Le Chant des sirènes


La fraîcheur de l'eau l'enveloppa tendrement ; ses écailles noires frémirent, abusées par la chaleur étouffante des derniers jours. Ce contraste l'avait prise de court, si bien qu'elle hésita un bref instant à sortir du bassin. Ce doute fut rapidement balayé : elle s'immergea pour ne laisser que le haut de la tête à la surface. Ainsi, elle pouvait observer distinctement ce qu'il se passait autour d'elle. Le bassin était plongé dans une plénitude particulière. Les escargots silencio, aux premières fraîcheurs nocturnes, refaisaient surface sur les berges et, bercés par le clair de lune, laissaient leur coquille émettre une lueur verte semblable à une veilleuse. Les enfants craignant les démons hypniques appréciaient la compagnie de ces petits mollusques bienveillants. Le vent qui s'engouffrait dans le domaine lacustre faisait siffler les colonnes de cristal azur et onduler les oriflammes. Les clapotis de l'eau s'accouplèrent à ce léger cornement. Apaisée, elle laissa ses paupières s'alourdir. Lorsque son esprit fut embrumé par mille fantasmes, elle fut remuée par des vaguelettes qui semblaient se vouloir discrètes.

« Les bassins de la cour sont toujours pris d'assaut au crépuscule, murmura une voix grave. Il faut s'endormir à l'heure des Piafs pour espérer avoir une place dans ces couchettes bondées ! Pélomée, accepterais-tu ma compagnie malvenue ?

— Vous n'êtes jamais malvenu, prince Dorefah, répondit-elle. Ce bassin n'est pas des plus confortables, mais je le sais capable de panser les écailles calcinées. »

Étant un Zora de grande taille, le prince pouvait s'asseoir au fond du bassin tout en gardant la tête hors de l'eau. Ses nageoires céphaliques remuèrent légèrement lorsque le regard fuligineux de Pélomée croisa le sien. Ses branchies se soulevèrent, formant de minuscules bulles à la surface. Ils restèrent un instant à se dévisager.

« Ces derniers temps, tu fais beaucoup parler les gens près de la Reine ma mère, dit-il d'un ton ajusté. Tes insomnies ne cesseraient de se répéter. Ta maladresse te trahirait auprès de Sa Majesté. »

Pélomée sentit son cœur se serrer. Sa Majesté appréciait les ragots ; les demoiselles près de la cour n'en manquaient jamais. La jeune Zora était devenue la cible principale des clabaudages de ces dernières.

« L'on m'a aussi rapporté tes humeurs changeantes.

— Vais-je être exclue pour mes médiocres services ?

— La Reine ma mère ne saurait supporter longtemps une demoiselle aussi gauche, admit-il. J'ai demandé au Roi mon père de t'octroyer le temps nécessaire à ton rétablissement. »

Dorefah balaya les lieux du regard. À cette heure-ci, aucune âme n'était éveillée ; seuls les gardes nocturnes l'étaient pour assurer la sécurité du domaine de Leurs Majestés. Alors, avec souplesse, il traversa le bassin pour rejoindre son interlocutrice. Le regard noir de Pélomée absorbait le reflet de la lune à la surface.

« La Reine ma mère m'accuse de traîtrise. Elle a eu connaissance de mes songes troublés. Ceux où je vois notre domaine tomber sous les assauts d'un mal séculaire. Ceux où je vois la famille royale disparaître sous les affres de la guerre. »

Le regard noir se déforma.

« Ceux où je vois que notre lignée n'est pas celle destinée à protéger le domaine du mal qui sévit là, quelque part, dans les entrailles de cette terre. »

Pélomée se redressa. L'eau du bassin se déversa en minuscules cascades entre ses écailles de jais.

« Qui suis-je seulement pour remettre en cause vos visions, prince Dorefah ? dit-elle. Seriez-vous en train de me dire que l'intendant Neume prépare votre exil ?

— Tu étais bien au courant de ces rêves… Les demoiselles savent donc tout.

— Prince, vous avez partagé votre couche avec Dlle Sonatte… renchérit-elle d'une voix tremblante. Vous lui aviez parlé de ces songes qui vous troublent tant. Nous étions toutes au courant avant Sa Majesté. Seulement, Dlle Sonatte est une personne peu raisonnée. Elle parle sans réfléchir aux conséquences.

