Chapitre 17
Je ne te crois pas
Il est un peu plus de deux heures du matin, et malgré l'alcool, malgré la fatigue, Jaime n'arrive toujours pas à dormir. Il soupçonne que c'est en partie dû au fait qu'il est toujours allongé sur le lit de Brienne et qu'ils en sont au énième dessin animé de la nuit. Mais c'est certainement aussi dû au jeu stupide de confidences dans lequel ils se sont laissés entraîner par la fatigue – et l'alcool, en ce qui le concerne.
Les confidences se succèdent, presque sans qu'ils n'en prennent conscience. Jaime s'est débarrassé de sa prothèse sur la table de chevet, et même s'il n'avait pas prévu d'en parler, il ne peut se retenir de râler contre le poids et la douleur qu'elle lui cause. Même s'il apprécie l'aspect normal qu'elle lui donne, certains jours, il déteste cette fausse main. Elle est pratique, certes, car elle lui permet de tenir des choses et sert d'appui à sa main gauche. Mais il la déteste.
- Peut-être que vous vous y ferez, dit doucement Brienne.
- C'est ce que tout le monde me dit, les toubibs en tête. Si je voulais qu'on me fasse la leçon, c'est eux que je serais aller voir ce soir, pas vous, rétorque Jaime en la foudroyant du regard.
Elle soupire, le regard lointain. Jaime est à peu près certain qu'elle n'accorde plus aucune attention au film qui tourne toujours sur la télé.
- Votre moignon n'a rien de si terrible, vous savez. Ce n'est que de la peau. Vous n'avez pas à porter votre prothèse quand elle ne vous est pas nécessaire. Ce n'est qu'un outil, pas un cache-misère.
Pendant quelques secondes, Jaime ne répond rien. Il sent la chaleur lui envahir la poitrine, et il ne sait pas très bien quoi dire. Personne ne lui a encore dit, en plus d'un an et demi, que son moignon n'était « que de la peau ». Mais il faut le reconnaître, Brienne paraît n'en avoir rien à faire. Depuis leur première fois à la piscine, elle a même pris l'habitude, quand il ne réagit pas assez vite à son goût, de le saisir par le poignet pour l'entraîner où elle veut. Et la plupart du temps, c'est son moignon qu'elle empoigne doucement, pas son bras gauche.
- Je déteste la Saint-Valentin sans Renly, laisse tomber Brienne, et son murmure habille la pièce.
Jaime retient son souffle. Elle ne mentionne jamais son ami, et il pressent que ça lui pèse plus lourd ce soir que d'habitude. Malgré la gêne du chien avachi contre lui, il parvient à bouger un peu, et son bras se retrouve contre celui de Brienne. Ce n'est pas très subtil, mais il ne voit pas comment l'encourager à parler autrement. S'il ouvre la bouche, elle va encore le traiter d'abruti, et sans doute à raison.
- On passait toujours la Saint-Valentin ensemble, reprend la jeune femme sans le regarder. Il ne pouvait pas se permettre d'être vu avec son copain ce soir-là. Il était dans le placard, et sa famille n'aurait pas été très tolérante. Alors c'était nous deux contre les autres. Ça l'était toujours.
Elle se tait, et Jaime peut entendre sa gorge se nouer. Pendant quelques secondes, le silence les enveloppe puis, maladroitement, les mots sortent à nouveau, comme si la digue qui les retenait était en train de céder.
- C'était le garçon le plus gentil que j'ai rencontré. Il pouvait se mettre en quatre pour faire plaisir à n'importe qui, même si ça lui faisait récolter des ennuis. La première fois qu'il est venu à mon secours, on se connaissait à peine. On avait quatorze ans, et moins de trois cours en commun au collège, mais il m'a sauvée d'une humiliation devant toute l'école comme si on était les meilleurs amis du monde. Dès le lendemain, on a conclu un pacte tous les deux, et on s'est mis à veiller l'un sur l'autre. Par la suite, il a été le seul à danser avec moi à chaque fête et chaque bal obligatoire, pour éviter que les filles le harcèlent et qu'on se moque de moi. La seule fois où il n'a pas pu intervenir à temps, j'ai fait l'objet d'un pari stupide.
- Quel genre ? demanda Jaime avant d'avoir pu s'en empêcher.
Un sourire sans joie étire les lèvres de la jeune femme.
- Du genre, « être le premier à danser avec Brienne la Beauté et à la peloter », ou « la mettre dans son lit et en apporter la preuve ». Ces petits cons n'étaient pas excessivement discrets, et j'ai une bonne ouïe. J'en ai entendu plus que nécessaire.
Jaime reste silencieux. Il ne trouve rien à dire. En réalité, il a la tête creuse et le poing qui le démange.
- Rien de très original, conclut Brienne en se calant contre l'oreiller. Vous avez vu comment ça se passe quand on sort prendre un verre au bar de Winterfell.
