Bonjour/Bonsoir,

J'arrive un peu tard, mais voici quelques chapitres. Je terminerai l'update des 31 thèmes dans les prochains jours.

Bonne lecture.

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Chapitre 24

Loin

- C'est encore loin ? demande Rickon pour la sixième fois.

Jaime gémit, l'air suppliant, et Brienne se sent sourire. Ils ont passé la nuit dans un hôtel près des Jumeaux, et sont repartis de bonne heure. Ce soir, ils affronteront une réception avec les Lannister, au siège de leur famille de Castral Roc, et en attendant, ils continuent à avaler les kilomètres. Pour Rickon, qui n'a jamais quitté le Nord, le voyage semble interminable et le paysage lui fait ouvrir des yeux grands comme des soucoupes. Ce qui ne l'empêche pas de commencer à s'ennuyer. Pour un enfant de douze ans, huit cent kilomètres de route, c'est beaucoup. Même après trois concours de rap et une bataille rangée entre Bran et Arya.

« Loin » est le terme qui pourrait le mieux expliquer cette journée. Parce que Rickon a de plus en plus de mal à supporter le voyage interminable, et parce que lorsque le minibus se gare enfin dans la cour de Castral Roc, le château est loin des souvenirs de Jaime. Sa toiture d'ardoises rouges, ses drapeaux et tentures illustrées de lions d'or, la mer qui se jette contre la falaise sur laquelle se dresse le château, tout ça est resté identique, bien sûr. Mais c'est tout. Jaime n'a pas l'impression de se sentir chez lui lorsqu'il aperçoit les jardins et la grandeur du château. Il aperçoit également des invités par dizaines, et il se dit que ça ne lui a pas manqué. Pas davantage que le regard désapprobateur de son père quand celui-ci vient enfin les saluer. Jaime se sent scanner par son regard dur, de haut en bas. Il n'a pas besoin que Tywin le lui dise pour savoir à quoi il ressemble : il porte un jean usé, une chemise lâche, un pull de laine grossière et un manteau qui pue l'écurie. Il a bien pris des vêtements de rechange dans son sac, pour s'accorder correctement à la mondanité de l'évènement, mais il veut bien croire qu'il ne ressemble plus au fils que Tywin Lannister a laissé lui échapper.

Cersei non plus ne se ressemble plus, quand Jaime la croise alors qu'un domestique le guide vers son ancienne chambre. Les Stark, Osha et Brienne ont été installés dans des chambres d'amis. Lui, bien sûr, doit affronter ses fantômes, comme Tyrion qui lui glisse des regards inquiets par moment. Mais le pire, c'est Cersei, un peu trop pâle, un peu tremblante, comme un fantôme fragile, un peu trop maigre. Ses cheveux n'ont plus la blondeur du soleil qu'ils avaient autrefois – ils n'ont plus leur longueur d'autrefois non plus, la chevelure opulente et soignée a laissé place à des mèches courtes, comme si on lui avait rasé le crâne. Son regard n'a plus les éclats d'émeraude dont Jaime se souvient. Ils sont ternes, creusés. Hantés.

Jaime lui sourit, gauchement, avant de s'engouffrer dans sa chambre et de s'adosser au mur, le temps de reprendre son souffle. Il a besoin d'air. Il étouffe.

Sa peau le démange. Il a envie de se précipiter vers Cersei pour la serrer contre lui et lui jurer qu'il ne lui arrivera plus rien, qu'il la protégera de tout. Mais s'il fait ça, il sait qu'il n'en reviendra pas.

