Bonjour/Bonsoir.

L'une des clauses que je suis le moins parvenu à respecter autour de ce challenge aura été l'idée initiale que les chapitres ne devaient pas excéder les 1000 mots. Certains des miens étaient proches des 2000. Mais pour ce dernier chapitre, j'ai explosé le compteur, donc j'ai choisi de faire deux postes : une version courte qui avoisine les 2000 mots et qui se concentre sur Jaime et Brienne, et une version longue, qui revient sur les autres personnages qui ont gravité autour d'eux, histoire de donner vraiment une fin à l'histoire. La version longue sera postée demain.

En outre, je participe au Calendrier de l'Avent d'Almayen cette année, et je compte faire une sorte de bonus à cette fic dans une ambiance de Noël. Il y aura du Jaime/Brienne, mais aussi tous les Stark, et probablement du Yara/Sansa.

Voilà. Merci beaucoup à Lassa et Black Angelis pour leurs reviews.

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Chapitre 31

Halloween – version courte

Trois ans plus tard.

La foire d'Halloween s'est installée dans les faubourgs de Winterfell comme chaque année, avec maison et train hantés, stands de tir, parades thématiques, banderoles, pêche à la ligne, spectacles en tous genres, et à peu près deux milles personnes qui vont dans tous les sens en bravant le froid et le gel. Jaime est bien conscient qu'il exagère, mais là, il commence un peu à paniquer, parce que pour réussir à perdre Brienne de vue, il faut le faire, et qu'il doit être particulièrement doué puisqu'il y est arrivé.

Il aurait dû quitter le boulot plus tôt, merde ! ça ne lui aura servi à rien de se charger de cette enveloppe qui lui brûle la poche s'il loupe le rendez-vous.

- J'y crois pas, mais quel débile, soupire Rickon en pianotant sur son téléphone.

- Est-ce que ça te tuerait de m'aider ? s'énerve Jaime en se dévissant le cou.

- Je fais quoi, d'après toi ?

Question stupide. Un Stark armé d'un téléphone au milieu d'une foule ne peut faire qu'une seule chose. Jaime slalome entre les stands et les fêtards en attendant que quelqu'un réponde à l'appel à témoins que Rickon a lancé sur le groupe Wattsapp familial. Vue la nature très élargie de la famille chez un Stark, la moitié du personnel du château doit désormais savoir que Jaime Lannister a réussi à perdre sa petite-amie dans la foule. Super.

Un bip sonore, et Rickon dresse le poing en poussant un petit cri de victoire.

- Stand de tirs à la carabine avec le design d'un clown tueur, juste à côté de la maison hantée. Broussaille, on charge !

Le chien noir, que Jaime avait presque réussi à oublier, le cogne en s'élançant à la suite de son maître qui, comme n'importe quel ado hyperactif, ne sait évidemment pas marcher, mais seulement courir.

Enfin, Jaime l'aperçoit. Engoncée dans son manteau, elle est en train de battre Meera au tir à la carabine sous l'œil amusé de Sansa et Yara. Nyrah, qui n'a plus rien d'un chiot depuis longtemps, se précipite sur Broussaille comme si elle ne l'avait pas vu depuis des semaines.

- Une partie ? demande Brienne en posant la carabine sur le comptoir. Je crois que je viens de remporter une peluche citrouille.

- Peut-être après, dit Jaime. Je voulais faire un tour au train hanté, si tu te sens capable de me tenir la main pendant que je crie comme une fillette.

- Par pitié, j'espère que je draguerai mieux que ça à ton âge, gémit Rickon.

