Bonjour/Bonsoir.
Voici la version longue de cet épilogue. Ça fait 8000 mots au lieu de 1000, c'est pour ça que je le considère comme un bonus. J'ai essayé de conclure au mieux, même si ça laisse quelques zones d'ombre.
Bonne lecture,
.
Chapitre 31
Halloween – version longue
Trois ans plus tard.
Jaime y a pensé des milliers de fois, cette fois-ci, c'est une certitude, il va tuer Rickon Stark. Ce gamin n'a peut-être que quinze ans, mais clairement, il mérite de souffrir, et chaque pore de Jaime le pense. Ils se sont réfugiés dans l'un des boxes des écuries de Winterfell pour être un peu tranquilles pendant que Brienne chapote une sortie à cheval autour des remparts de la citadelle avec une vingtaine de touristes. Le but est bien entendu de vérifier chaque détail de la soirée à venir, de s'assurer que chacun sera à son poste, qu'il ne va pas y avoir d'imprévu, etc.
Et franchement, il n'aurait pas pu trouver de coéquipier plus horripilant même s'il l'avait réellement voulu.
- Par pitié, gamin, gémit-il en se passant la main sur la figure. Est-ce que tu peux, juste une seconde, arrêter de te payer ma tête ?
- C'est toi qui as voulu que je vienne, lui rappelle Rickon en se juchant sur la porte du box.
- Ouais, et pourquoi, déjà ?
Le garçon hausse les épaules, avec un large sourire. Il a grandi, s'est coupé les cheveux, et ses traits commencent à perdre les rondeurs de l'enfance, mais Jaime continue à voir en lui un gamin insupportable, et Rickon ne fait rien pour aller contre cette impression. Le voilà qui débite avec assurance :
- Parce que Bran est enfoncé tête baissée dans ses examens du semestre, qu'Arya a prévu une séance d'escrime avec Brienne pour l'occuper tout son temps libre, que Sansa est au conseil d'administration pour négocier l'extension de la réserve naturelle du Bois du Loup, que les Reed sont occupés avec le musée, que tu détestes suffisamment Yara pour l'énucléer si elle te regarde encore de travers, que Theon veut rester neutre, qu'Osha est en charge de l'infirmerie en l'absence de l'infirmière titulaire et que tu ne fais pas confiance à Tyrion pour ne pas ébruiter l'affaire à grand renfort de moqueries.
- Ce que tu fais très bien tout seul, persiffle Jaime.
- Il est même pas seize heures, laisse-moi encore un peu de temps pour me chauffer la voix, rétorque Rickon. T'as réussi à faire le tour de toute la famille trois fois sans réussir à trouver mieux que moi. A moins que tu veuilles que j'appelle Tormund ?
- Prononce encore ce nom, gamin, et je te plonge dans le purin, ça te fera un masque très hydratant.
Jaime n'est pas près d'oublier toutes les disputes qu'il a eues avec le rouquin depuis trois ans. La plupart s'est terminée avec une intervention musclée de Brienne, mais il n'a pas très envie que son soi-disant rival revienne sur le tapis maintenant. Aujourd'hui moins que jamais.
Il lui a fallu plus d'une année de relation pour réussir à dégoter la date d'anniversaire de la jeune femme, à croire qu'elle cachait un secret terriblement honteux. Quand il a réalisé que la fête tombait précisément le jour d'Halloween, il a simplement trouvé ça drôle. Mais cette année, il y voit un signe. Une chance de marquer le coup.
Ça a fait trois ans en septembre qu'ils sortent ensemble. Sansa leur a permis de déménager dans un appartement deux fois plus grand que leur chambre initiale, et Jaime a même annoncé publiquement à tout le monde qu'il ne reprendrait jamais l'entreprise familiale. Quand Tywin a piqué une colère homérique à cette révélation, lui n'a eu qu'une chose à dire : « Confie ton empire à Cersei, elle saura quoi en faire. Et déshérite ce petit salaud de Joffrey. On ne le voit jamais, sauf quand il veut soutirer quelque chose à quelqu'un ou martyriser sa mère. Soit tu le remets dans le droit chemin, soit je lui fais une visite surprise et je le massacre. ». Il a certes fallu que Tyrion arrondisse les angles ensuite, mais le message est passé, et la dernière fois que Jaime a eu sa sœur au téléphone, elle commençait sa formation auprès de leur père pour qu'il puisse se décharger sur elle. Apparemment, les choses se passent bien. Jaime en est soulagé, même s'il n'a jamais douté que Cersei puisse être à la hauteur. C'est elle, surtout, qui en doutait.
De son côté Tyrion avait achevé de prendre à sa charge tous les aspects historiques du musée et paraissait plus épanoui qu'il ne l'avait jamais été du temps où il travaillait dans la capitale. L'improbable amitié qui le liait aux enfants Stark n'avait cessé de croître, et c'est sans surprise qu'il avait été le premier confident de Sansa quand celle-ci avait commencé à développer des sentiments pour Yara. Jaime avait regardé l'affaire se faire avec un mélange d'horreur et de colère, car il détestait parfaitement la sœur de Theon et qu'elle le lui rendait bien. Par souci de tempérer les tensions, Brienne avait pris l'habitude de s'installer entre les deux belligérants à chaque repas, et Sansa lançait des regards d'avertissement à sa petite-amie dès qu'elle dépassait les bornes.
L'un dans l'autre, la vie était devenue mille fois plus agréable que Jaime ne l'avait espéré. Il avait le sentiment persistant de ne pas avoir été aussi heureux depuis qu'il était en âge d'en avoir conscience, et ce, malgré le travail qu'il n'aimait pas, le froid du Nord qui lui rongeait les os huit mois sur douze.
Mais ce soir, c'est un nouvel enjeu. Ce soir… ce soir, Jaime a le sentiment qu'il va mettre à nouveau son cœur dans la balance, comme cette nuit à Castral Roc où il est resté suspendu à la décision de Brienne pendant ce qui lui a semblé un temps infini.
Il lève les yeux au ciel, comme s'il était possible de convoquer les dieux au fond des écuries de Winterfell.
- Pourquoi est-ce que j'en suis à réclamer l'aide d'un gamin de quinze ans ?
- Parce que j'ai plus de charme que toi ? suggère Rickon avec un sourire insolent.
- Ferme-la avant de finir dans le purin, je suis très sérieux.
Le gamin joue distraitement avec les oreilles de Broussaille, qui bien sûr, passe sa vie à le suivre, parce qu'il y a des choses qui ne changent pas à Winterfell, à commencer par la horde de chiens-loups qui traîne dans le sillage de ses maîtres.
