Chapitre 18
Agacement
Brienne croyait connaître l'agacement avant de venir vivre dans le Nord, mais c'était faux. Et depuis l'arrivée de Jaime dans sa vie, elle a commencé à comprendre à quel point.
Le mois de mars file tranquillement, les températures remontent, et pas un jour ne se passe sans qu'elle ne perde patience devant les pitreries du Lannister. Depuis la nuit de la Saint-Valentin, un certain nombre de limites a été bouleversé. Déjà, parce que Tormund a, bien évidemment, divulgué à tout le monde ce qu'il avait entendu derrière la porte cette nuit-là. En quelques jours, la rumeur avait fait le tour du château. Brienne a entendu une vingtaine de fois, au moins, les enfants Stark lui poser des questions d'un ton gentiment moqueur. Sansa avait l'air heureux, curieux aussi. Mais le regard de Tyrion, lui, était trop ouvertement moqueur pour ne pas faire brûler un peu de honte et de rage au fond de la jeune femme.
Alors, forcément, voir Jaime se comporter comme si de rien n'était, ça l'agace.
Ça l'agace, parce qu'il sourit de plus en plus, qu'il la charrie constamment, qu'il commence une bataille de paille avec elle presque un jour sur deux. Ça l'agace, parce qu'elle se laisse faire, elle lui renvoie la balle, elle le roule dans le foin comme un gamin turbulent. Ils sont ridicules et désespérants. Un regard extérieur les trouverait effarants. Même avec un regard interne sur la situation, Brienne se le dit.
Un soir, comme elle déambule dans les couloirs du musée pour trouver un peu de calme, elle surprend Arya et Rickon en train de poursuivre Jaime avec des épées en bois chapardées à la boutique souvenirs. Brienne est tellement consternée qu'elle se fige et regarde son collègue se réfugier derrière elle et la pousser devant lui comme un bouclier humain.
- Défends-moi, chevalier ! clame-t-il, théâtral.
- Te voilà gente dame, c'est ça ?
Elle ne comprend rien, mais les enfants sont déchaînés, Nyméria et Broussaille débarquent en jappant, et Brienne se laisse gagner par la folie. Oui, la puérilité que témoigne Jaime un peu plus chaque jour l'agace. Mais elle se fait à cet agacement. Elle accepte de le laisser se dissiper, parfois, pour faire elle-même preuve de puérilité.
Certains soirs, quand ils prennent un verre au pub de Winterfell, ou qu'ils disputent une partie de ping-pong dans le foyer du personnel, Brienne sent aussi une pointe d'agacement la serrer en voyant Jaime se montrer de plus en plus envahissant. Ce n'est rien de balourd, et elle sait qu'elle y est pour quelque chose. Elle a pris son poignet – son moignon, même – pour le guider dans la piscine, il y a des mois. Elle a introduit cette familiarité. Mais depuis la Saint-Valentin, c'est un peu différent. D'autant plus que, lorsqu'ils s'avachissent sur le divan du foyer pour regarder la télévision, Jaime ne fait pas cas de la distance. Plus d'une fois, Brienne se retrouve avec son collègue à demi allongé contré elle. Souvent, elle le prend à la rigolade, et finit par le secouer en l'appelant « le Bête au bois dormant ». Mais parfois, ça l'agace. Parce que Jaime est en train de bouleverser l'ordre établi, et qu'elle n'a jamais connu que Renly pour le faire. Parce qu'elle ne sait pas très bien comment réagir. Parce que tout cela est infiniment trop complexe pour elle.
Parce qu'elle ne sait que s'agacer, et que l'agacement est rassurant.
Mais quand, à la fin du mois de mars, son monde change soudain totalement d'axe, elle s'en mord les doigts.
Parce qu'elle donnerait tout, à cet instant, pour être agacée. Pour avoir encore des raisons de l'être.
Pour ne pas avoir l'impression que Cersei Lannister va détruire le peu d'équilibre qu'elle est parvenue à trouver.