— Quel idiot je fais, n'est-ce pas ? »

Dorefah la soutint de ses yeux ambrés. Pélomée ne cilla pas. Elle s'attendait à ce déroulé des évènements ; il s'était abandonné en réponse aux flagorneries des demoiselles. Cela ne pouvait pas être sans répercussions. Elle sentit son cœur se serrer. Les Zoras près de Leurs Majestés étaient liées par une promesse fondatrice destinée à protéger les secrets de la famille, qu'importe ce qu'ils renfermaient. Par vanité, Sonatte venait de rompre le lien.

« L'intendant Neume m'a envoyé en mission dans les montagnes d'Hébra, dans le village de Vuher, poursuivit le prince avec calme. Ce village est rongé par un mal inconnu. Je ne donne pas cher de sa survie. Au fin fond de la toundra, personne ne s'en inquiète… Mais ce n'est ni plus ni moins que le berceau du mal séculaire de mes cauchemars.

— Il a l'intention de vous tuer, prince Dorefah, répondit-elle, la gorge serrée. Vous n'êtes pas un traître, nous demoiselles le savons. J'irai m'entretenir avec Sa Majesté demain et l'interroger sur votre départ.

— Je t'interdis de t'adresser à la Reine ma mère, gronda-t-il. Vous, demoiselles, n'êtes pas censées être au courant. Neume et moi nous sommes entretenus dans l'ombre des rumeurs ; les ignorants penseront à un simple voyage de plaisance. »

Pélomée acquiesça lourdement. Un silence naquit de cette discussion houleuse, laissant ainsi les clapotis du bassin s'exprimer avec discrétion. Les escargots silencio demeuraient immobiles sur les berges ; leur lueur ne faiblissait pas sous le clair de lune.

Son regard s'attarda sur la main gauche du prince. Elle était grande et elle tremblait, trahissant l'angoisse qui enserrait son propriétaire. Délicatement, la demoiselle la saisit pour l'embrasser. La peau bleue était douce, bien loin des écailles noires qui vêtissaient son corps menu. Elle fit glisser la paume moite sur sa joue avant de se presser contre Dorefah.

« Laissez-moi vous tenir compagnie cette nuit, murmura-t-elle. Cependant, vous devrez me croire sur parole lorsque je vous assure que je vous éviterai l'exil. »

Il lui répondit par une étreinte. Ensemble, ils s'installèrent dans le bassin et laissèrent l'eau fraîche éteindre les tisons de leur conscience.


« Insondable » : voilà comment les Zoras de la cour désigneraient la grâce de Dlle Sonatte. Sous ses habits d'écailles écarlates, elle savait attirer les faveurs comme nulle autre demoiselle ; la reine appréciait l'écouter chanter les aubades des Légendes aquatiques. Elle avait une voix saisissante, capable de reproduire avec une justesse calculée le lyrisme des textes fondateurs.

Seulement, Sonatte ne chantait pas toute la journée pour ravir les ouïes de la reine et des proches de la cour. Elle était une demoiselle de second rang : elle s'occupait avec attention des bijoux royaux et assurait la décence des lieux. Dès lors, hiérarchiquement, elle n'avait qu'une moindre valeur à côté de ses semblables.

Lorsque le soleil était à son zénith, la Zora s'affairait — avec les autres demoiselles du même rang — à préparer la table pour le déjeuner des gouvernants du domaine. Habituellement d'humeur bougonne durant cette entreprise, Sonatte était étrangement coite. Sûrement subodorait-elle désormais le malaise ambiant, le prince Dorefah ayant jugulé prématurément leur liaison. Contrairement à ses consœurs, Pélomée n'était pas particulièrement surprise de ce changement soudain ; elle était davantage animée par la colère. Appuyée contre une colonne de cristal de la salle à manger, la Zora aux écailles noires saisit fermement sa congénère par le bras lorsqu'elle passa devant elle, des couverts dans les mains. Elle lui fit traverser un couloir avant de la jeter dans un coin à l'abri des oreilles indiscrètes.

« Qu'as-tu fait, pauvre idiote ! Tu es bien plus douée pour pousser la chansonnette au lit que pour taire les secrets de Son Altesse ! tonna Pélomée.

— Sœur, pourquoi m'en vouloir ? Il s'agit d'un acte de traîtrise ! Je ne pouvais laisser cette flétrissure côtoyer la pureté de Leurs Majestés.

— As-tu seulement connaissance des conséquences de tes dires ? Le prince Dorefah est donné en pâture à la mort !

— Mensonges… répondit-elle, la voix assaillie par l'angoisse. J'ai entendu Madame. Ce sont des absurdités, elle n'en tient pas rigueur au Prince son fils.