- Tu es en train de te demander pour la dixième fois pourquoi Bran est occupé et pas moi, dit Rickon avec un regard aigu. Pas vrai ?
- Tu n'as pas idée d'à quel point je regrette que tu sois le cadet, et lui l'étudiant assommé par les examens. Peut-on répéter l'organisation, s'il te plaît ?
Ils en sont presque arrivés au terme de l'explication quand le téléphone de Rickon sonne une fois. Le gamin y jette un œil et tire immédiatement un paquet de cartes de sa poche. Jaime ne s'embarrasse pas à lui demander ce qu'il se passe : les codes d'alerte des Stark n'ont plus de secret pour lui, depuis le temps. Brienne franchit le seuil des écuries en menant un cheval au moment où Rickon achève son tour de magie, d'une facilité déconcertante.
- Alors ? s'enquiert la jeune femme. Il fait des progrès ?
- Il n'est pas près d'égaler Bran, répond Jaime en l'embrassant rapidement. Ta visite s'est bien passée ?
- Parfait. Et toi ? Tu as jeté un œil à tes cours aujourd'hui, ou je vais devoir demander à Arya de te surveiller ?
Jaime rit jaune. Il n'a pas ouvert ses cours depuis deux jours, parce qu'il ne pense à rien d'autre qu'à cette maudite soirée. Bien sûr qu'il devrait se concentrer un peu plus sur la maudite formation de comptabilité qu'il est parvenu à décrocher. Il pourra passer le diplôme dans quelques mois s'il s'accroche. Et vu la façon dont Tyrion et Brienne le surveillent, il ne voit pas comment il pourrait échouer. Ce n'est pas que la comptabilité le passionne, mais au moins pourrait-il aider les Stark, et décharger Sansa et Tyrion de la responsabilité du comptable. Il n'y a plus personne pour tenir ce rôle depuis que Robb s'est définitivement retiré de la gestion du château. Jaime attend avec impatience de pouvoir tenir un véritable rôle. Quand il prendra à sa charge la comptabilité de Winterfell, il pourra aider son frère, être utile, et ne plus traîner dans les écuries et le purin en permanence.
Même s'il y retournera forcément vingt fois par jour dans les écuries, pour ne pas avoir à attendre le soir pour voir Brienne. Même après trois ans, il a de la peine à supporter de ne pas la voir plusieurs heures par jour. Il sait, bien sûr, que ce n'est pas très sain. Mais c'est comme s'il devait essayer de respirer sans poumon. Ça ne fonctionne pas.
- J'ai étudié pendant la pause déjeuner, répond Jaime en ignorant Rickon qui articule un grand « non ». On se retrouve à quelle heure pour aller à la foire ?
- J'y serai avec Sansa et les autres dès huit heures. Mais toi, tu vas avoir quelque chose à régler avant. Apparemment, Cersei va très va très prochainement assassiner votre père parce qu'il est infernal et tyrannique.
- Il a toujours détesté les jeudis, soupire Jaime d'un air théâtral.
- Tu devrais la rappeler, insiste Brienne. Elle a accepté de me prendre moi, au téléphone. Ça en dit long.
Jaime soupire franchement, cette fois. Il tolère plus facilement de téléphoner à Cersei depuis quelques mois, mais il n'a aucune, vraiment aucune envie de prendre du retard sur son emploi du temps de la soirée. Il a passé bien trop de temps à tout planifier. Seulement, Brienne a raison : pour que sa sœur accepte de parler à sa petite-amie, même une minute, c'est que Tywin a dû être infernal.
- Je l'appelle et je te rejoins après, dit-il, tant pour Brienne que pour lui-même.
Du coin de l'œil, il voit bien que Rickon désapprouve, mais il n'a pas le choix. Il va devoir faire vite et supplier Cersei de le rappeler demain pour déverser sa haine, mais il ne peut pas totalement l'ignorer. Pas plus qu'il ne peut se permettre d'avoir le moindre retard.
La soirée s'annonce de pire en pire à mesure qu'elle approche.
.
Brienne n'est pas totalement idiote. Elle se doute bien que, comme les années précédentes, Jaime va tenter de faire quelque chose de spécial pour son anniversaire. Elle s'en doute, sans pour autant vouloir l'acter. Si elle commence à croire que c'est une réalité, elle risque d'être déçue. Parce que même après trois ans, elle en arrive encore à se poser des questions, la nuit venue, quand elle n'arrive pas à trouver le sommeil et qu'elle regarde l'homme qui dort à ses côtés, visage détendu, cheveux en bataille. Souvent, un des bras de Jaime est passé en travers de son corps, comme s'il voulait s'assurer, même en plein sommeil, qu'elle est bien là, qu'il ne dort plus seul. Brienne sait la réalité d'une telle insécurité, mais parfois, elle ne peut pas s'empêcher de se demander si Jaime n'espère pas un autre corps près du sien, et elle se rend malade d'angoisse.
Elle n'arrive toujours pas à croire à la réalité qu'elle vit, et elle craint d'y parvenir, car alors, que lui restera-t-il si Jaime l'abandonne ? Elle a déjà perdu un fiancé, elle ignore comment elle supporterait si demain, tout s'arrêtait soudain, après un rêve de plusieurs années.
Après tout, mieux vaut garder une certaine insécurité et continuer à se réjouir de sa chance, même si cela signifie ne pas connaître de paix. Et puis, elle a plus urgent à régler. Même si tout le monde sait désormais que c'est son anniversaire, c'est aussi Halloween, et il faut bien le fêter dignement. Le château et le musée sont décorés dans les règles de l'art, Brienne a passé des heures sur une échelle pour aider Theon et Meera à suspendre des fausses toiles d'araignées et des squelettes un peu partout sur les murs. Arya et Jojen ont convaincu Bran de faire une pause dans ses révisions pour les aider à creuser et sculpter des dizaines de citrouilles, dont la pulpe fait le bonheur des cuisiniers.
Tout le monde s'en est donné à cœur joie, mais il reste la soirée. La grande foire d'Halloween, où tout le monde va se rendre, même Bran qui n'en finit pourtant plus de se plonger dans ses livres, car les examens de fin de semestre l'inquiètent énormément. Brienne a le sentiment qu'il n'a pas levé les yeux de ses révisions depuis la rentrée.
Pour participer aux festivités, elle a troqué ses vêtements de travail, s'est douchée, et a même laissé Arya accrocher à sa chère Nyrah un harnais surmonté de têtes de morts et de citrouilles. Tous les chiens de la maison en sont ornés, ce soir.
