une bonne passe à Yara et à marquer un point, il se sent heureux.
Pendant les dix jours de vacances de Noël, les frères aînés des Stark se mêlent aux équipes, et c'est un joyeux fouillis. Même si Brienne a pris quelques jours de vacances pour accueillir son père dans le Nord, et même si Sansa lui a dit et répété qu'elle n'avait pas besoin de venir si souvent au travail alors qu'elle était en vacances, la jeune femme reste dans leurs pattes. Jaime en est affligé, mais au fond, ça le rassure un peu. Il savait que Brienne ne pourrait pas rentrer à Tarth, c'est pourquoi il a préféré cette solution. Les fantômes de la jeune femme ont l'air d'avoir moins de poids si loin au Nord que dans son île natale. Mais tout de même, est-elle obligée de passer vérifier tous les jours qu'il fait bien son travail ?
Jaime râle, parce qu'il se prend les pieds dans les chiens – dans le petit chiot, une petite Nyrah qui n'a de cesse de suivre Brienne partout comme si c'était sa nouvelle mère – et dans Broussaille et Eté, bien sûr. Il râle, il râle contre Brienne, contre les chiens, contre les Stark qui ne tiennent pas leurs bêtes, et même contre Selwyn Tarth, le troisième jour de sa visite, pour lui rappeler que franchement, il pourrait exiger de sa fille qu'elle lui fasse visiter la région et qu'au moins, comme ça, Brienne ne traînerait plus sur son lieu de travail.
Sa colère ébranle les écuries. Il est entendu. Les Tarth passent plus de temps dehors, les chiens sont un peu moins dans ses pattes.
Jusqu'à ce que Jaime comprenne que le hockey commence à moins intéresser les Stark, et qu'un soir, à la mi-janvier, Bran lance l'idée de faire un match de basket. Jaime est dubitatif, mais Brienne partante, les Reed et les Greyjoy approuvent, et les Stark ne se tiennent plus, alors il se dit, pourquoi pas ?
Sauf que l'idée vient d'un adolescent de seize ans et de sa soeur de dix-sept dont le sens de l'humour ne lui convient pas du tout. Avant d'avoir compris comment, Jaime se retrouve dans le gymnase de la ville, à batailler avec Bran qui joue en fauteuil. Pourquoi pas, après tout ? Sauf qu'il est trop lent pour concurrencer ceux qui courent, et donc, c'est Sansa qui le pousse, sans tenir compte de la règle des trois pas. Pire, Eté, Broussaille, Nyrah et Nyméria entrent sur le terrain, tous captivés par le ballon, et il est impossible de dribler au milieu du capharnaüm qu'ils génèrent. Ça n'a plus rien d'un match de basket, c'est une bataille de fous, et personne ne compte les points. Brienne porte Rickon à bout de bras pour l'aider à marquer, Meera encourage les chiens-loups à se jeter sur ses adversaires, Arya profite de sa taille et de sa souplesse pour se faufiler entre les plus grands et utilise même sa louve comme coéquipière directe. Les équipes ont sept ou huit membres, Jojen et Theon font la courte échelle à Tyrion pour qu'il puisse atteindre le panier.
Ça n'a aucun sens.
A la mi-temps (que Tyrion siffle au soulagement de son frère), Jaime se laisse tomber sur le sol, contre un mur du gymnase. Il est épuisé. Il ne sait pas très bien depuis combien de temps ils courent dans tous les sens en faisant n'importe quoi, mais après plus d'un an sans pratiquer la moindre activité physique en-dehors de son travail, il n'a vraiment plus aucun souffle.
- Et ça se dit militaire, se moque Brienne en lui tendant une gourde sur laquelle il se jette.
- Ancien militaire, hoquette Jaime en avalant l'eau goulûment. Et ça n'a rien d'un match de basket.
- Vous êtes au bout de votre vie.
- La ferme.
Nyrah trotte jusqu'à eux en remuant la queue frénétiquement, et Brienne la prend immédiatement dans ses bras. Jaime songe que s'il ne passait pas autant de temps à courir après les Stark, ce chiot en oublierait presque qu'il sait marcher. Dès qu'elle le peut, la jeune femme l'empoigne comme si c'était un chaton auquel faire des câlins. Heureusement, Nyrah grandit vite, et promet de faire la taille des autres chiens-loups du château. Ce que Jaime ne trouve pas très rassurant. Tant qu'elle ne pèse qu'une dizaine de kilos, ce n'est qu'un peu agaçant quand elle se jette dans ses jambes pour jouer. Le jour où elle en fera quarante, ce ne sera plus le même problème.
- Les Stark sont fous, lâche Jaime comme si c'était un argument concluant.
- Vous n'avez encore rien vu.
Il fronce les sourcils, et Brienne lui désigne du menton les autres employés qui viennent d'arriver. Tormund, le vieux Luwin, Rodrick, Osha, Hodor... Hodor ?
- Hors de question. C'est de la triche.
- Je crois que vu notre respect du jeu, c'est tout à fait réglementaire, au contraire, rit Brienne.
- Ce type fait deux mètres et pèse plus lourd que nous deux réunis ! Si vous le mettez dans l'équipe des chiens, on n'a aucune chance !
Au moment où les mots quittent sa bouche, Jaime se fait la réflexion qu'il doit être mort, au moins mentalement, pour trouver cette phrase cohérente. Mais Brienne éclate de rire, et il se dit que quitte à avoir perdu la tête, il pourrait être en plus mauvaise compagnie.