— L'intendant Neume n'est pas du même avis que Sa Majesté. »

Sonatte défaillit. Elle s'effondra avant d'éclater en sanglots, laissant l'argenterie se répandre sur le carrelage azur. Elle releva un visage dévasté par l'angoisse. Son regard saccagé s'ancra dans les yeux noirs de son interlocutrice.

« Ah Pélomée… Que va-t-il m'arriver ? Vais-je mourir sous les coups du prince Dorefah ?

— Il est le seul à connaître ton sort, Sonatte. En attendant ta mort, rends-toi utile… L'intendant Neume sait. Fais tout ton possible pour protéger le prince, et peut-être fera-t-il preuve de clémence. »

Cinglante, Pélomée n'avait nulle envie de prendre sa congénère en pitié. Elle l'abandonna dans ce coin de couloir qui reliait la salle à manger aux bassins tièdes et parfumés, et s'empressa de descendre les escaliers qui menaient au deuxième étage. Réprimander Sonatte pour son exaction était inutile ; son châtiment était déjà tombé. Le cercle des demoiselles commençait à l'exclure, fortement affecté par la rupture du pacte.

Le deuxième étage était majoritairement côtoyé par les Zoras de la cour à l'heure des repas, mais aussi aux heures creuses en guise de salon littéraire tourné vers la lecture des textes fondateurs. De longs canapés étaient disposés au fond de la salle et clôturaient les bibliothèques qui regorgeaient d'ouvrages religieux. Des tables trônaient à l'entrée, foisonnantes de nourriture et de boisson. Les gens qui pénétraient dans ces lieux devaient être parfaitement secs, de manière à ne détériorer aucun bien royal. Les livres provenaient des territoires hyliens et étaient donc faits de papier, les rendant fragiles.

À l'approche du déjeuner, la pièce était pleine. Pélomée dut se frayer un chemin entre les créatures aquatiques bardées de bijoux et le brouhaha ambiant. Elle devait rejoindre les bibliothèques ; le prince Dorefah lui avait demandé, au petit matin, de lire le chapitre XIII des Légendes aquatiques. Lorsqu'elle arriva à destination, elle entreprit de chercher le dos du texte légendaire avant le passage qui l'intéressait.

« Vous êtes prise d'une fringale littéraire, demoiselle Pélomée ? »

Cette voix ne lui était pas inconnue. Elle appartenait à un Zora aux nageoires dorsales imposantes. Son corps — couvert de cicatrices — portait les souvenirs du soutien qu'il avait apporté au roi Dorefah Ier lorsque le Mal s'était réveillé, il y a un siècle de cela. Neume avait su ferrer la confiance de Sa Majesté le roi par sa dévotion et se hisser au sommet de la hiérarchie.

« Intendant, le salua-t-elle avec solennité. Les Légendes aquatiques sont de bons textes pour se mettre en appétit. Vous souhaitez vous joindre à cette lecture ? »

Il déclina d'un geste de la tête. Son unique œil sombre la dévisageait. Ce dernier semblait si profond que la demoiselle crut perdre son regard dans les abysses.

« Que diriez-vous de déjeuner ici ? Cela changerait de la tristesse habituelle de vos repas entre demoiselles. »

La proposition débordait de défiance. Pélomée attisait d'ores et déjà les soupçons de l'agent. Dès lors, elle ne pouvait refuser son invitation. Il se doutait que le prince Dorefah s'était confié sur les récents évènements. Si un autre individu de la cour s'intéressait à la véritable lignée censée régner sur le domaine Zora, cela renverserait toute la construction monarchique établie sur plusieurs générations.

« Ce serait avec plaisir, conclut Pélomée.

— Vous pourrez partager vos découvertes tout à l'heure, au salon littéraire », ajouta Neume en cherchant la moindre faille dans ses prunelles noires.

Elle lui offrit un modeste sourire en guise de réponse. Impassible, il lui indiqua une direction à suivre. Ils traversèrent la foule qui s'enivrait doucement. Les rires incontrôlés fusaient de part et d'autre, l'alcool les incitant insidieusement à se manifester. À l'étage supérieur, la famille royale avait dû commencer à manger.