Et maintenant, elle déambule au milieu de la foire en essayant de ne pas perdre de vue Sansa, puisqu'elle est déjà parvenue à perdre absolument tous les autres. Où sont-ils tous passés ? Elle a à peine vu Tyrion s'échapper avec Bran et Jojen, et c'est comme si le reste du groupe avait attendu cet instant pour s'éparpiller au milieu de la foule qui se masse entre les différentes attractions. Jaime est toujours au château, au téléphone avec Cersei, pour ce que Brienne en sait. Il n'y a qu'à Winterfell même que le réseau téléphonique est assez bon pour passer un appel, et elle connaît assez les jumeaux maintenant pour savoir qu'ils en ont pour un petit moment.
Une angoisse dormante s'agite au fond de son ventre, mais elle la repousse. Elle n'a pas à se sentir inquiétée par Cersei. Jaime ne l'a pas revue depuis Noël dernier, et il refuse toujours de lui parler plus de deux ou trois fois par mois.
C'est de l'histoire ancienne.
- Tu es un peu trop pensive pour une soirée d'Halloween, commente Sansa en lui passant une main devant les yeux.
- Je pourrais en dire autant sur ton compte, réplique Brienne. Tu as le regard dans le vague, et tu joues avec ton bracelet depuis qu'on a quitté le château. Que se passe-t-il ?
Pendant quelques secondes, elle craint que Sansa ne réponde pas. La rouquine a cet air bien à elle, celui qui dit « je garderai mes secrets ». Brienne a appris à le redouter, car elle sait que rien ni personne ne pourra arracher à Sansa quelque chose qu'elle ne veut pas révéler. Pourtant, la réponse finit par sortir, du bout des lèvres :
- Baelish a été vu en ville.
Le couperet tombe, et Brienne se sent soudain mal. Baelish est le démon de Sansa, celui que le temps n'a pas réussi à chasser. Brienne ne l'a jamais vu, mais elle sait que parfois, la rouquine pense encore à lui et au bref séjour qu'il a fait à Winterfell, des années plus tôt.
L'ambiance festive de la foire se délite, et pour la première fois, la nuit revêt vraiment un aspect lugubre.
- Il n'a pas de raison de revenir, dit Brienne avec douceur. Vous l'avez chassé avec perte et fracas, d'après ce que tu m'as dit, et s'il remettait les pieds ici, Jon et Robb le tueraient.
- Sauf qu'ils ne vivent pas ici, rétorque Sansa d'une voix blanche. N'importe qui peut savoir que c'est moi qui tiens le château.
- D'accord, mais tu ne crois pas que s'il revenait, nous ne serions pas capables de lui faire un bon accueil ? Franchement, est-ce que tu ne crois pas Yara capable de le massacrer comme il le mérite ?
Un début de sourire étire les lèvres de Sansa, et Brienne le lui renvoie. L'histoire d'amour qui unit les deux jeunes femmes a toujours semblée très belle à Brienne, à la fois parce qu'elle est banale et parce qu'elle est entière. Yara a six ans de plus que Sansa, et elle a toujours su ce qu'elle voulait. Elle sait qu'elle pourrait avoir un poste prestigieux si elle rentrait auprès de son père, car depuis qu'Euron Greyjoy est en prison, les Îles de Fer prospèrent sous le joug du père de Theon et Yara. Mais elle ne le fait pas, pas plus que Theon, qui reste dans le sillage des Stark. Parce qu'ils en sont presque devenus eux-mêmes, avec le temps. Des Stark d'adoption, tout comme Tyrion.
Et Brienne n'est pas sûre de grand-chose, mais elle est certaine que Yara aime Sansa.
- Il ne t'approchera pas sans qu'on le massacre, dit Brienne. Je te le promets.
Serment dérisoire, elle en a conscience, et qui ne rassure pas pleinement Sansa. Brienne n'a jamais obtenu de récit très clair de ce qu'il s'est passé, pendant cette courte période où les Stark se sont retrouvés à la fois orphelins et sous l'autorité de Robb. Sansa n'avait que dix-huit ans, Tyrion se posait en allié politique insoupçonné de Jon Snow et tentait d'aider la famille à distance, et Brienne noyait sa dépression dans le Sud sans savoir qu'elle recevrait bientôt un appel pour l'inviter à Winterfell, C'était à ce moment-là qu'avait surgi Petyr Baelish, dit Littlefinger, un vieil ami de Catelyn Stark. Il était venu présenter ses condoléances et offrir son aide dans cette période difficile, et Robb l'avait accepté, car à vingt-trois ans, il n'arrivait pas à supporter toute à a fois la charge du domaine et celle de ses cadets.
Tout ce dont Brienne est certaine, c'est que Petyr Baelish, fin politicien et homme capable de tout savoir de tout le monde, avait initié Bran aux secrets de l'informatique, et appris au garçon suffisamment de choses pour que Bran soit capable, quelques années plus tard, de se glisser dans les bases de données de l'armée sans trop de difficultés. Indirectement, c'était donc à Baelish que l'on devait d'avoir pu se renseigner sur Euron Greyjoy, même si l'info n'avait eu d'intérêt que durant une courte période, puisqu'il aurait été malvenu de pointer du doigt des dossiers piratés durant son procès. Mais cette aide est bien la seule chose positive que les Stark ont pu retirer du séjour de Baelish parmi eux. Car pendant qu'il endormait la méfiance de tout le monde en couvrant les cadets de cadeaux et en apprenant à Bran comment obtenir les renseignements qu'il voulait, pendant qu'il répétait sans arrêts aux enfants que « le monde n'est dangereux que pour ceux qui ne savent pas ce qui les attend, et qu'en sachant, il est possible de se protéger contre les drames », il se rapprochait de Sansa. Il devenait à la fois son protecteur et son confident. Mais, à l'inverse de Tyrion aujourd'hui, Baelish n'a jamais vu leurs vingt ans d'écart comme une barrière infranchissable.
Un jour, après plusieurs mois à se glisser dans la psyché de chacun des Stark, après avoir si longuement confié à la jeune fille à quel point il avait aimé sa mère, à quel point elle était, elle, la seule des enfants Stark à ressembler réellement à Catelyn, il a embrassé Sansa.
Aujourd'hui, la jeune Stark affirme qu'il ne s'est rien passé de plus, car Osha les a surpris. Jon et Robb ont jeté Baelish dehors le soir-même et Arya y est allée à la crosse de hockey pour le chasser plus efficacement. Mais quoi qu'il se soit réellement passé ce jour-là, Sansa en garde des stigmates suffisamment profonds pour craindre de revoir un jour Littlefinger.
- Littlefinger a toujours trois coups d'avance sur tout le monde, tu sais, dit Sansa.
- Ce que je ne comprends pas, dit Brienne, c'est pourquoi il reviendrait maintenant. Pourquoi aujourd'hui en particuliers ? Même s'il peut profiter de la foule pour espérer t'approcher plus facilement, tu ne seras jamais seule.