Une demi-heure plus tard, le calvaire est pire encore. Il y a une centaine de personnes dans les jardins du château, et Cersei apparaît à côté de leur père, apprêtée, maquillée, magnifique, mais terne. Son regard, ses joues creusées, quelque chose ne va pas. Jaime aperçoit bien Euron Greyjoy, le nouvel ami de sa sœur, et il n'aime pas cet homme. Le rejet lui saute au visage. Il n'aime pas la façon dont il sourit, dont sa main enserre la taille de Cersei. Il n'aime pas non la façon dont il regarde les enfants, Myrcella en tête. C'est à peine si Jaime les reconnaît, mais il comprend à quel point il a pris ses distances quand il réalise que ce gamin de treize ou quatorze ans à la bouille innocente est Tommen, et que la jeune fille belle comme un cœur qui se tient près de lui est Myrcella. Elle est ravissante, il faut l'admettre.

Mais Jaime n'aime pas la façon dont Euron les regarde. Il parvient même à en oublier la façon dont Tywin dévisage les Stark et Osha, qui viennent d'arriver. Chacun s'est mis sur son trente-et-un, mais difficile d'oublier les chiens-loups qui les accompagnent, sans parler du fait que Tywin n'a jamais manifesté d'envie particulière de faire leur connaissance. Mais Jaime s'en moque. Il ignore les invités qui le saluent, les domestiques qui lui proposent du champagne ou des petits fours, il ignore jusqu'à son frère qui se poste à côté de lui.

- Jaime ? souffle Tyrion avec une pointe d'inquiétude. Tout va bien ?

- Je ne crois pas.

Le regard de Tyrion glisse jusqu'à leur sœur, jusqu'à Euron, et Jaime sent son petit frère se crisper à son tour. Son sang ne fait qu'un tour, et il enfonce sa main dans une poche pour cacher ses doigts tremblants. Euron est beau, avec son costume sur-mesure, sa barbe brune taillée, son regard bleu et son sourire facile. Il discute avec des associés de Tywin et il paraît à l'aise, au milieu de ces mondanités, de ces jardins aménagés. Mais Cersei, toujours tenue par la taille, a ce sourire faux, ce regard creux. Et soudain, ses yeux accrochent ses frères, et Jaime n'aime vraiment pas ce qu'il y lit.

- Je vais tâcher de me renseigner, dit Tyrion. Toi, reste calme.

Jaime hoche la tête, et laisse son petit frère s'éloigner. Un instant plus tard, Cersei est entraînée par Euron vers un autre groupe, et il la perd des yeux. Il reste pourtant là, à fixer le point dans la foule où elle a disparue, et il entend à peine que les Stark sont en train d'entrer dans la danse. Ce qui ne peut vouloir dire qu'une seule chose : Sansa est polie et à l'aise dans la représentation qu'on attend d'elle, et elle s'appuie pour ça sur Bran, qui sait tellement se montrer mature qu'il paraît bien plus que ses seize ans quand il veut bien en faire l'effort. Et pendant qu'ils évoluent, bien habillés et équipés d'une flûte de champagne, au milieu des invités, Arya et Rickon sont encore en train d'inventer une connerie en singeant les invités, les chiens sur leurs talons. Dans cinq minutes, Osha va se retrouver à courir partout pour les rattraper.

- Tu broies déjà du noir ? l'apostrophe Brienne alors que Nyrah se jette dans ses jambes.

Jaime lui adresse un regard noir, près à lui rappeler que son foutu chien devrait arrêter ce manège parce qu'il devient vraiment trop lourd, mais il s'interrompt. Lui et Tyrion ont revêtu des costumes de marque, les Stark ont enfilé de belles chemises et des pantalons, des vestes ou des vestons de costumes (pour Arya, Bran et Rickon) et des robes élégantes (pour Sansa et Osha). Même si ça ne tient pas la comparaison avec les smokings qui pullulent autour d'eux, c'est très convenable. Brienne n'a évidemment pas fait les choses comme tout le monde. Elle a troqué ses fringues d'écurie contre un jeans immaculé, des chaussures cirées et une chemise bleu boutonnée jusqu'au col, par-dessus lequel elle a enfilé un blouson d'été en similicuir. Et, fait exceptionnel, elle s'est coiffée. Ça lui a certainement demandé une heure de bataille contre les mèches rétives, mais elle a fini par gagner.