Ils quittèrent la salle et s'enfoncèrent dans les corridors taillés dans la pierre marine. À mesure qu'ils progressaient, Pélomée comprit que l'intendant ne comptait pas partager un repas en sa compagnie. Son cœur tambourinait dans sa poitrine. Elle sentit l'angoisse la suffoquer. Pourtant, elle suivait les pas de son guide sans émettre une seule protestation. Les imposantes nageoires dorsales de celui-ci se balançaient de droite à gauche, comme des têtes ballottantes de buffles.

Ils débouchèrent sur une guérite. N'étant plus utilisée par les gardes royaux, elle avait été aménagée en chambre de repos pour les tours de garde nocturnes. Elle était déserte et ne comportait qu'une petite fenêtre de cristal qui offrait une vue sur l'entrée du domaine ; le Grand pont Zora, qui reliait le bord de la cascade aux lieux, se déroulait comme un serpent depuis l'horizon. Neume ferma la porte derrière lui. Son œil perçant se reposa ensuite sur la silhouette menue de la demoiselle prisonnière. Elle demeurait le dos droit, luttant pour ne pas trembler.

« Ôtez vos bijoux, demoiselle Pélomée. »

Elle s'exécuta. Elle retira son ras-du-cou en argent orné de pierres, ses boucles en rubis et ses gros bracelets de cuivre avant de les poser à même le sol. L'intendant lui saisit le poignet lorsqu'elle se redressa, la tira vers lui et la frappa violemment au visage. Pélomée poussa un cri sourd avant de tomber. Un goût de fer lui emplit la bouche. Elle voulut se lever, mais son ravisseur la plaqua au sol d'une poigne ferme à la gorge. Il compressa sa poitrine avec son genou, et de sa main libre, il la molesta.

Sa victime se débattit comme un beau diable. Elle le frappa à la tête de ses poings, au ventre de ses pieds en espérant lui faire lâcher prise. Mais plus elle résistait, plus il la meurtrissait. Elle n'arrivait plus à respirer. Son cœur s'emballait et sa vue s'obscurcissait, ne laissant visible qu'une figure borgne et déformée au-dessus d'elle. Elle voulut hurler à pleins poumons, se libérer de l'intendant qui s'acharnait sur son visage tuméfié. En vain.

Lorsqu'il la sentit faiblir, Neume la relâcha avant de se relever. Pélomée se recroquevilla, haletante. Son corps mutilé tremblait. Le sang qui parcourait son visage glissait lentement sur le sol. La pierre poreuse l'absorbait.

« Intendant Neume, murmura-t-elle. Vous ne pouvez pas tuer le prince Dorefah… Cette lignée usurpatrice ne peut pas continuer à régner. Elle ne peut pas protéger le peuple zora des supplices du Mal… Vous devez laisser faire le prince… »

La porte claqua. Il avait quitté la guérite.


« Mes rêves se poursuivent et continuent de me montrer l'avenir. L'avenir proche. »

Dorefah, les avant-bras sur les genoux, serrait les poings. Installé contre le rebord du bassin, il faisait face à Pélomée qui demeurait dans un profond silence.

Peu de temps après son agression, un garde de nuit — cherchant le repos avant ses heures d'activité — l'avait trouvée dans la guérite, gisant sur le sol. Il avait alors fait commander la venue du médecin du domaine qui maîtrisait les sorts de soin. Dans l'intimité de cette étroite pièce, le médecin avait pansé le visage tuméfié de la victime et effacé toutes traces de coups et blessures. Il n'avait pas posé de questions ; sûrement avait-il dû penser à un acharnement injuste d'une autorité envers une demoiselle.

« Le Mal viendra par la Luterrane et se déversera dans le lac Ruto, poursuivit-il, la tête baissée. Notre domaine sera en grand danger. Beaucoup d'entre nous périront… Mais Leurs Majestés sont en mesure d'endiguer le Fléau ; elles possèdent des pouvoirs pour l'enrayer, tant qu'il n'est pas très puissant. »

La demoiselle l'écoutait, luttant pour ne pas laisser transparaître son trouble. Ses nageoires tremblaient encore de la violence de l'intendant Neume.

« Cependant, le Mal ne cessera de gagner en puissance. Les pouvoirs de cette lignée ne seront jamais en mesure de protéger le domaine sur plusieurs générations… Voilà pourquoi un sang pur doit absolument couler dans les veines de la royauté. Je dois accéder au trône et me marier avec une Zora possédant le sang des Légendes.

— Où voulez-vous en venir, prince Dorefah ?

— N'as-tu point lu le chapitre XIII des Légendes aquatiques ?