La rouquine se mord la lèvre. Même si Sansa a appris à revêtir un visage de femme d'affaires dans son travail, elle paraît soudain très mal à l'aise.
- Il est là depuis longtemps. Theon l'a aperçu il y a deux semaines, et Bran a trouvé une chambre d'hôtel réservée à son nom dans la banlieue de Winterfell.
Brienne la dévisage, sans comprendre.
- Pourquoi tu ne m'en as pas parlé ?
- C'est Halloween, élude Sansa en évitant son regard. Et c'est ton anniversaire, je n'aurais pas dû t'en parler.
- Sansa, j'ai trente-deux ans, pas douze ! Qu'est-ce qu'on en a à foutre que ce soit Halloween ou mon anniversaire ? Je vais rester avec toi. Ça sera dissuasif.
- Non ! Non, non, t'inquiète pas, bredouille la rouquine d'un air épouvanté. On peut très bien profiter de la soirée quand même. Je veux que tu profites de la soirée. Les anniversaires, c'est pas tous les jours.
Brienne secoue la tête, effarée.
- Tu es vraiment en train de me confondre avec Rickon, ou quoi ?
- Je suis désolée, dit précipitamment Sansa, j'aurais jamais dû t'en parler. Je suis pas toute seule, tu as raison.
Brienne la dévisage de longues secondes. Elle ne comprend pas pourquoi la jeune Stark paraît à ce point inquiète et en même temps à ce point désespérée à l'idée de demander de l'aide. Ça n'a aucun sens. Brienne a l'habitude de ne pas être la confidente de Sansa. Ce rôle a toujours été celui de Tyrion. Même si le nain a dix-sept ans de plus que la jeune femme, il a développé avec elle une relation d'amitié fusionnelle que Brienne n'est jamais parvenue à comprendre ou à égaler. C'est Tyrion qui, le premier a su que Sansa éprouvait des sentiments pour Yara. Mais malgré tout, Brienne a toujours fait en sorte de protéger les Stark. La mort de Catelyn la lie de manière éternelle à la fratrie.
Brienne sent une pointe de déception la prendre au cœur en réalisant que Sansa ne s'ouvrira pas de ses peurs auprès d'elle. Mais elle écarte ce sentiment aussi rapidement qu'il est venu. Si la jeune Stark ne veut pas se confier à elle, au moins peut-elle essayer de lui changer les idées.
- Tir à la carabine ? propose Brienne.
- Avec plaisir.
Le sourire de Sansa est un peu forcé, mais malgré ça, elle se laisse entraîner, et Brienne et elle retrouvent Yara et Meera à un stand de tirs. Sansa est calamiteuse à tout ce qui inclut de viser une cible, elle rate toujours ses lancés même aux fléchettes, mais elle se prête au jeu tout de même, et Yara, qui ne manque pas la lueur d'inquiétude dans les yeux de sa petite-amie, lui passe un bras autour des épaules et la serre brièvement avant de l'aider à tenir la carabine pour, au moins, réussir à atteindre une des cibles au sourire de clown démentiel. Brienne flatte les oreilles de Nyrah avec un sourire, et quand Meera lui demande si elle veut la défier, elle accepte de bon cœur.
Pour autant, elle garde un œil sur Sansa. Où sont passés les autres Stark ? Elle a perdu de vue Bran et Jojen il y a vingt bonnes minutes, et impossible de savoir où sont Arya et Rickon.
.
La foire d'Halloween s'est installée dans les faubourgs de Winterfell, avec maison et train hantés, stands de tir, parades thématiques, banderoles, pêche à la ligne, spectacles en tous genres, et à peu près deux milles personnes qui vont dans tous les sens en bravant le froid et le gel. Jaime est bien conscient qu'il exagère, mais là, il commence un peu à paniquer, parce que pour réussir à perdre Brienne de vue, il faut le faire, et qu'il doit être particulièrement doué puisqu'il y est arrivé. Pire que ça, il a réussi à perdre tout le monde de vue, donc peu importe avec qui elle se trouve, ça ne change rien à son problème.
Et ce n'est pas comme s'ils avaient un horaire à respecter. Non, pas du tout…
Maudit soit Tywin et sa tentative de rendre Cersei à moitié folle. Si Jaime n'avait pas passé une demi-heure à essayer de tempérer sa jumelle, il ne serait pas à ce point en train de courir.
- J'y crois pas, mais quel débile, soupire Rickon en pianotant sur son téléphone tout en tâchant de ne pas se laisser distancer.
- Est-ce que ça te tuerait de m'aider ? s'énerve Jaime en se dévissant le cou.
- Je fais quoi, d'après toi ?
Question stupide, et rhétorique, la plupart du temps. Un Stark armé d'un téléphone au milieu d'une foule ne peut faire qu'une seule chose.
- Tu déclenches l'alerte enlèvement.
- Exact, Lannister. A se demander comment tu ferais si on était pas là.
Jaime se mord la lèvre pour ne pas répondre. Au lieu de quoi, il slalome entre les stands et les fêtards en attendant que quelqu'un réponde à l'appel à témoins que Rickon a lancé sur le groupe Wattsapp familial. Vue la nature très élargie de la famille chez un Stark, la moitié du personnel du château doit désormais savoir que Jaime Lannister a réussi à perdre sa petite-amie dans la foule. Super.
Un bip sonore, et Rickon dresse le poing en poussant un petit cri de victoire.
- Stand de tirs à la carabine avec le design d'un clown tueur, juste à côté de la maison hantée. Broussaille, on charge !
Le chien noir, que Jaime avait presque réussi à oublier, le cogne en s'élançant à la suite de son maître qui, comme n'importe quel ado hyperactif, ne sait évidemment pas marcher, mais seulement courir. Le Lannister pousse un gémissement. Il va vraiment le tuer.
Enfin, Jaime l'aperçoit. Engoncée dans son manteau, elle est en train de battre Meera au tir à la carabine sous l'œil amusé de Sansa et Yara. Nyrah, qui n'a plus rien d'un chiot depuis longtemps, se précipite sur Broussaille comme si elle ne l'avait pas vu depuis des semaines.
- Une partie ? demande Brienne en posant la carabine sur le comptoir.
- Peut-être après, dit Jaime. Je voulais faire un tour au train hanté, si tu te sens capable de me tenir la main pendant que je crie comme une fillette.
- Par pitié, j'espère que je draguerai mieux que ça à ton âge, gémit Rickon.