Cette fois-ci, ça part : une beigne à l'arrière du crâne, avec la prothèse. Le gamin pousse un cri de protestation. Jaime encaisse le regard noir de Brienne sans même chercher à paraître coupable : il a rêvé de ça toute la journée, là c'est trop. Sansa secoue la tête avec indulgence et retient son frère d'une main, Nyrah de l'autre, alors que Jaime entraîne sa petite-amie vers l'attraction. La file d'attente est brève, mais surtout, le Lannister remarque le discret clin d'œil d'Arya, qui s'est glissée dans la cabine de gestion du train fantôme. Brienne, heureusement, ne la voit pas, trop occupée par le décor immense et particulièrement bien fait, dans lequel disparaissaient des wagonnets de mine. Ici, pas de harnais de sécurité, juste un gouffre noir, comme une bouche béante de monstre de laquelle émergent des bruits terrifiants.

Enfin, supposément terrifiants. L'attraction n'a en réalité rien d'horrifiant pour n'importe qui âgé de plus de douze ans, mais Jaime l'a déjà expérimenté l'année passée, et même si le parcours doit avoir changé, il est certain que le train fantôme sera parfait pour ce qu'il a prévu. Il a passé une demi-heure à harceler le propriétaire de l'attraction pour connaître chaque détail du train fantôme.

Ça ne loupe pas, dès que le wagonnet pénètre dans le tunnel noir, des projections de monstres s'étirent sur les murs, en couleurs, en trois dimensions, des goules, des fantômes, des loups-garous. Il y en a pour tous les goûts. Des chaînes, des monstres en durs et des haches jaillissent de la salle suivante, tandis que le wagonnet serpente le long d'un rail circulaire menant au plafond. Jaime se cramponne exagérément à Brienne, qui sourit en écarquillant les yeux pour ne rien manquer du spectacle. Un zombie se cramponne quelques instants aux rails par en-dessous en beuglant. L'animatronique est suffisamment bien fait pour impressionner.

Enfin, le wagonnet émerge au-dessus de l'attraction, pour le parcours aérien. Une nuée de fausses chauves-souris les survole, et le wagon se bloque dans un sursaut. L'attraction est tellement haute qu'ils surplombent désormais la foire. La vue est belle, les allées de la foire sont illuminées et enneigées, Winterfell apparaît au loin, quelques flocons tombent du ciel.

- Il y a un problème ? fait Brienne en regardant autour d'elle. On n'est pas supposé continuer ?

- Tout dépend, dit Jaime en sentant la peur le prendre au ventre. C'est peut-être moi qui ai fait en sorte qu'on s'arrête. Peut-être que je me suis dit que comme ça, je pourrais te donner ton cadeau d'anniversaire dans de bonnes conditions. Je n'y peux rien si tu as décidé de venir au monde en même temps que tous les petits monstres et les cauchemars.

Et de brandir une enveloppe. Jaime n'a pas besoin de se voir pour savoir qu'il a un sourire beaucoup trop large et beaucoup trop nerveux d'inscrit sur le visage. Brienne doit s'apercevoir que quelque chose ne va pas, car elle le dévisage avec un peu trop de méfiance. Trop vite, ses doigts déchirent l'enveloppe et en tirent l'unique morceau de papier que Jaime y a glissé.

Le bon est imprimé sur du papier de qualité, en couleurs, avec une calligraphie sur laquelle le Lannister s'est penché pendant des heures. Le regard de Brienne parcoure l'unique ligne, se fige. Quand enfin il se relève, il est partagé entre la stupeur et un début d'autre chose. Un début de brillance traîtresse que d'habitude, Jaime déteste apercevoir. Là, il espère de toutes ses forces que c'est un facteur de bonne nouvelle.

- Il… il n'y a pas de… de défaut d'impression ou de…

- C'est parfaitement bien imprimé, répond Jaime.

Elle baisse à nouveau les yeux sur le bon. Un simple morceau de papier, un bon comme elle en a imprimés plusieurs à Noël et à son anniversaire, pour lui promettre des après-midis sans le chien dans ses pattes, pour des activités particulières, pour toutes sortes de choses. Mais cette fois, c'est différent.