— Je suis navrée, répondit-elle. L'intendant m'en a empêchée. »

Il la dévisagea. Elle s'enferma dans le silence pour contenir ses émotions ; le prince ne devait pas savoir ce qui était arrivé. S'il l'apprenait, il se laisserait guider par la fureur et précipiterait ses objectifs.

« Il faut laisser les sbires du Fléau pénétrer dans le domaine, expliqua-t-il. Nous ne préviendrons personne de leur arrivée par la Luterrane. Ainsi, Leurs Majestés ne pourront user de leurs pouvoirs au moment opportun pour les repousser. Là, je les assassinerai.

— Vous comptez vous servir du Fléau comme d'une diversion… Mais comment allez-vous le repousser si Leurs Majestés ne sont plus ?

— Les Légendes aquatiques parlent d'un jeune prince salvateur. Hylia est avec moi. Mes pouvoirs protègeront le domaine.

— Notre déesse est une grande protectrice, dit Pélomée d'un ton calme. Cependant, compter uniquement sur les récits légendaires ne semble pas être le plus opportun.

— Douterais-tu de l'existence de la grâce d'Hylia ? »

Son regard se fit accusateur. La demoiselle se recroquevilla.

« Non, bien sûr que non, prince Dorefah. Hylia est grande et en tout temps, elle a su protéger ses enfants. Elle saura vous conférer les pouvoirs nécessaires à la protection du peuple zora. »

Le prince acquiesça, satisfait. Il s'éclipsa ensuite, la laissant seule dans le bassin. Peu de temps après son départ, elle s'enfonça dans un sommeil troublé. Ses songes retranscrivaient les confessions de Dorefah ; elle voyait le domaine submergé par le Fléau et entendait les hurlements perçants du peuple acculé par les sbires délétères. Lorsqu'elle s'éveilla aux premières lueurs matinales, son visage était couvert de sueur. Elle plongea la tête dans l'eau pour se débarbouiller avant qu'une de ses congénères, Dlle Valotine, ne vienne la trouver. Cette dernière lui informa que la reine avait levé sa convalescence accordée par le roi et qu'elle devait désormais reprendre ses activités de demoiselle.

Valotine la conduisit au troisième étage — dans les quartiers de la famille royale — où elles entreprirent toutes les deux de préparer les bassins parfumés. La salle était dominée par une voûte chaleureuse ; elle laissait entrevoir la majestueuse statue de poisson qui surplombait le domaine Zora. Elles vidèrent l'eau de la veille et la remplacèrent par une fraîche en provenance de la cascade. Puis Pélomée alla récupérer une jarre ornée de délicates volutes qui contenait un concentré de lavande. Elle versa consciencieusement le contenu dans l'étang. Il exhala alors un parfum enivrant. Ce travail achevé, elles rejoignirent les demoiselles dans les cuisines qui préparaient le petit-déjeuner.

Là, certaines s'affairaient à découper des tranches de saumons des confins de Tabanta, réputés pour l'énergie qu'ils pouvaient offrir aux organismes affaiblis. D'autres s'occupaient de rincer les œufs des carpes armo tandis que les restantes confectionnaient les sauces aux algues. Pélomée repéra Sonatte qui sortait les assiettes, la mine contrite. Elle portait des ecchymoses : l'œuvre de la colère princière. Leurs regards se croisèrent un bref instant avant de se détourner.

Les demoiselles purent servir le petit-déjeuner en milieu de matinée. Le roi et la reine s'étaient levés à la même heure. Ils partagèrent ainsi le repas ensemble, profitant de la compagnie des jeunes Zoras. Les plus amusantes accompagnaient les mets matinaux, soucieuses de mettre le couple royal dans de bonnes dispositions pour la journée. Le prince Dorefah était demeuré absent, isolé dans ses quartiers. Se doutant de l'angoisse qui devait ternir la santé de celui-ci, Pélomée était allée lui déposer une assiette fraîche devant le rideau opaque qui le protégeait des yeux malhonnêtes ; il ne l'avait toujours pas touchée lorsqu'elle était revenue la récupérer.

« Pélomée, lança-t-il. Viens.

— Mon rang ne me permet pas de pénétrer dans vos quartiers. J'en suis navrée.

— Ils vont bientôt arriver. Ils sont dans la Luterrane. Je sens leur présence. »

La demoiselle se tut. Comment pouvaient-ils déjà être aux abords du domaine ? Elle était persuadée qu'ils n'arriveraient que dans quelques jours. En plus, les dires du prince avaient présagé la même hypothèse.