Cette fois-ci, ça part : une beigne à l'arrière du crâne, avec la prothèse. Le gamin pousse un cri de protestation. Jaime encaisse le regard noir de Brienne sans même chercher à paraître coupable : il a rêvé de ça toute la journée, là c'est trop. Sansa secoue la tête avec indulgence et retient son frère d'une main, car voilà déjà le gamin qui vocifère. Brienne, elle, fixe la rouquine comme si elle craignait une catastrophe.
- Allez-y, dit Sansa en attrapant le harnais de Nyrah de sa main libre. Ce n'est pas tous les jours ton anniversaire.
- Personne ne va s'envoler, ajoute Yara en chargeant un plomb dans la carabine d'un geste sec.
Jaime dirait bien qu'elle en fait trop, mais il ne comprend pas ce qui inquiète autant Brienne et il n'a pas le temps de l'apprendre. Toujours est-il qu'entre les chiens-loups et Yara et Meera, il ne voit qui serait assez fou pour approcher Sansa et lui faire des ennuis. Il empoigne Brienne et l'entraîne à sa suite vers le train fantôme, et en quelques pitreries, il semble réussir à la détendre. Tant mieux, ça en fera au moins une sur eux deux. Lui se sent comme un ressort près de casser.
La file d'attente devant l'attraction est brève, mais surtout, le Lannister remarque le discret clin d'œil de Arya, qui s'est glissée dans la cabine de gestion du train fantôme. Brienne, heureusement, ne la voit pas, trop occupée par le décor immense et particulièrement bien fait, dans lequel disparaissaient des wagonnets de mine. Ici, pas de harnais de sécurité, juste un gouffre noir, comme une bouche béante de monstre de laquelle émergent des bruits terrifiants.
Enfin, supposément terrifiants. L'attraction n'a en réalité rien d'horrifiant pour n'importe qui âgé de plus de douze ans, mais Jaime l'a déjà expérimenté l'année passée, et même si le parcours doit avoir changé, il est certain que le train fantôme sera parfait pour ce qu'il a prévu.
Ça ne loupe pas, dès que le wagonnet pénètre dans le tunnel noir, des projections de monstres s'étirent sur les murs, en couleurs, en trois dimensions, des goules, des fantômes, des loups-garous. Il y en a pour tous les goûts. Des chaînes, des monstres en durs et des haches jaillissent de la salle suivante, tandis que le wagonnet serpente le long d'un rail circulaire menant au plafond. Jaime se cramponne exagérément à Brienne, qui sourit en écarquillant les yeux pour ne rien manquer du spectacle. Un zombie se cramponne aux rails par en-dessous en beuglant. L'animatronique est suffisamment bien fait pour impressionner.
Enfin, le wagonnet émerge au-dessus de l'attraction, pour le parcours aérien. Une nuée de fausses chauves-souris les survole, et le wagon se bloque dans un sursaut. L'attraction est tellement haute qu'ils surplombent désormais la foire. La vue est belle, les allées de la foire sont illuminées et enneigées, Winterfell apparaît au loin, quelques flocons tombent du ciel.
- Il y a un problème ? fait Brienne en regardant autour d'elle. On n'est pas supposé continuer ?
- Tout dépend, dit Jaime en sentant la peur le prendre au ventre. C'est peut-être moi qui ai fait en sorte qu'on s'arrête. Peut-être que je me suis dit que comme ça, je pourrais te donner ton cadeau d'anniversaire dans de bonnes conditions. Je n'y peux rien si tu as décidé de venir au monde en même temps que tous les petits monstres et les cauchemars.
Et de brandir une enveloppe. Jaime n'a pas besoin de se voir pour savoir qu'il a un sourire beaucoup trop large et beaucoup trop nerveux d'inscrit sur le visage. Brienne doit s'apercevoir que quelque chose ne va pas, car elle le dévisage avec un peu trop de méfiance.
- Tu as tenté de te la jouer romantique, c'est ça ?
- J'ai tenté de ne pas paraître aussi balourd et maladroit que d'habitude, rétorque Jaime. Mais je suis de moins en moins certain d'y être parvenu.
Il pense au reste de la soirée, à la réservation qu'il a faite au restaurant pour le deuxième service, aux autres cadeaux, plus matériels, qui attendent Brienne et dont il a vérifié trois fois la livraison avant de les cacher dans son armoire. Il pense aux vêtements qu'il a achetés, qu'il veut vraiment la voir porter.
Tout, plutôt que de se laisser aller à penser à ce cadeau minuscule que, trop vite, les doigts de Brienne déchirent pour extraire de l'enveloppe. Ils en tirent l'unique morceau de papier que Jaime y a glissé.
Le bon est imprimé sur du papier de qualité, en couleurs, avec une calligraphie sur laquelle le Lannister s'est penché pendant des heures. Le regard de Brienne parcoure l'unique ligne, se fige. Quand enfin il se relève, il est partagé entre la stupeur et un début d'autre chose. Un début de brillance traîtresse que d'habitude, Jaime déteste apercevoir. Là, il espère de toutes ses forces que c'est un facteur de bonne nouvelle.
- Il… il n'y a pas de… de défaut d'impression ou de…
- C'est parfaitement bien imprimé, répond Jaime.
Elle baisse à nouveau les yeux sur le bon. Un simple morceau de papier, un bon comme elle en a imprimés plusieurs à Noël et à son anniversaire, pour lui promettre des après-midis sans le chien dans ses pattes, pour des activités particulières, pour toutes sortes de choses. Mais cette fois, c'est différent.
Jaime a la main tellement moite qu'il n'en finit plus de l'essuyer sur son pantalon. Il connaît le bon par cœur, il pourrait le dessiner les yeux fermés – le dessiner très mal, certes, mais le dessiner tout de même.
Le bon est sobre, vraiment. Il ne continent qu'une ligne.
BON POUR FAIRE UN ENFANT.
- C'est pas…bredouille Brienne. C'est pas…
- C'est pas pour tout de suite, la coupe Jaime d'un ton précipité. Enfin, pas si tu veux attendre, il n'y a vraiment pas d'urgence ! Mais, eh bien… J'ai longtemps hésité, et tu sais que je ne suis pas pour l'idée d'avoir des enfants, mais tu en veux plusieurs, alors j'ai pensé… J'ai pensé qu'un compromis pourrait, tu sais, concrétiser un peu le futur, même si tu refuses toujours obstinément d'en parler. J'espérais que si j'acceptais qu'on fasse un enfant, alors tu accepterais de ne pas me larguer parce que je suis un estropié dépressif de douze ans plus vieux et qu'on pourrait peut-être essayer de faire coïncider tour ce qui diverge dans nos plans pour le futur…
Brienne lève la main et il se mord immédiatement la langue. La jeune femme ouvre la bouche, comme à la recherche de l'air, elle la referme, la rouvre et bafouille :
- Essaye de te taire deux secondes, d'accord ?
