Londres, Novembre 2001

Ce jour-là, il pleuvait. Les gouttes de pluie qui tombaient sur le sol goudronné traçaient des sillons tant l'eau commençait à s'accumuler dans le caniveau.
Alors que les gens s'abritaient sous leur parapluie ou leur capuche, un homme restait là, à découvert sur le trottoir. Immobile, le cou légèrement rentré dans le grand col relevé de son manteau, il demeurait droit, à fixer l'autre côté de la rue. Il ne prêtait pas attention à la pluie qui imbibait le tweed de son caban et se contentait seulement de ramener en arrière, par moment, la longue mèche de cheveux trempait qui lui tombait continuellement sur le visage.
Raide comme un piquet, les mains enfoncées profondément dans ses poches, les cheveux blonds ruisselants, l'homme de ne bougeait pas.
Il restait là, insensible à la pluie, à l'eau qui perlait le long de sa nuque. Les lèvres pincées, les sourcils froncés, le long manteau noir, tout en lui était maussade.
Puis, soudain, sans que rien n'ait changé, l'homme se mit à marcher. Après avoir jeté un dernier regard à la devanture du magasin où un homme et trois femmes, abrités sous un grand parapluie jaune décoré d'un blaireau, regardaient des jeux de société dans une vitrine, il s'éloigna vers une ruelle attenante à l'artère commerciale et disparut

C'est trempé, d'une humeur de chien, et amer que Zacharias Smith poussa la porte de son appartement qu'il louait dans le grand Londres.
Après la guerre, il n'avait pas souhaité revenir dans l'immeuble de ses parents qui abritaient plusieurs descendants d'Helga Poufsouffle. Il n'avait jamais aimé la cohabitation et en avait déjà bien assez souffert à Poudlard. Il n'allait pas s'infliger ça une deuxième fois, alors, faisant fi des remarques de sa famille, il avait quitté le magnifique et vieil immeuble du centre-ville pour s'excentrer dans un quartier tout neuf.
Sa mère avait accepté son éloignement avec dépit, son père, après avoir visité l'endroit, avait accepté qu'il emménage dans ce nouvel immeuble pour sorciers qui avait été construit dans un quartier où moldus et sorciers se mêlaient, sans que les premiers ne soient au courant.
Son père avait bien sûr tenu à lui acheter l'appartement le plus spacieux de la résidence et ainsi, à vingt et un an, il se retrouvait propriétaire d'un magnifique loft. « Voit ça comme ton premier investissement » lui avait-il dit en lui tendant les clés.
Il avait bien vu que ses parents étaient quand même un peu déçus qu'il vive dans un endroit sans histoire, sa famille avait toujours aimé les vieilles choses et les bâtisses d'un autre temps faisaient bien sûr parties de l'ensemble. La demeure Smith était un antique immeuble tout en briques rouges, vieux toits mansardés, antiques tapisseries et plancher grinçant.
Zacharias avait toujours détesté ça, il n'aimait pas les vieilleries comme il les appelait, ce qui ne manquait pas de faire grincer les dents de son grand-père, pour son plus grand plaisir.

D'habitude, il aimait le calme qui régnait dans son appartement parfaitement rangé. Pourtant, aujourd'hui, la solitude lui pesait. Avoir aperçu ses anciens camarades de dortoir dans cette boutique de jeux lui avait laissé un goût amer dans la bouche et soudain son appartement ne lui paraissait plus aussi confortable qu'ordinaire. Comme si, tout d'un coup, les murs étaient devenus trop étroits et le silence affolant. Alors qu'il commençait à ne plus pouvoir respirer, tandis qu'il étouffait dans son immense loft, il transplana en désespoir de cause.
Ça avait été un réflexe, un saut dans le vide, sans réfléchir. Il avait transplané, et cet acte irréfléchi aurait pu lui coûter très cher. Mais heureusement il était indemne, sa crise de panique n'avait pas causé de problème autre que celui de se retrouver perdu il ne savait où dans le Royaume-Uni.

Une fois sa panique maîtrisée, il reprit le sourire narquois qu'il avait l'habitude d'arborer et jeta un coup d'œil autour de lui pour savoir où il avait atterri cette fois-ci. Ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait. Il lui était déjà arrivé de faire des crises de paniques qui conduisaient irrémédiablement à des transplanages aléatoires, et ce avant même d'avoir passé son permis de transplanage. Le médicomage qu'il avait consulté lui avait seulement conseillé de ne pas garder ses sentiments pour lui et de s'exprimer plus sinon, quand le chaudron était plein, il avait tendance à atterrir à un endroit qu'il associait à un lieu paisible, à un moment plaisant. Malheureusement, il lui arrivait souvent de ne pas totalement se retrouver à l'endroit exact de son souvenir. Une fois, il avait atterrit à vingt lieues de la plage où il allait souvent enfant, et il lui avait fallut marcher quelques temps avant de se repérer.
Alors qu'il déambulait dans les rues de la ville où il avait atterri, il déboucha enfin sur ce qui semblait être l'artère principale. L'endroit était déjà décoré pour Noël même si décembre n'était pas là, le carrousel dans un petit square non loin lui fit reconnaître l'endroit. Il avait atterrit à York.