« Entre. C'est un ordre ! » tonna-t-il.

Elle souleva doucement le rideau immaculé, comme si elle craignait que des intrus surgissent. Derrière, la pièce était suffisamment spacieuse pour accueillir les nombreux adeptes du salon littéraire. Le toit taillé dans le cristal filtrait les rayons du soleil, diffusant des traits azurés à la tonalité réconfortante de part et d'autre des lieux. Dorefah était installé sur une banquette cristalline garnie de coussins en tissu aquatique.

D'un signe de tête, il l'invita à s'asseoir. Elle prit place, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Ses écailles noires frémirent au contact des mains princières. Le regard ambré de son partenaire pesait sur ses nageoires.

« Restons confinés. Lorsque les premiers cris jailliront, nous saurons. »

Son ton était ferme. Il lui saisit les poignets et resserra sa prise qui comprimait ses bracelets de cuivre autour de sa peau squameuse. De cette manière, il lui faisait comprendre qu'il ne fallait pas le trahir, et demeurer à ses côtés jusqu'au moment venu.

« Je ne suis qu'une couarde, prince Dorefah, articula-t-elle. Je ne peux pas vous sauver de l'exil.

— Je le sais bien.

— Il faut prévenir Sa Majesté. Si nous n'intervenons pas dans les minutes qui suivent, le peuple risque de mourir sous les premiers assauts du Fléau…

— Il ne faut prévenir personne. Il est de mon devoir de faire couler le sang des Légendes dans les veines de mes futurs héritiers. Le recul n'est pas une option. »

Pélomée sentit sa bouche pâteuse, son cœur battre contre ses côtes. Elle ne pouvait plus fuir. Elle avait confié sa promesse au prince. Ce dernier l'amena contre lui pour l'étreindre, ou plutôt pour contenir les tremblements qui l'accablaient.

Derrière le rideau de la chambre, le domaine Zora était traversé par divers bruits témoignant de la vie qui y régnait : les pas précipités des servantes qui se hâtaient pour préparer le déjeuner, les conversations bariolées des proches du couple royal, les rires innocents des jeunes créatures couvertes de bijoux.

Bientôt, les rayons azurés qui traversaient la pièce apparurent comme des poignards transperçant l'atmosphère. La chaleur réconfortante qu'ils devaient apporter devenait étouffante, si bien que Pélomée commençait à haleter et à blêmir. Dorefah demeurait silencieux, se contentant de presser davantage son corps chaud contre le sien. Ensuite, ses muscles se tendirent, prêts à agir.

Le brouhaha s'évanouit. Il extirpa une dague de son ceinturon serti de topazes. L'arme émit un cliquetis à la sortie de son fourreau. Un hurlement fendit le ciel. La demoiselle se recroquevilla dans les bras princiers. Une sentinelle donna l'alerte depuis son poste de vigie.

« Garde ton calme, Pélomée, chuchota-t-il. Lorsque Leurs Majestés mes parents se réfugieront dans la cave, j'irai les assassiner. Tu dois rester dans mes quartiers jusqu'à ce que je revienne. Tu es en sécurité ici. Cet endroit est béni par la grâce d'Hylia. »

Il y eut de nouveaux hurlements. Pélomée ramena ses nageoires crâniennes sur ses ouïes pour se protéger du massacre qui se préparait. Si cet endroit était bel et bien béni par la grâce hylienne, alors elle pouvait demeurer ainsi jusqu'à ce que le malheur cesse. Rapidement, le domaine fut gangréné par la panique. Dorefah finit par se lever. Il prit une profonde inspiration, son regard ancré dans celui de sa partenaire.

« Ne me laissez pas seule, de grâce… dit-elle, la voix chancelante. Je suis terrifiée. Que va-t-il m'arriver si personne ne peut me protéger ? »

Le prince lui répondit en déposant un couteau sur la banquette. La lame reflétait la lumière environnante tant elle était affutée. Il l'embrassa ensuite dans le cou avant de franchir le rideau, dernière frontière entre la vie et la mort. Elle le vit disparaître derrière le voile immaculé qui retomba lourdement, comme une porte se refermant sur un châtiment.

Les cris extérieurs s'embrasèrent. Pélomée déglutit avant de saisir l'arme qu'elle fit glisser entre ses doigts ; un petit filet de sang ne tarda pas à s'écouler jusqu'à ses phalanges. Cet endroit n'était aucunement protégé par une divinité. Si elle restait cloîtrée dans ces quartiers, les sbires du Fléau risqueraient de la prendre par surprise. De plus, elle se refusait d'abandonner ses semblables à leur sort : elle devait leur venir en aide.