Jaime se plaque la main sur la bouche, et Brienne le foudroie du regard.
- Tu ne m'aides pas !
- Tu me stresses ! réplique Jaime. Non, tu sais quoi, c'est bien pire que ça : je suis absolument terrifié. Dis quelque chose, n'importe quoi, par pitié.
- Tu me proposes de faire un enfant ?
Un rire nerveux franchit les lèvres de Jaime.
- J'ai trouvé que faire une demande en mariage pour ton anniversaire était très éculé, et les enfants, c'est… c'est la première chose à propos de laquelle nos avis ont divergé. Je… Tu sais, se coupe-t-il lui-même avec le sentiment qu'il s'enfonce déjà, j'ai pensé te faire une grande déclaration, j'ai réfléchi à mon discours, j'ai demandé aux Stark de réserver ce foutu train fantôme pour qu'on soit ici à cet instant, mais je me suis dit que tu ne voudrais peut-être pas supporter mon déballage de niaiseries enflammées, alors je te propose de faire un choix. Soit tu m'interromps tout de suite, soit je déballe tout.
Peut-être que Brienne veut l'écouter, peut-être qu'elle n'arrive plus à réfléchir, toujours est-il qu'elle se tait, elle se contente de regarder fixement Jaime comme s'il venait de lui pousser un troisième bras. Il déglutit. Il sent les mots se bousculer contre ses lèvres, et c'est presque comme si le froid, la neige, le bruit de la foire d'Halloween avaient disparus. Tout ce qu'il voit, ce sont les yeux de saphir.
- J'en suis arrivé à un stade où même la stupidité ne peut plus me voiler la face : je suis très sérieusement amoureux de toi. Même si ton maudit chien me marche dessus au milieu de la nuit et m'oblige à me lever à quatre heures du matin pour le sortir. Même si tu pues l'écurie sept jours sur sept. Même si tu râles, même si tu refuses de porter des vêtements qui t'iraient dix fois mieux que ces trucs informes que tu mets, même si je n'arrive pas à comprendre comment tu fais pour passer des heures à lire des pavés sur le comportement des chevaux ou l'histoire de la chevalerie.
Il fait une pause, juste le temps de déglutir. Les yeux de Brienne brillent de larmes. Jaime sent sa gorge se nouer. Il n'avait pas prévu de se mettre à pleurer, mais si ça continue, il risque de ne pas arriver à faire autrement.
- Parce que tu me fais totalement perdre pied, reprend-t-il d'une voix tremblante. Et que si tu te sens de me supporter sur la durée, je suis d'avis de ne pas te demander de m'épouser ce soir parce que ce serait immensément cliché, mais je te promets de passer le reste de ma vie à trouver le moment opportun, comme je passerai certainement le reste de ma vie à te rappeler que je t'aime.
Il se mord la lèvre. Il sait qu'il pourrait continuer indéfiniment. Il n'a pas besoin d'avoir préparé un discours interminable, les mots se bousculent à ses lèvres, ils veulent sortir et crier enfin ce que Brienne n'aurait jamais supporté d'entendre au début de leur relation. Les mots se bousculent, mais Jaime les rattrape, car il a un doute. Malgré les trois années écoulées, il y a des choses que la jeune femme ne peut toujours pas admettre. Et face à lui, elle tremble, les yeux humides, en serrant si fort le bon entre ses doigts qu'elle le froisse. Pendant une seconde, Jaime craint d'avoir été trop loin. Puis :
- Tu as conscience, bredouille Brienne en s'essuyant rapidement les yeux, que je garderai mon nom de famille ?
Jaime sent son cœur louper un battement. Il déglutit, la gorge sèche.
- Qui a dit que je ne prendrai pas le tien ?
- Jaime Tarth ? Vraiment ?
- Pourquoi pas ? Tu trouves que ça sonne si mal que ça ?
Un rire nerveux fait trembler la jeune femme, à moins que ce ne soit de la surprise, ou de la joie. Jaime, pour sa part, a l'impression que ses nerfs se sont envolés dans la nuit. Elle n'a pas dit oui, mais… mais c'est si proche d'un oui que ça en a l'impact et la saveur. Quand Brienne passe enfin ses bras autour de lui et pose ses lèvres contre les siennes, il l'étreint si fort qu'il en masque presque ses tremblements. Pour la première fois, il prend conscience de la peur qui l'a rongé jusque-là. Une peur que la jeune femme efface de son souffle, de ses lèvres, de ses mains qui s'accrochent et serrent. Elle-même tremble, de joie, de peur, de toutes sortes de choses dont elle ne parlera jamais parce qu'elle ne parvient pas à les exprimer. Parce que certaines blessures n'ont toujours pas fini de se refermer.
Jaime laisse sa main se perdre dans les cheveux toujours indomptables, et il s'applique à l'embrasser plus profondément qu'il ne l'a jamais fait. Il veut chasser les doutes, les démons, les spectres. Les siens. Les leurs.
Quand Brienne s'éloigne, Jaime la retient. Il ne veut pas que ça prenne fin. Il veut continuer à l'embrasser pendant des heures, jusqu'à ce que l'intendance vienne voir ce qu'ils fabriquent et pourquoi cette foutue attraction ne repart pas. Il veut que le monde les oublie, juste cette nuit, que la réalité du sol, des Stark, de tout le reste ne revienne pas trop vite.
Il a toujours douze années de plus qu'elle, un moignon en guise de main droite, des cheveux blancs qui continuent à faire disparaître le blond d'autrefois, des cauchemars sur ses traumatismes de l'armée, une sainte horreur des réunions de famille et un élan brûlant qui lui consume la peau et lui ronge l'âme quand il aperçoit sa jumelle. Brienne a toujours un épisode dépressif à l'anniversaire de Renly, elle ne peut toujours pas supporter de revoir son île natale ou ses anciens amis, et elle arrive encore à avoir des moments de doute terrible, mêlé à la honte, parce qu'elle n'arrive pas pleinement à croire qu'elle puisse être sincèrement aimée.
Ce n'est pas parfait, et ça n'a aucune importance. Parce que quand ils sont l'un contre l'autre, Jaime n'a aucun mal à l'oublier. Ils composent avec les imperfections et les manques depuis toujours. Il a parfois l'impression que leur relation ne se compose que de ces absences qu'il a fallu combler et ces non-dits qu'il a fallu apprivoiser.
Ce n'est pas parfait, mais ça le lui semble.
Car à cet instant précis, tout ce qui compte, ce sont les lèvres contre les siennes, la main qui crochète sa nuque, celle qui se cramponne à son visage et…
- JAIME ET BRIENNE SONT ATTENDUS A L'ACCUEIL !