- Donnez-moi des noms, et je ferai en sorte qu'ils soient tous foutus à la porte de leur boulot, dit Jaime sans y penser. Les Lannister obtiennent toujours ce qu'ils veulent.
Brienne le fixe avec des yeux ronds, sa bouche tremble, et elle éclate de rire.
- J'y penserai, l'abruti.
- Je suis sérieux, vous savez.
- J'en suis sûre.
Elle n'en a pas l'air, mais Jaime n'insiste pas. Il a l'impression que quelque chose pulse contre lui, contre son bras. Son bras qui touche celui de Brienne. C'est chaud, vivant, concret. C'est loin de l'illusion de Cersei.
Tu es magnifique.
Brienne éclate de rire, et Jaime réalise, mortifié, qu'il a pensé à voix haute.
- Bien sûr, l'abruti. Allez, je crois qu'on a réussi à déterminer à partir de quelle quantité de vin vous commencez à dire des conneries.
- Ce n'est pas… merde, d'accord ? Je ne suis pas bourré.
- L'illusion est parfaite.
- Tu pues l'écurie du matin au soir, tes cheveux ne ressemblent à rien et tu as la dégaine d'un camionneur, débite Jaime à toute allure en rivant son regard à celui de la jeune femme. Mais tu me supportes, tu t'éclates quand tu joues avec les Stark, tu vénères ce satané chiot (il désigne Nyrah, qui a trouvé le moyen de se coucher sur ses genoux et l'empêche totalement de bouger), tu parles aux chevaux, tes yeux ressemblent à des saphirs, tu adores les Stark et tu veilles sur eux, tu ne me traites jamais comme si j'étais un moins que rien, tu es hyper patiente avec les enfants, et il faudrait être un connard aveugle au Q.I. sous-développé pour se moquer de toi en maillot de bain.
Il s'interrompt, le souffle court. Brienne le dévisage avec des yeux ronds, et il sent qu'il fait chaud autour d'eux, tout à coup. Bon, peut-être n'est-il pas entièrement sobre, au final. Le vin lui a délié la langue beaucoup plus qu'il ne le croyait. Mais il pense ce qu'il a dit. Et c'est parce qu'il le pense qu'il ne cille pas pendant que Brienne fouille son regard en déglutissant.
- Je ne te crois pas.
Jaime note à peine le passage au tutoiement. Toujours bloqué par le chien, il se tord à demi sur le flanc en cherchant ses mots. Il ne peut pas se permettre de ne pas être compris cette nuit.
- Si je te le jure sur ma main gauche et la tête de mon petit frère, tu me crois ?
Ce n'est pas ce qu'il s'imaginait, mais il ne trouve pas mieux. Il ne sait pas comment dire les choses, ce soir. Ou alors, il va à nouveau se lancer dans une diatribe enflammée, et il va se ridiculiser, ou bien la braquer tout à fait.
Quand Brienne répond enfin, pourtant, ça n'a rien à voir avec ce qu'il redoutait.
- Si tu avais raison, je n'aurais pas été larguée par mon fiancé devant trente personnes parce que sa plaisanterie était aller assez loin pour lui faire gagner son putain de pari.
Elle lui aurait flanqué un coup de poing en plein ventre que ça n'aurait pas été pire. Il la fixe, les yeux écarquillés, et à la façon dont elle rougit, il présume qu'elle n'avait pas réellement pensé lui dire ça. Mais elle aussi a tapé dans la bouteille de vin, et il est tard. Très tard.
- C'était un connard aveugle au Q.I. sous-développé qui ne sait pas ce qu'il rate, assène Jaime d'un ton glacial. Et si jamais tu me donnes son nom, crois-moi, deux coups de fil et je te présente sa tête sur un plateau. Je suis peut-être un connard prétentieux né avec une cuillère en or dans la bouche, mais il y a des avantages à être le fils de Tywin Lannister. Et je ne suis définitivement ni aveugle ni totalement débile.
Pendant un moment, c'est comme si tout s'était arrêté. A part le ronflement du chien qui lui pèse toujours sur les jambes, le monde pourrait s'être arrêté de tourner. Il ne voit plus rien, à part les deux yeux de saphir qui le fixent.
Il n'a pas envie de bouger. Il sait – il sent – qu'il pourrait rompre la distance entre eux et, s'ils étaient dans un de ces films niais de princesse qu'ils viennent de regarder, il embrasserait sa collègue. Sauf qu'il n'en a pas envie.
