Chapitre 25

Âme

Quand Jaime était jeune, il croyait aux âmes jumelles.

Aujourd'hui, il ne sait pas s'il existe des âmes jumelles, mais il est certain qu'il existe des âmes familiales, liées les unes aux autres et capables de se comprendre et de se compléter. Car il ne voit pas très bien comment, sinon, en moins de deux minutes, les Stark pourraient avoir à ce point changé l'ambiance de la fête. De mondaine, accompagnée d'un léger orchestre encastré entre deux haies soigneusement taillées, elle est devenue un véritable fouillis. Qui a graissé la patte des musiciens pour qu'ils entonnent soudain un medley improbable de chansons de dessins animés dans un style philarmonique très réussi ? Jaime n'en sait rien. Mais il est certain que pour que I like move it jaillisse dans les jardins de Castral Roc, ça ne peut être qu'une idée de Rickon. Sansa, avec la classe et l'assurance dont elle est coutumière, a réussi à entraîner quelques invités prestigieux avec elles, et si Tywin donne l'impression de s'étouffer avec son champagne, il réprime sa fureur en voyant que plusieurs de ses invités se laissent aller, attirés par la puérilité du moment. Ça ne plaît pas à tout le monde, mais Tommen et Myrcella éclatent de rire et rejoignent Rickon et Arya qui dansent déjà. Le gamin a même saisi son chien par les pattes avant pour le faire valser. Et Tywin a beau avoir des idées très strictes sur beaucoup de choses, voir ses petits-enfants si joyeux lui coupe la voix.

Moins d'une minute après que les enfants soient entrés en scène, une trentaine de personnes s'agitent déjà, plus ou moins gauchement, sur la piste de danse improvisée. Jaime vot Sansa apparaître au bras de Tywin, elle est certainement en train de lui parler musée et culture, ce que l'homme abhorre. Une seconde plus tard, c'est Osha qui entraîne Euron pour danser avec lui. La jeune femme lui fait son sourire le plus aguicheur, et Jaime remarque que la robe qu'elle porte est très près du corps et dévoile des formes… ma foi, très intéressantes. Et Euron n'y semble pas indifférent, si Jaime doit en croire le regard qu'il laisse traîner sur la croupe d'Osha.

Une main se referme sur son bras et Jaime se fait entraîner en arrière, entre deux haies de rosiers. Il n'y a aucune lumière ici, mais Jaime reconnaît immédiatement les silhouettes qui lui font face. Brienne, il ne sait pas comment, a réussi à attraper Cersei par le bras et vient de la pousser devant lui.

- J'y retourne, dit Brienne. Nyrah, reste.

La chienne s'assoit contre la jambe de Jaime et jappe une fois, puis sa maîtresse a disparu, et Jaime se retrouve seul face à sa sœur. Pendant quelques secondes, le silence flotte entre eux, chargé de malaise. Ils n'arrivent pas à se regarder dans les yeux, un mètre les sépare, mais ce pourrait tout aussi bien être un fossé, une crevasse. Un monde entier.

Jumeaux, ils le sont toujours. Mais amants, âmes sœurs ? Non, bien sûr que non. Le feu qui crépite sous la peau n'est plus là, semble-t-il. Ce qui pousse Jaime à vouloir soulever le col de la robe trop sage de sa sœur, ce n'est pas la faim. C'est la peur. La peur occulte tout, et la rage qui ne demande à trouver un exutoire, cette rage avec laquelle Jaime vit depuis des années, il la sent, toute prête à jaillir. Il n'entend même pas le défilé des chansons et les rires de l'autre côté de la haie. Il ne voit que Cersei, il n'entend que son souffle.

Ses doigts bougent et accrochent le col de la robe, tirent dessus. Le col rond est trop sage, loin des vêtements qu'affectionne Cersei. Quand le tissu s'étire doucement, dévoilant la gorge et la naissance du buste, Jaime sent une main glacée lui saisir les entrailles, et la rage qui ne dormait que d'un œil est en train de se réveiller, de grandir dans son ventre. Il lui semble qu'un lion rugit à l'intérieur de lui.

L'hématome est large, violacé. Jaime n'étire pas davantage le vêtement, mais il devine que le bleu s'étale encore plus bas, vers la poitrine.

- Quand ? hoquète-t-il.

Le regard de Cersei est vide, le souffle lui tombe des lèvres :

- Hier après-midi.

- Depuis quand ?

- Je ne sais plus. Longtemps.

Jaime recule, relâche le col de sa sœur. Il tremble. Il n'a qu'une envie, là, c'est d'écraser le visage d'Euron. Il va le tuer.

Il va le tuer.

- Tu mérites mieux, crache-t-il.

- Tu crois ? soupire Cersei. Je suis là parce que je l'ai voulu. J'ai fait des choses… j'ai dit des choses… Tu l'as vu, tu l'as même subi.

- Ça ne change rien. Personne ne mérite ça.

Il tremble de plus en plus fort. Nyrah lève les yeux vers lui et émet un couinement inquiet, comme si la rage de l'homme qu'elle sent croître l'angoissait.

- Tu voulais être une reine, comment peux-tu supporter ça ?

- Peut-être que je ne suis rien d'autre la reine des garces, dit Cersei et un sourire tordu étire ses lèvres, un sourire que Jaime déteste instantanément, qu'il voudrait effacer d'un revers.

Effacer d'un baiser.

- Et une reine des garces, ça a ce qu'elle mérite, reprend sa sœur.

- Tu m'as demandé de venir.