Le hurlement les fait sursauter et ils échangent un regard effaré. L'appel, déformé par le haut-parleur, résonne dans toute la foire, et Jaime aurait vraiment toutes les peines du monde à ne pas reconnaître la foutue voix de ce foutu gamin.
Cette fois, c'est sûr, il va tuer Rickon Stark.
- JE REPÊTE, hurle le haut-parleur avec tout le calme et le zèle de ce damné gamin, NOUS SOMMES FACE A UNE ALERTE DE NIVEAU 3, ARYA S'APPRÊTE A MASSACRER QUELQU'UN, JAIME ET BRIENNE SONT ATTENDUS A L'ACCUEIL DE LA MAISON HANTEE DE TOUTE URGENCE POUR REGULER LES PULSIONS DE MEURTRE DE MA GRANDE SŒUR. ET S'ILS TRAÎNENT TROP, ILS SONT PRIES DE CONTACTER UN AVOCAT. ON VA EN AVOIR BESOIN !
- Je crois qu'on ferait mieux de redescendre, dit Brienne en enjambant le wagonnet. A moins que tu ne veuilles finir la soirée en prison.
- De quoi est-ce que tu parles ?
- De Littlefinger.
Brienne est déjà sur les rails, Jaime hésite avant de la suivre. Il est bien conscient que si Arya est en train de casser la gueule de quelqu'un de l'autre côté de la foire, elle n'est plus en train de commander ces foutus wagonnets. Et si le propriétaire du train fantôme n'a pas déjà relancé le fonctionnement, alors il ne va probablement pas le faire tout de suite.
Ce qui ne fait pas du comportement de Brienne une bonne idée, et Jaime se fustige d'autant plus qu'il la suit, comme un abruti fini. Ils marchent prudemment sur les rails au milieu des décorations d'Halloween, en veillant à ne pas regarder en bas. Jaime était heureux de savoir que le parcours leur permettrait de voir la foire, mais maintenant qu'il doit déambuler sur le toit de l'attraction, il sent la panique le prendre à la gorge. Et ça ne fait que s'accentuer quand Brienne écarte délicatement un pantin de fantôme pour accéder à l'échelle de secours.
- Je passe d'abord, dit la jeune femme avec douceur. Concentre-toi sur un barreau à la fois. Il n'y en aura pas pour longtemps, je te le promets.
Pas longtemps, peut-être, mais ça reste infiniment long, et quand les chaussures de Jaime s'enfoncent enfin dans la neige, il a le souffle précipité et les jambes tremblantes. Brienne lui prend la main et l'embrasse rapidement, comme une petite récompense réconfortante avant de l'entraîner à sa suite.
Moins de deux minutes plus tard, c'est en s'alliant à Jojen et Theon que Jaime parvient à empêcher Arya de détruire totalement le visage étroit d'un homme que le Lannister n'a encore jamais vu, mais dont il a un peu trop entendu parler. Brienne, pour sa part, traîne Petyr Baelish, dit Littlefinger, à l'écart. Il avait certainement un air sûr de lui et aristocratique quand il a pris le risque de venir si loin dans le Nord, mais Arya a arraché une des carabines du stand voisin pour lui broyer le nez et la bouche, et son visage se résume à un imbroglio ensanglanté. Sansa, pour sa part, se tient en retrait, tétanisée, et Yara lui fait rempart de son corps. A ses poings tremblants, Jaime devine que l'envie la démange de récupérer la carabine tombée dans la neige pour achever l'œuvre d'Arya. Tyrion est pendu au téléphone. L'avocat, c'est lui qui le convoque, et Jaime le connaît assez pour savoir, en un regard, que son frère va détruire un enfoiré de plus.
Euron aura de la compagnie, comme ça.
- Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ? s'exclame Jaime, consterné.
- Un salaud et une ouverture, répond Theon d'un ton furieux. On l'attendait depuis des jours, mais on n'a pas été assez vigilant. Il a profité de la foule pour approcher Sansa.
- Et qu'est-ce qu'il a fait, exactement ?
Le visage du Fer-Né s'assombrit. Jaime comprend qu'il n'obtiendra pas de réponse claire, mais que quoi qu'ait pu faire Baelish, ça justifiera une poursuite judiciaire.
Arya continue d'écumer de rage, mais les autres ne valent pas mieux. Il faut toute la patience de Jojen et Meera pour ramener un semblant de paix dans le groupe qui demande la tête de Littlefinger.
La sécurité de la foire arrive enfin, à peu près en même temps que Rickon qui surgit, à bout de souffle, les chiens dans son sillage. Meera pousse le fauteuil de Bran à toute allure. La scène est confuse, les voix fusent dans tous les sens, Jaime n'est pas sûr de comprendre quoi que ce soit. Il sent à peine qu'Arya s'apaise enfin, sa furie retombée. Il la relâche, et se secoue mentalement, perdu. Une main se glisse dans la sienne, il n'a pas besoin de se tourner pour en reconnaître la peau, les callosités, les petites blessures. Il presse les doigts, trop confus pour parler. Il a vu la lueur de haine dans les yeux de Yara, d'Arya. Il sait que ces deux-là rêvent de tuer, et il a l'impression de se revoir, trois ans plus tôt, quand il s'est jeté sur Euron.
Que fait Littlefinger ici, après des années de bannissement et de silence ? Le Lannister n'a jamais très bien suivi la profondeur de la haine et du conflit qui opposent le petit homme aux Stark. C'est Tyrion qui connaît les ficelles de cette guerre brutale et secrète, qui ne s'est jamais disputée que dans le secret de Winterfell. Pourquoi avoir tenté quelque chose ce soir ? Pourquoi avoir cherché, à nouveau, à approcher Sansa, sur qui Baelish avait visiblement jeté son dévolu depuis des années ? Jaime sent le dégoût lui envahir la bouche. Il voudrait repousser le sentiment, ne pas penser à ce que Littlefinger a pu faire ou espérer faire avec Sansa, malheureux reflet de sa mère. Il voudrait ne penser qu'à ce qu'il a dit et entendu dans le wagonnet du train fantôme. Il voudrait ne voir que le visage de Brienne quand elle a lu le bon.
Mais il n'y parvient pas. Il ne voit que Sansa qui tremble, Yara qui tente de la calmer, Meera et Tyrion qui discutent à voix basse, et Arya et Rickon qui semblent prêts à tuer quiconque les approche. Il voit Theon et Jojen qui répondent aux agents de sécurité, les chiens qui se partagent entre des câlins auprès de leurs maîtres et des grognements menaçants en direction de Littlefinger que l'on a étendu à l'écart, en attente d'une ambulance. En retrait, Bran paraît mortifié, Osha s'est agenouillée pour le forcer à la regarder et lui murmure fermement des mots dont Jaime n'est pas sûr de comprendre le sens.