La demoiselle se posta à l'entrée, sa main refermée autour du couteau. À peine eut-elle le temps de rassembler son courage qu'une silhouette écailleuse surgit dans un cri horrifié. Sonatte tomba dans ses bras, traversée par des spasmes de panique.

« Oh sœur ! Ce sont des sirènes ! Ce sont les créatures maléfiques des Légendes ! Ce sont elles qui ont eu raison de Ruto la Prodige par le passé ! pleura-t-elle.

— Sœur, il faut que tu restes confinée dans cette chambre. Le prince Dorefah a disparu, je dois partir à sa recherche. »

La congénère allait répliquer, mais Pélomée ne lui laissa pas ce loisir. Elle s'empressa de fuir les quartiers royaux pour découvrir l'extérieur. L'étage avait été déserté : les hurlements provenaient certainement des niveaux inférieurs. Elle descendit quatre à quatre les escaliers et fut frappée d'horreur.

Dans les couloirs d'azur, des Zoras de la cour gisaient dans un bain de sang. Leurs nageoires déchirées trempaient dans le liquide écarlate tandis que leurs intestins se répandaient sur le sol de cristal. Certains avaient la tête tournée vers la nouvelle venue ; ils la fixaient de leurs yeux vitreux. La demoiselle réprima un haut-le-cœur puis s'effondra. Elle suait à grosses gouttes : des sueurs froides. Elle éructa avant de régurgiter le contenu de son estomac.

« Ah Hylia… Offre la paix à ces âmes esseulées et protège-moi des créatures maléfiques… »

Pélomée respira profondément pour recouvrer un semblant de courage. Elle récupéra son couteau et se redressa, gauche sur ses jambes tremblantes. Prudemment, elle traversa les couloirs ensanglantés avec la lame pointée dans la direction empruntée. La cave était proche. C'était dans cet endroit que la famille royale trouvait refuge lorsqu'une menace se présentait.

La demoiselle finit par déboucher sur une pièce étroite ; celle-ci donnait sur un corridor. À pas feutrés, elle s'y glissa avant qu'une forme bleue ne fonde sur elle. Pélomée fut renversée. Son dos heurta violemment le carrelage noble ; son corps fut parcouru de soubresauts sous l'effet du choc. Une bête à la peau lisse et au grand regard jaune lui faisait face, sa gueule armée de crocs acérés prête à la déchiqueter. Dans un cri terrifié, sa proie se débattit pour s'en dépêtrer. Les dents aiguisées parvinrent à atteindre son épaule, décochant un geignement à sa victime. Elle agita désespérément son couteau et réussit à l'enfoncer dans le cou de la créature. Cette dernière gémit ; elle en profita pour la repousser de ses pieds.

Une substance noire s'échappait de la plaie ouverte de la bête. Celle-ci se tordit de douleur sur le sol. Elle semblait s'étouffer, comme si le liquide étrange emplissait toute sa trachée. Pélomée ne put détacher son regard de la créature agonisante. La sirène faisait environ la taille d'un jeune Zora. La ressemblance était particulièrement dérangeante ; son visage était difforme. Ne possédant qu'une longue queue à la place des jambes, elle usait de ses bras pour se déplacer mais était suffisamment véloce pour prendre ses victimes par surprise.

Lorsque son ennemie fut immobilisée, elle courut à grandes enjambées en direction de la cave. Le domaine était plongé dans un silence déroutant ; les cris s'étaient évanouis. Que restait-il du glorieux peuple aquatique ? Avait-il réussi à trouver refuge quelque part ?

Elle s'arrêta en milieu de chemin, non loin de la passerelle. Les cadavres majestueux du roi Dorefah Ier et de la reine Misolpha se tenaient en travers. À la vue de leurs jugulaires sectionnées, elle comprit que ce n'était pas du fait des sirènes. La dague princière était seule responsable de ce crime. Toute la construction monarchique, fondée sur des croyances mensongères perpétrées par des générations usurpatrices, venait de s'effondrer. À présent, le peuple zora allait devoir avancer en traînant son passé et ses victimes comme des boulets de forçat, ignorant que cette tragédie était l'œuvre de leur nouveau roi.

La demoiselle se figea un instant, l'esprit lourd et embrumé, avant de s'agenouiller. Entre plusieurs sanglots, elle récita ses prières en ancien hylien. Elle ne pouvait être bénie de la déesse, elle qui avait commis un terrible péché.