- C'est vrai. Mais entre-temps… entre-temps, je crois que j'ai réalisé quelque chose. Euron a compris qui j'étais, tu sais. Il a vu en moi. Il sait à quel point je suis monstrueuse, à quel point je suis comme lui. Après tout ce que j'ai fait… je ne mérite pas mieux, je crois. C'est sans doute ce qu'on appelle payer le prix. J'ai voulu la richesse, j'ai eu Robert. J'ai voulu me reconstruire, avoir un empire plus grand encore que celui de père, j'ai écrasé des dizaines, peut-être des centaines de personnes pour en arriver là, et j'ai Euron.

Ce n'est pas la voix de Cersei. C'est une voix de cendres, une voix de douleur. Une voix de mère détruite, qui évite soigneusement de mentionner ses enfants, de parler de l'absent, de ce fils premier-né qui paraît s'engager dans une voix plus violente encore que celle de son père.

Une voix de femme détruite.

C'est comme si le sang de Jaime était en train de bouillir. Il ne sait pas s'il croit encore en une âme jumelle de la sienne, il ne sait pas si Cersei est encore cette âme, mais il sait que cet hématome, il le sent sur sa propre peau. Il sait que le regard de sa sœur lui creuse la poitrine, que la douleur qu'il perçoit dans sa posture, dans sa voix, lui laboure les entrailles.

Cersei restera sa jumelle à la vie, à la mort. Peu importe que son âme ne soit plus le reflet de la sienne.

Il tourne les talons, mais il n'a pas le temps de faire trois pas qu'Euron surgit de l'allée. Il a Brienne, Osha et Tyrion sur les talons, et son regard est fou.

- Jaime Lannister… je suis soulagé de vous voir, dit-il d'un ton qui suggère largement le contraire. Je cherchais Cersei… Il fallait que je lui parle d'une chose importante…

Jaime voudrait dire quelque chose de furieux, quelque chose qui trouverait de l'écho. Il voudrait avoir une répartie facile, cinglante, qui claque. Mais il n'a rien de tout ça. Il se jette en avant et abat son poing sur le visage parfait d'Euron Greyjoy.

Mais l'autre n'est pas un bleu. Les coups pleuvent. Jaime se prend un genou dans les parties et se plie en deux en gémissant, un uppercut le frappe au menton. Il a le temps de voir l'éclat d'un couteau du buffet, un couteau en ivoire du service de fête de ses grands-parents. Dans la main d'Euron, l'innocent couteau à bout rond prend l'aspect d'une arme.

Jaime heurte la haie. Il est sonné, il se débat, il entend Cersei et Tyrion crier. Il voit Euron, le regard fou, l'éclat du couteau.

Une seconde plus tard, deux corps se jettent contre Greyjoy. Brienne lui coince la gorge d'un bras en lui assénant un coup de poing en plein ventre, et Nyrah mord à pleines dents dans la cuisse de l'homme. Il hurle, abat son couteau. Jaime roule de côté, parvient à se redresser, et devient fou. Il se jette sur Euron, le fait basculer en arrière en écrasant partiellement Brienne au passage, mais il s'en moque, il frappe, il fracasse son poing sur le visage goguenard du Greyjoy, sans comprendre pourquoi il rit, sans comprendre comment il peut continuer à rire. Au loin, il entend Cersei pleurer et gémir, mais il s'en fout.

- Arrête, Jaime. Arrête, je t'en prie !

Pourquoi arrêter ? Il veut le tuer, cet enfoiré. Parce que rien ni personne n'a le droit de s'en prendre à sa sœur, rien ni personne n'a le droit de lever la main sur elle et de l'emprisonner de cette manière, comme si elle n'était qu'une chose.

Rien ni personne, jamais.

Le coup de pied le prend au dépourvu, à nouveau dans le bas ventre. Jaime s'écroule, fendu en deux par la douleur, les larmes lui montent aux yeux, la souffrance est insupportable. Il se sent repoussé et il roule par terre en tremblant, il s'étouffe de douleur, c'est insoutenable. Ses yeux accrochent Euron, qui se redresse tant bien que mal. Nyrah le mord toujours à la cuisse en grognant, il tente de lui faire lâcher prise sans y arriver. Sa main qui tient le couteau est poisseuse de sang, enfermées par les deux mains de Brienne, qui ne valent pas mieux. Le sourire édenté d'Euron est plein de sang, son nez a éclaté, mais il continue de rire, de ce rire cruel est possédé, comme si tout ça n'était qu'une vaste blague.

La crosse s'abat si brutalement que sa tête part en avant, coupant nette le rire dément. Euron s'affaisse en avant, le regard vitreux. Il dodeline de la tête, puis ses yeux se ferment, et il s'effondre tout à fait. Debout derrière lui, Arya abaisse lentement sa crosse de hockey. Son regard implacable fixe l'homme évanoui dans une mare de sang comme s'il s'agissait d'un insecte particulièrement laid.

La première question qui franchit les brumes de l'esprit de Jaime est tellement stupide qu'elle lui tombe des lèvres :

- Où est-ce que t'as trouvé une crosse de hockey ?

- A votre avis, à quoi servent tous les sacs accrochés au fauteuil de Bran ?

Jaime sent peu à peu la douleur de son entrejambe refluer. C'est toujours atroce, mais au moins peut-il réfléchir, entendre Cersei qui fond en larmes pour de bon, Tyrion et Osha qui appellent du secours et se précipitent pour gérer la situation. Il peut songer aussi qu'il fallait bien qu'Arya utilise le fauteuil de son frère pour se promener avec une arme, parce qu'elle est complétement cinglée.

Puis son regard tombe sur Brienne, et la peur lui saute à la gorge.

Le souffle court, tremblante, elle essaie de s'asseoir.

Ses mains, sa chemise et son jeans sont couverts de sang.