Sans très bien savoir comment, Jaime se retrouve avec son bras estropié autour des épaules de Rickon, et il entend Brienne parler à Arya d'une voix calme, malgré une colère qu'il sent gronder. Si on lui laissait l'opportunité de le faire, sans doute la jeune femme aurait-elle déjà tué Baelish elle-même. Si l'avocat que dégote Tyrion à cet instant même n'est pas capable de le mettre derrière les barreaux, Jaime ne donne pas cher de sa peau. Brienne, Yara et Arya ne sont pas des tendres, et à voir le regard des garçons, elles auront leur aide qu'elles le veuillent ou non.
Ça n'a rien de commun avec les espoirs que Jaime avait fondés sur cette soirée. La nuit se terminera certainement au commissariat, loin de la chaleur confortable de son lit et de tout ce qu'il y avait prévu.
Il se tourne enfin vers Brienne. Arya s'est éloignée, elle semble un peu apaisée, elle a rejoint sa sœur qui continue de trembler. Jaime est certain que Brienne lutte pour ne pas aller elle-même étreindre Sansa. Celle-ci est déjà suffisamment entourée, et Yara paraît faire du bon travail pour la rassurer. Après quelques instants à fixer Sansa, le regard de saphir s'arrime enfin à celui du Lannister.
- Tu parlais de compromis, mais si tu acceptes qu'on ait un enfant, ça nous en fera juste un de plus. Franchement, ici, tout le monde est un peu à tout le monde, tu ne trouves pas ?
Il est tenté de répondre « non », parce qu'il n'a pas envie de considérer à voix haute que les Greyjoy puissent être à lui d'une manière ou d'une autre, mais il n'y a aucune trace d'Euron dans la façon dont Theon et Yara se comportent ce soir, ni dans la façon dont ils ont contribué à l'organisation de la soirée. Comme les Reed, comme les Stark, ils ont participé au secret du train fantôme.
Et depuis ce jour où les Stark ont décidé de venir à l'anniversaire de Tywin par soutien pour les frères Lannister, ils sont un peu de la famille.
Jaime ouvre la bouche, mais avant d'avoir pu répondre, un murmure s'élève sous son bras droit.
- C'était cool au moins, le train fantôme ?
Rickon n'a plus grand-chose de l'adolescent dégingandé et zélé qu'il a été toute la journée, il ressemble davantage au gamin terrifié par Euron, que Brienne avait passé des heures à rassurer après leur altercation. Jaime hésite, puis raffermit un peu sa prise sur les épaules du garçon. De façon très puérile, Rickon serre contre lui le bras du Lannister, et quelque chose de chaud gonfle la poitrine de l'adulte.
- Très cool, répond-t-il.
Plus que « cool ». « Cool » n'est pas le bon mot, il ne pourra jamais exprimer le crépitement qui prend Jaime au ventre et au cœur, cette envie qu'il a de retourner sur le train fantôme, de se perdre dans la peau dont il ne perçoit qu'une infime parcelle dans sa main.
Mais ça, il ne le dira jamais à quiconque. Moins encore à un ado de quinze ans qui ne sait pas encore à quel point Brienne ne peut pas se résumer par un adjectif aussi commun, presque vulgaire, qui amoindrit tout.
Les lèvres de Rickon s'étirent dans un sourire moqueur.
- Je t'avais dit que j'étais de bon conseil.
- La ferme, gamin.
Jaime fait mine d'étrangler l'adolescent, et celui-ci éclate d'un rire un peu nerveux, attirant de fait l'attention du reste du clan. Les yeux encore humides, Sansa se tourne vers son frère, puis vers Jaime et Brienne. Tout le monde se concentre sur le couple, mais c'est Arya qui pose la question :
- C'est fait ?
Brienne secoue la tête d'un air désabusé.
- J'imagine que tout le monde était au courant…
- Evidemment, soupire Tyrion en raccrochant son téléphone. Comment crois-tu que tout ait pu se dérouler aussi précisément ?
- C'était adorable, dit Brienne, mais ce n'est pas le moment le mieux choisi…
- Si cette soirée peut être agréable pour quelqu'un, je veux que ce soit toi, la coupe Sansa d'une voix sèche. C'est Halloween, c'est ton anniversaire, et Jaime avait un truc important à te demander. Alors on oublie Littlefinger une seconde, d'accord ? Il ne s'est rien passé. Arya l'a déglingué un peu vite.
- Pourquoi, tu voulais que j'attende ?
- Très fin comme remarque, commente Yara d'un ton sec.
- Techniquement, intervient Theon en les rejoignant, cette soirée peut encore être agréable pour tout le monde. Il suffit que Baelish termine en taule.
- Ce qui est bien parti pour se faire, dit Tyrion.
- Et qui ne répond pas à la question, enchaîne Osha en poussant Bran pour qu'il se joigne au groupe. C'est bon, elle a eu son cadeau ?
Tout le monde les fixe, et Jaime sent quelque chose remuer dans sa poitrine.
Au milieu des citrouilles, des décorations squelettiques, sous les flocons de l'hiver qui s'est invité dès la deuxième quinzaine de septembre, comme d'habitude, Jaime réalise à quel point Brienne a raison. Longtemps, il n'a vu que Cersei, sa main perdue et son désespoir. Puis, peu à peu, il n'a commencé à voir que Brienne.
Aujourd'hui, il se cramponne toujours à elle, et le bon de papier qu'elle serre entre ses doigts promet qu'ils ne se lâcheront pas avant longtemps. Peut-être ne se lâcheront-ils jamais. Lui, il l'espère. Il l'espère vraiment.
D'autant que maintenant, comprend-t-il, il commence à voir les autres. Brienne a réussi à les lui montrer. Brienne a réussi à le faire accepter.
Et comme souvent, elle a raison.
Ils s'appartiennent un peu tous les uns aux autres.
Alors peu importe, au fond, les démons qui les hantent encore : ils sont une armée capable de les combattre.
…
..
.
Voilà l'épilogue.
Littlefinger avait été brièvement mentionné dans l'un des chapitres qui se passaient à Castral Roc, mais il n'avait pas été nommé. Je ne suis pas pleinement satisfait de la manière dont je l'ai fait revenir, mais je ne sais pas, ça s'est imposé comme ça. Je voulais garder l'idée que ce n'est pas parce que les choses vont mieux qu'elles sont parfaites.
Bref. Pour Yara et Sansa, je les introduirai un peu mieux dans un OS bonus de Noël, à paraître le 15 Décembre.
Merci d'avoir lu jusque-là, à bientôt,
Kael Kaerlan
