Chapitre 28
Armure
Il n'y a rien de sexuel dans l'étreinte qui berce Brienne depuis une heure, peut-être deux, tandis qu'elle flotte à la lisière du sommeil. Elle voudrait y plonger tout à fait, oublier, reposer ses yeux qui refusent de s'ouvrir, sa tête qui lui fait mal d'avoir trop pleurer, mais elle ne peut pas. Elle a trop peur de se réveiller dans un lit froid, vide. Elle qui n'a jamais vraiment aimé la proximité, elle se sent bien, entre ces deux bras qui l'enserrent, avec cette main qui trace des figures apaisantes sur son dos. Même le souffle qu'elle sent contre son visage ne la rebute pas.
Elle ne sait pas très bien à quel moment Jaime a décidé de la lever pour la traîner au lit, mais il y est parvenu, il a même réussi à lui enfiler son t-shirt et lui-même s'est mis en pyjama. Et maintenant, ils sont tous les deux étendus dans le lit, englués sous la couette moelleuse. Ils ne disent rien. Brienne a le sentiment que si elle parle, elle va briser en mille morceaux l'illusion si précieuse dans laquelle elle baigne. Et ça, elle n'y est pas encore prête. Ce que Jaime a dit dans la salle de bain, ce qu'il a chuchoté avant qu'elle ne s'effondre… Elle a dû mal à y penser. Elle ne peut pas même le conceptualiser, c'est trop grand. Trop informe.
Renly était le seul à se montrer aussi gentil avec elle, même si elle a toujours su qu'il ne l'aimerait jamais comme elle pouvait l'aimer. Elle l'avait accepté et ça n'avait pas d'importance. Elle s'était seulement faite une raison à ce que ses relations restent brèves, superficielles, et à ce que ses découvertes soient compliquées et parfois douloureuses. Peut-être que tout n'est pas si noir, mais Brienne a tant supporté d'horreurs et de déceptions qu'elle a rapidement compris que son histoire ne ressemblerait pas à celle d'une princesse. Pire, quand son fiancé l'a larguée devant trente personnes, ses mots ont été durs, cruels. Il n'a rien laissé au hasard pour trancher dans le vif et laisser des traces.
Des traces qu'elle porte toujours, des années plus tard.
Les doigts, sur son dos, poursuivent leur ballet incessant. Apaisant.
Jaime n'est pas parti en courant. Il n'est jamais vraiment parti, d'ailleurs. Et maintenant il est là, tout contre elle, à la bercer.
Elle bouge un peu, sa tête est logée contre celle de Jaime, ses doigts sont accrochés à son pyjama, et c'est comme un cocon, un cocon chaud et protecteur.
- Je ne vais nulle part, a dit Jaime, et il le répète, tout doucement, en accentuant ses caresses. Je ne vais nulle part, et je ne te mens jamais.
C'est presque croyable, et en même temps, ça ne l'est pas. Ça ne peut pas l'être. Tout n'a jamais été qu'illusions et mensonges dans ce domaine, Brienne a appris à vivre avec, elle a appris à le supporter, si ce n'est à l'accepter tout à fait. Et elle ne veut pas se laisser avoir une nouvelle fois, elle ne peut pas prendre ce risque, elle ne peut pas car si elle se brise encore une fois, elle explosera pour de bon, et elle n'arrivera peut-être pas à recoller les morceaux.
Les caresses continuent. La lumière est éteinte, la nuit entre par la fenêtre dont les volets ne sont pas clos. Le monde n'est que silence, hormis ce souffle contre son visage, ce front contre le sien.
Le temps s'étire, les minutes, les heures se succèdent. Les caresses ne cessent pas, comme si Jaime ne dormait jamais. Brienne, elle, succombe à un moment, elle n'en prend conscience qu'en se sentant émerger. Ses mains sont crispées sur le t-shirt de Jaime, si fort qu'elle en a mal. Un à un, elle déplie ses doigts, laborieusement. Les caresses se suspendent une seconde, puis reprennent.
- Je te croyais endormie, murmure-t-il.
Brienne ne répond rien. Elle n'en a pas la force, c'est comme si sa bouche était pleine de poussière et de cendre, comme si le simple fait de penser était épuisant. Mais malgré ça, elle se redresse sur un coude, en ignorant la douleur qui lui tire sur la peau. Ses yeux s'habituent à l'obscurité et accrochent le regard de Jaime, qui ne la lâche pas. Sa main hésite, repose sur l'épaule de Brienne, comme une question. La jeune femme déglutit.
La Peur la fige, elle se fait l'impression de vaciller au bord d'un abîme. Cela dure de longues minutes, une petite éternité lui semble-t-il. Brienne déglutit à nouveau. Le jeu en vaut-il la chandelle, elle l'ignore. Mais si elle doit prendre encore une fois ce risque, elle veut que ce soit pour quelqu'un qu'elle… qu'elle…
Elle ferme les yeux, juste un instant, puis les rouvre. Jaime la fixe toujours, comme inquiet.
- Ce n'est que de la peau, alors ?
Son chuchotement se brise, mais une lueur brille dans les yeux de Jaime, et il acquiesce.
- De la belle peau, souffle-t-il.
Une dernière hésitation, un dernier moment d'appréhension au bord de l'abîme, et deux larmes coulent le long des joues de la jeune femme. Elle se penche, frissonne quand la main de Jaime se perd dans ses cheveux, et en tremblant, en hésitant, elle pose ses lèvres contre les siennes.
Au milieu de la nuit, enfin, tombe l'armure.
Elle l'abandonne dans les larmes, mais ce n'est pas comme la dernière fois, ce n'est pas un enchaînement de gestes savamment dosés, attentionnés mais destinés à préparer un plaisir commun. Ce n'est pas une démonstration de talents, de sciences du corps ou de la peau.
C'est une exploration minutieuse et délicate, qui craint sans arrêt de faire du mal. Les doigts de Jaime caressent, effleurent, font particulièrement attention quand ils atteignent les bandages, ils sont le plus doux possible quand ils parcourent les côtes, le ventre, la poitrine, la gorge. Les gestes de Brienne lui semblent rouillés, maladroits, elle tremble autant qu'elle se fait l'impression d'une gourde incapable d'agir correctement. Mais malgré ça, ses propres caresses produisent des spasmes, des frissons, des souffles qui se bloquent, des murmures qui se perdent. Et malgré la douceur et les précautions, Jaime devient plus pressant.
Un à un, ses gestes défont l'armure, écartent les peurs comme les vêtements. Dans la nuit presque noir, Brienne ne voit pas les cicatrices, elle les sent à peine, elle les dessine du bout des doigts. Que voit-il, lui ? Elle l'ignore, mais il se fait plus doux encore, et quand elle a des gestes brusques, des gestes qui disent « non », il s'arrête, murmure des excuses, tente autre chose. Quand elle-même commet une légère erreur, presse trop fort, pince la peau, elle se répand en excuses, que Jaime étouffe comme il peut, pour mieux les froisser, les oublier, les jeter. Il ne veut pas de ses excuses, il veut découvrir la peau sous l'armure, encore et toujours la peau, douce et blanche, cachée sous les vêtements.
Il veut faire oublier l'armure, et cette certitude s'ancre dans l'esprit de Brienne, juste avant que celui-ci se ferme au reste du monde.
Car elle aussi veut découvrir la peau.