- J'ai un truc sur la figure ? grogne-t-elle, et Jaime réalise qu'il la dévisage un peu trop.

- T'es pas mal.

- Mais oui, l'abruti, bien sûr. Qu'est-ce qu'il se passe ?

Il est tenté d'insister sur le compliment, parce que même si elle détonne, c'est vrai que ça lui va bien, même si Jaime voudrait bien défaire un bouton ou deux de cette chemise, mais il sait qu'il ne gagnera pas ce combat et il abandonne, pour lui murmurer, à voix basse, ce qu'il a vu et cru voir. Il évoque aussi les messages un peu étranges, curieusement neutres ou laconiques, que Cersei a fait passer ces dernières semaines, et sur lesquels il s'attarde enfin. A-t-il été aveugle tout ce temps, ou voit-il le mal partout parce qu'il sent déjà qu'il hait Euron ?

Le temps qu'il achève le récit de ses soupçons, Tyrion les a rejoints. Il flatte distraitement la tête de Nyrah, mais son regard est sombre.

- Cersei t'avait dit qu'elle avait rencontré cet Euron à un comité d'entreprise ? C'est un des nouveaux partenaires du groupe Lannister. Il est prometteur. Il a quitté l'armée il y a deux ans pour reprendre l'entreprise familiale et a évincé son frère et son père en quelques semaines.

- Je ne sais pas ce que ça vaut, dit Brienne, mais vous devriez entendre Theon et Yara quand ils en parlent. D'après eux, ils ne peuvent plus rentrer aux Îles de Fer depuis que leur oncle a pris la place.

Tyrion jette un regard autour d'eux, et sa voix baisse d'un ton alors qu'il poursuit :

- Je vais mettre Bran sur le coup. Je veux savoir dans quelles circonstances exactement ce type a quitté l'armée. Mais en tout cas, ce qui est sûr, c'est que c'est avant tout un excellent parti selon les critères de Tywin.

Jaime serre les dents et le poing, un goût amer dans la bouche. Ça ne devrait pas l'étonner. C'était déjà de cette manière que Cersei et Robert avaient fait connaissance. De très bons partenaires financiers de Tywin avaient mis les jeunes gens en relation, et après quelques discussions pour les convaincre de l'intérêt juteux que cela représentait pour les deux familles, et les fiançailles étaient conclues. Mais la dernière fois, Cersei avait sauté sur l'occasion avec enthousiasme. Elle voulait une vie de reine, du pouvoir, de l'argent. Robert lui offrait tout ça.

Cette fois, Jaime ne voit aucune joie, aucune satisfaction dans le regard de sa sœur. Et cette façon qu'elle a de ne pas les approcher, cette façon qu'Euron a de la tenir… Lui a-t-elle dit pour eux, les jumeaux incestueux ? Est-ce par égard pour son nouvel amant qu'elle ne parle pas même à l'ancien ? Pourtant, elle lui a demandé de traverser la moitié du monde pour venir la voir…

Il se passe quelque chose.

- Essaye de faire illusion, dit Tyrion. On est tous sur le coup.

Jaime hoche la tête, et il sent la main de Brienne se refermer sur son bras, apaisante.

Il traverse l'après-midi, les petits fours, les discours et les mondanités comme dans un rêve. Il remarque à peine que Bran a sorti son ordinateur portable et qu'il passe des heures à faire des recherches. Le couperet tombe peu avant la nuit, quand Tywin inaugure un petit orchestre privatisé pour la journée, et qui emplie les jardins d'une musique raffinée.

- Il arrivait en bout de contrat, dit Bran alors qu'ils se sont isolés dans un coin des jardins, à une bonne distance du reste des invités. Mais les rapports de ses supérieurs parlent d'une tendance à la violence un peu trop prononcée pour être tolérable.

- Tu es réellement en train de pirater les registres de l'armée ? s'exclame Jaime en fixant alternativement l'écran et l'adolescent.