Jaime a la main tellement moite qu'il n'en finit plus de l'essuyer sur son pantalon. Il connaît le bon par cœur, il pourrait le dessiner les yeux fermés – le dessiner très mal, certes, mais le dessiner tout de même.

BON POUR FAIRE UN ENFANT.

- C'est pas…bredouille Brienne. C'est pas…

- C'est pas pour tout de suite, la coupe Jaime d'un ton précipité. Enfin, pas si tu veux attendre, il n'y a vraiment pas d'urgence ! Mais, eh bien… J'ai longtemps hésité, et tu sais que je ne suis pas pour l'idée d'avoir des enfants, mais tu en veux plusieurs, alors j'ai pensé… J'ai pensé qu'un compromis pourrait, tu sais, concrétiser un peu le futur, même si tu refuses toujours obstinément d'en parler. J'espérais que si j'acceptais qu'on fasse un enfant, alors tu accepterais de ne pas me larguer parce que je suis un estropié dépressif de douze ans plus vieux et qu'on pourrait peut-être essayer de faire coïncider tour ce qui diverge dans nos plans pour le futur…

Brienne lève la main et il se mord immédiatement la langue. La jeune femme ouvre la bouche, comme à la recherche de l'air, elle la referme, la rouvre et bafouille :

- Essaye de te taire deux secondes, d'accord ?

Jaime se plaque la main sur la bouche, et Brienne le foudroie du regard.

- Tu ne m'aides pas !

- Tu me stresses ! réplique Jaime. Non, tu sais quoi, c'est bien pire que ça : je suis absolument terrifié. Dis quelque chose, n'importe quoi, par pitié.

- Tu me proposes de faire un enfant ?

Un rire nerveux franchit les lèvres de Jaime.

- J'ai trouvé que faire une demande en mariage pour ton anniversaire était très éculé, et les enfants, c'est… c'est la première chose à propos de laquelle nos avis ont divergé. Je… Tu sais, se coupe-t-il lui-même avec le sentiment qu'il s'enfonce déjà, j'ai pensé te faire une grande déclaration, j'ai réfléchi à mon discours, j'ai demandé aux Stark de réserver ce foutu train fantôme pour qu'on soit ici à cet instant, mais je me suis dit que tu ne voudrais peut-être pas supporter mon déballage de niaiseries enflammées, alors je te propose de faire un choix. Soit tu m'interromps tout de suite, soit je déballe tout.

Peut-être que Brienne veut l'écouter, peut-être qu'elle n'arrive plus à réfléchir, toujours est-il qu'elle se tait, elle se contente de regarder fixement Jaime comme s'il venait de lui pousser un troisième bras. Il déglutit. Il sent les mots se bousculer contre ses lèvres, et c'est presque comme si le froid, la neige, le bruit de la foire d'Halloween avaient disparus. Tout ce qu'il voit, ce sont les yeux de saphir.

- J'en suis arrivé à un stade où même la stupidité ne peut plus me voiler la face : je suis très sérieusement amoureux de toi. Même si ton maudit chien me marche dessus au milieu de la nuit et m'oblige à me lever à quatre heures du matin pour le sortir. Même si tu pues l'écurie sept jours sur sept. Même si tu râles, même si tu refuses de porter des vêtements qui t'iraient dix fois mieux que ces trucs informes que tu mets, même si je n'arrive pas à comprendre comment tu fais pour passer des heures à lire des pavés sur le comportement des chevaux ou l'histoire de la chevalerie.

Il fait une pause, juste le temps de déglutir. Les yeux de Brienne brillent de larmes. Jaime sent sa gorge se nouée.

- Parce que tu me fais totalement perdre pied, reprend-t-il d'une voix tremblante. Et que si tu te sens de me supporter sur la durée, je suis d'avis de ne pas te demander de m'épouser ce soir parce que ce serait immensément cliché, mais je te promets de passer le reste de ma vie à trouver le moment opportun, comme je passerai certainement le reste de ma vie à te rappeler que je t'aime.