C'est sa meilleure amie. C'est peut-être bête, mais c'est le cas. Il n'a pas d'autres amis, de toute manière, à part Tyrion peut-être. Il ne veut pas... ça. Pas parce qu'elle n'est pas son genre – il pense ce qu'il a dit. A la piscine, il a entrevu des choses insoupçonnées. Dans ce cas, pourquoi pas ? susurre une petite voix au fond de son esprit. Il n'a jamais été écrit nulle part qu'il fallait être amoureux fou de quelqu'un pour l'embrasser. Il pourrait se laisser porter le moment, par le vin...
Le premier coup à la porte les fait sursauter. Au deuxième, Brienne se redresse, prête à bondir du lit – mais le troisième coup survient avec un appel, et elle se fige.
- Brienne, ouvrez ! Il faut que je vous parle !
Par les Sept Enfers, soupire mentalement Jaime. Il peut presque imaginer l'ivresse se déverser hors de la bouche du pauvre type alors qu'il gueule si fort qu'il va réussir à réveiller les voisins. Et au-dessus, c'est la chambre d'Arya. Si Tormund n'a pas envie de se faire déglinguer à la crosse de hockey, il a plutôt intérêt à se taire. Il est deux heures du matin, et cette gamine n'aime vraiment, vraiment pas être dérangée.
- Tormund, foutez le camp s'il vous plaît, soupire Brienne en se levant. Je n'ai pas l'intention de vous laissez entrer, et encore moins au milieu de la nuit alors que vous êtes alcoolisé.
Nyrah a bondi sur ses pattes pour grogner de toute la puissance de son petit corps de quinze kilos. Jaime a beau la trouver encore ridicule, il sent que s'il le faut, elle ira mordre Tormund jusqu'au sang. Et si ce crétin lui fait du mal en essayant de s'en débarrasser, Brienne le tuera.
Au fond, Arya ou le chien, le résultat sera le même.
- Juste une minute ! geint Tormund, et Jaime l'imagine collé à la porte.
- Non ! Fichez le camp, on discutera demain.
- Il faut que vous m'écoutiez ! proteste l'autre d'un ton larmoyant. Je suis amoureux de vous !
Jaime ricane. Ben tiens. Tormund s'imagine certainement être amoureux, mais pour l'être pour de bon, encore faudrait-il qu'il sache dire quelque chose sur Brienne – en-dehors de l'évidence. Chaque fois que Jaime l'a entendu crier son affection pour la jeune femme, il n'a rien distingué de personnel dans ses déclarations. C'est affligeant.
- Laissez-moi une minute !
- Quel mot vous ne comprenez pas quand je vous dis « non » ? s'écrie Brienne. Allez vous-en !
- Ouvrez juste une seconde ! Je pars ensuite, je vous le jure !
- Pitié, s'exclame Jaime en se redressant. Tormund, foutez le camp, y en a qui veulent dormir !
Brienne fait volte-face, les yeux écarquillés. Derrière la porte, c'est le silence. Jaime peut presque voir Tormund figé, assommé. Pendant quelques instants, le temps est comme suspendu, puis Jaime perçoit un léger bruit de pas qui s'éloigne. Nyrah cesse de grogner. Brienne le fixe toujours comme s'il lui avait poussé un troisième bras.
- Au moins il est parti, dit Jaime en s'adossant confortablement.
- Je crois que je vais te tuer, lâche Brienne.
- Pas avant l'aube, en tout cas.
Et il se retourne, à la recherche d'une meilleure position. Pour être honnête, la meilleure posture serait encore sous la couette, mais il a dans l'idée que s'il se débarrasse de son jeans pour se glisser dans le lit, Brienne va vraiment le frapper.
Elle revient au lit et elle, déjà en pyjama depuis longtemps, s'installe à l'intérieur. Jaime peut presque la sentir le foudroyer du regard.
- Tu sais ce qu'il va penser et répéter dès demain matin, espèce d'abruti ?
- Ne me remercie pas, c'était un plaisir de te débarrasser de ce balourd. Et techniquement, je n'ai pas menti. Je veux vraiment dormir.
- Donc c'est officiel, tu fais ta nuit ici ?
Jaime ouvre un œil moqueur. Nyrah est remontée sur le lit et vient efficacement de s'appuyer contre son ventre avec un gros soupir.
- Tu espérais encore réussir à me faire partir ? Tu sais à quel point il fait froid dans ces foutus couloirs ?
Il ne dit pas que si elle veut vraiment le mettre à la porte, elle le fera et il sortira même de bon cœur. Elle le sait. Il n'est pas un balourd absolu. Mais le moment est passé, il n'y a plus cette tension bizarre entre eux, et Jaime ne compte bouger. Il est bien, là. Et maintenant qu'il a muselé le vin et l'impulsion, il ne risque plus grand-chose.
Pendant quelques secondes, Jaime et Brienne se dévisagent, puis la jeune femme lui donne une bourrade dans l'épaule et éteint la télé.
- Quitte à dormir ici, passe sous la couette. Je refuse de bosser pour deux demain sous prétexte que tu seras malade.