- Je ne vois pas de quoi vous parlez, rétorque le garçon.

- Un ami de notre mère disait qu'il fallait toujours tout savoir si on voulait se prémunir du pire, commente Arya. Il a donné une leçon ou deux d'informatique à Bran, avant qu'on ne le foute à la porte parce qu'il confondait un peu trop Sansa avec notre mère, justement.

Jaime prend un instant pour oublier ses soucis et dévisager franchement les Stark qui l'entourent, leurs bouilles de gamins et les chiens-loups qui les suivent partout. Il a peur de trop bien comprendre. Sansa regarde résolument ailleurs en disant :

- Quelques avances inappropriées, rien de plus. Robb et Jon l'ont jeté dehors, et Arya lui a refait le portrait avec une crosse de hockey.

- Le hockey, y a que ça de vrai, lâche Rickon.

- Dites, les enfants, on peut revenir à nos moutons ? intervient Tyrion.

Au fil des minutes, Jaime se voit dresser un portrait qui ne lui plaît pas. Un portrait d'un homme sûr de lui, violent, qui a évincé on ne sait comment ceux qui tenaient les rênes de l'entreprise familiale et paraît avoir fait un ménage terrible autour de lui depuis. On parle çà et là de reconversions, d'arrêt maladie prolongé, mais l'ensemble dessine une carte à trou dont Jaime craint d'emboîter les pièces. Tout est trop évident, si évident que ça ne devrait pas être possible.

Mais Euron Greyjoy est aujourd'hui à la tête d'un empire, et qui mieux que Tywin Lannister pour y voir un intérêt ? Jamais les déboires sentimentaux de ses enfants n'ont eu d'impacts sur sa façon de gérer l'empire familial et la façon dont il voulait le voir prospérer.

Loin de là, même.

- C'est pour ça qu'elle m'a demandé de venir, lâche Jaime une heure plus tard, alors qu'il se tient au milieu de cette foule d'inconnus, le regard dans le vague.

Il n'entend pas les discours, ne voit qu'à peine la foule qui se congratule de façon nauséabonde en essayant d'étendre son réseau d'influence. Il n'est sûr que d'une chose, il n'est pas seul. Brienne ne l'a pas lâché d'une semelle. Elle lui tient la main, et il lui en est reconnaissant, car sinon il aurait déjà traversé la foule pour faire un scandale. Tywin ne les a qu'à peine remarqués, Tyrion et lui, et seulement pour tenter de les introduire auprès d'untel ou untelle. Il ne s'est pas une seule fois fendu d'un élan de fierté patriarcale envers eux, et Jaime ne se sent pas surpris. Pour Tywin Lannister, l'humiliation doit ressembler au fait d'avoir un fils diplômé de deux des cinq plus grandes universités du monde, et devenu guide historique dans le Nord profond, et son deuxième fils, militaire émérite, estropié de guerre et maintenant palefrenier dans ce même Nord profond et perdu.

Ils ne sont rien, au regard du grand Tywin et de sa fille qui, après quelques mois d'errance, s'est finalement tournée vers une nouvelle pointure du secteur industriel.

- C'est un appel à l'aide, insiste Jaime.

- Je crois que tu as raison, dit Brienne. Tu veux essayer de lui parler seul à seule ?

Ça lui semble à la fois une bonne et une très mauvaise idée, mais surtout…

- Elle n'a pas l'air de pouvoir s'écarter de ce Greyjoy, et mon père sert de paravent. Même Tyrion n'a pas réussi à l'approcher depuis notre arrivée.

- T'inquiète pas pour ça. Tu veux lui parler, oui ou non ?

Jaime hésite, puis hoche la tête. Brienne le relâche.

- Donne-moi cinq minutes.

- A quoi tu penses ?

- A ton avis ?

Elle sourit, et il se frapperait presque le front devant l'évidence.

Les Stark.