Il se mord la lèvre. Il sait qu'il pourrait continuer indéfiniment. Il n'a pas besoin d'avoir préparé un discours interminable, les mots se bousculent à ses lèvres, ils veulent sortir et crier enfin ce que Brienne n'aurait jamais supporté d'entendre au début de leur relation. Les mots se bousculent, mais Jaime les rattrape, car il a un doute. Malgré les trois années écoulées, il y a des choses que la jeune femme ne peut toujours pas admettre. Et face à lui, elle tremble, les yeux humides, en serrant si fort le bon entre ses doigts qu'elle le froisse. Pendant une seconde, Jaime craint d'avoir été trop loin. Puis :

- Tu as conscience, bredouille Brienne en s'essuyant rapidement les yeux, que je garderai mon nom de famille ?

Jaime sent son cœur louper un battement. Il déglutit, la gorge sèche.

- Qui a dit que je ne prendrai pas le tien ?

- Jaime Tarth ? Vraiment ?

- Pourquoi pas ? Tu trouves que ça sonne si mal que ça ?

Un rire nerveux fait trembler la jeune femme, à moins que ce ne soit de la surprise, ou de la joie. Jaime, pour sa part, a l'impression que ses nerfs se sont envolés dans la nuit. Elle n'a pas dit oui, mais… mais c'est si proche d'un oui que ça en a l'impact et la saveur. Quand Brienne passe enfin ses bras autour de lui et pose ses lèvres contre les siennes, il l'étreint si fort qu'il en masque presque ses tremblements. Pour la première fois, il prend conscience de la peur qui l'a rongé jusque-là. Une peur que la jeune femme efface de son souffle, de ses lèvres, de ses mains qui s'accrochent et serrent. Elle-même tremble, de joie, de peur, de toutes sortes de choses dont elle ne parlera jamais parce qu'elle ne parvient pas à les exprimer. Parce que certaines blessures n'ont toujours pas fini de se refermer.

Jaime laisse sa main se perdre dans les cheveux toujours indomptables, et il s'applique à l'embrasser plus profondément qu'il ne l'a jamais fait. Il veut chasser les doutes, les démons, les spectres. Les siens. Les leurs.

Quand Brienne s'éloigne, Jaime la retient. Il ne veut pas que ça prenne fin. Il veut continuer à l'embrasser pendant des heures, jusqu'à ce que l'intendance vienne voir ce qu'ils fabriquent et pourquoi cette foutue attraction ne repart pas. Il veut que le monde les oublie, juste cette nuit, que la réalité du sol, des Stark, de tout le reste ne revienne pas trop vite.

Il a toujours douze années de plus qu'elle, un moignon en guise de main droite, des cheveux blancs qui continuent à faire disparaître le blond d'autrefois, des cauchemars sur ses traumatismes de l'armée, une sainte horreur des réunions de famille et un élan brûlant qui lui consume la peau et lui ronge l'âme quand il aperçoit sa jumelle. Brienne a toujours un épisode dépressif à l'anniversaire de Renly, elle ne peut toujours pas supporter de revoir son île natale ou ses anciens amis, et elle arrive encore à avoir des moments de doute terrible, mêlé à la honte, parce qu'elle n'arrive pas pleinement à croire qu'elle puisse être sincèrement aimée.

Ce n'est pas parfait, et ça n'a aucune importance. Parce que quand ils sont l'un contre l'autre, Jaime n'a aucun mal à l'oublier. Ils composent avec les imperfections et les manques depuis toujours. Il a parfois l'impression que leur relation ne se compose que de ces absences qu'il a fallu combler et ces non-dits qu'il a fallu apprivoiser.

Ce n'est pas parfait, mais ça le lui semble.

Et si cette imperfection peut se poursuivre jusqu'à la fin de sa vie, quoi qu'il advienne, il sait qu'il sera heureux.