« Pélomée. J'allais venir te chercher. »

Dorefah enjamba les corps. Sa peau bleue était couverte de sang, ses grandes mains chaudes portaient la culpabilité du meurtre. Derrière lui, l'intendant Neume était appuyé contre le mur du corridor, la mine sombre. Lui qui avait été un serviteur dévoué à la royauté, il n'était désormais plus qu'une ombre du domaine. Il ne pouvait plus assommer le fils du couple royal de sa supériorité : Son Altesse détenait l'issue de son sort.

Le prince adopta la même position que sa congénère tremblante. Il la déchargea de son couteau et la saisit délicatement par le menton pour redresser sa tête. Ils se regardèrent, puis elle sentit un baiser fiévreux tamponner ses lèvres.

« Pr… Prince, qu'avons-nous fait… articula-t-elle entre deux sanglots. J'ai tant de remords… Comment puis-je vivre avec la mort de Leurs Majestés… ?

— Tout ceci n'est pas ton œuvre, mais la mienne. »

Dorefah la couvrit d'une étreinte. Sa douleur à l'épaule l'élança subitement : la blessure causée par la créature du Fléau était béante. Il fallait arrêter l'hémorragie.

« Les sirènes étaient peu nombreuses. Elles ont toutes été chassées, dit-il d'un ton calme. Désormais, je te somme de te reposer. »

La demoiselle sentit une lame percer la peau fine de son ventre. Lentement, elle s'enfonça jusque dans ses entrailles. Pélomée toussa ses premiers crachats ensanglantés, les yeux animés par la peur. Son cœur s'emballa, ses doigts menus s'agrippèrent aux bras du prince. Il demeurait de marbre.

« Tout est terminé, Pélomée, poursuivit-il d'une voix rassurante. Il est temps de dormir. Je ne peux courir le risque de te laisser éveillée, toi qui sais tout.

— Jamais je ne révèlerai… Pr… Prince, de grâce… Sauvez-moi…

— Chut. N'y a-t-il rien de plus beau que de s'endormir au creux des bras royaux ? Peu de demoiselles ont joui de ce privilège. »

Elle bascula en arrière. Dorefah la retint. La souffrance qui la traversait de part en part était indicible. Elle voulut la hurler, mais de sa gorge ne sortait qu'une écume écarlate. Sa vue fut parasitée par des taches blanchâtres ; elle ne distinguait plus qu'une silhouette floue qui se découpait timidement du décor.

Hylia vit, en passant sur la terre des mortels, un couple de créatures aquatiques. Il était à la tête d'un royaume et se targuait de posséder des pouvoirs conférés par la bonté divine.

« Maîtresse, lorsque le Fléau émergera, nous pourrons le châtier des terres sacrées. N'ayez crainte, car nous protégeons vos enfants. »

Hylia répondit : « Vénérés Zoras, je ne reconnais point le sang de mes ancêtres dans vos veines. Qui donc vous a cédé le trône ? »

Le couple dit : « Voilà plusieurs générations que nous régnons sur ces lieux, Maîtresse. Nous le protégeons du maléfice qui doucement s'éveille en Hyrule. »

La déesse poursuivit : « Votre bâtardise ne saurait tromper ma vigilance, Vénérés Zoras. Vous, porteurs d'un mensonge, devez quitter votre place. Votre fils, le prince, assurera la continuité de la royauté ; il fera couler le sang de nos ancêtres chez ses héritiers légitimes. »

Le couple refusa, animé par l'avarice. Hylia s'adressa alors au prince dans ses songes. Elle lui somma de rétablir l'équilibre dans le sang royal. Cet équilibre était nécessaire à la survie de leur peuple. Elle lui offrit ensuite sa bénédiction. Ainsi, le fils pouvait destituer ses parents sans craindre le courroux céleste.

La nuit avant la résurrection du Mal, le prince salvateur usa de ses pouvoirs octroyés par la grâce divine. Il tua ses géniteurs. Ils furent graciés par la déesse qui leur accorda la paix éternelle.

Elle dit : « Prince, sauveur de l'équilibre en Hyrule, je vous confie le devoir de veiller sur mes enfants. Vous lèguerez le trône à vos héritiers de sang pur. Ainsi, votre âme sera purgée de ses péchés ; vous accéderez à la paix éternelle à votre tour. »

Légendes aquatiques, chapitre XIII