Il faisait froid, et bien sûr dans sa précipitation il n'avait pas emporté son manteau, pour autant il n'avait pas envie de rentrer chez lui. Il continua alors à déambuler en appréciant l'air froid vivifiant et gelé tout à la fois. Maintenant bien frigorifié, il ne rêvait que d'un bon chocolat chaud aux épices. Apercevant la devanture verte d'un restaurant, il se dirigea en grande hâte vers celui-ci. Coincé entre une pharmacie et un magasin de prêt-à-porter, ses grandes fenêtres étaient peintes de flocons de neige, de dragons des glaces et de petits pères noël. Après avoir tapé ses pieds sur le sol par habitude, il poussa la porte de l'établissement. Le restaurant occupait tout l'immeuble et s'étalait sur trois étages, au dernier, beaucoup plus étroits que les deux premiers, seules trois tables étaient disposées. Bien décidé à profiter du calme, il s'établit sur l'une d'elle et commanda un chocolat chaud accompagné d'une part de Yorkshire pudding. Curieusement, l'endroit lui paraissait familier, l'immeuble biscornu ne faisait pas moldu, tout comme le jus de citrouille qui était à la carte.

Une femme, qui se présenta comme Myrcella, revint avec sa commande et entreprit joyeusement de lui parler en dépit de son envie de solitude. Mais comme décidément ce jour-là les choses ne se passaient pas comme à son habitude, il ravala son rire sardonique et entreprit de répondre aux questions enthousiastes, et à son avis bien trop personnelles, que la propriétaire du lieu lui posait :
- D'où venez-vous, jeune homme, il ne me semble pas vous avoir déjà vu ici, vous venez pour faire du tourisme, ou des achats de Noël peut-être ? s'enquit la patronne en hélant une serveuse pour qu'elle leur apporte du jus de citrouille chaud aux épices de Noël : une spécialité de la saison à ce qu'il paraissait.

- À vrai dire, je suis venu un peu ici par hasard, j'ai comme qui dirait laissé mes pieds me guider ici, sourit-il d'un air contrit.
- Je vois. Vous cherchez peut-être quelque chose par ici. Vous savez, non loin d'ici, les landes de Moors attirent souvent les voyageurs égarés.
Il se contenta de hocher la tête en remerciant la grosse bouchée de pudding qu'il venait de prendre de l'empêcher de répondre. Il ne savait pas bien comment des landes pouvaient attirer des gens perdus, elles devaient au contraire être un bon endroit pour se perdre. Mais l'envahissante hôtesse ne semblait pas s'être rendu compte de son erreur et continuait de pépier quand quelque chose attira son attention.
Dans un murmure étouffé, penché au-dessus de sa tasse fumante la femme lui chuchota le secret des landes de Moors. Caché dans la lande, au milieu de la bruyère, il semblerait qu'il existe dans ces landes, une auberge, un endroit qui accueille les égarés, les échoués, ceux qui cherchent un endroit pour se retrouver, c'était un rade pour ceux qui avait survécu à la guerre.

Pendant tout le temps où elle avait chuchoté ses secrets, il avait regardé la flemme des bougies danser sur la console derrière elle, et dans les volutes de lumières, il avait vu sa faiblesse ce jour-là. Alors que la guerre faisait rage, il n'avait eu qu'une idée en tête : fuir ce chaos. Mais, pris au piège, il était restait, il s'était battu en essayant avant tout de sauver sa peau, comme d'habitude. Sans qu'il ne s'en rende compte, la voix s'était tue.
L'aubergiste le scrutait maintenant avec un regard perçant, mais contrairement au regard de Dumbledore qui l'avait mis mal à l'aise tant il semblait voir ses failles aussi bien que lui, le regard noisette de son interlocutrice ne le fit pas frissonner. Il n'y vit que de la bonté et cela le mit encore plus mal à l'aise.
Bien décidé à rompre le silence, il posa la première question qui lui vint en tête :
- Qui êtes-vous ?
- Une cracmol.
Elle avait annoncé ça sans sourciller, sans balbutier et cela le surprit. Généralement, les gens cachaient d'être des cracmols, mais la tenancière n'avait pas honte de son état et l'avait annoncé avec une nonchalance surprenante. Il se dit avec une pointe de jalousie que s'en était admirable, il aimerait avoir le courage d'assumer ce qu'il était, mais il en était bien souvent incapable ou alors il le faisait avec une sacré dose d'arrogance et d'ironie.

- Comment ? murmura-t-il en se pencha vers elle, alors que la serveuse revenait pour emporter son assiette.
Comment avait-elle su qui il était, qu'elle pouvait lui révéler son secret ?
- Le jus de citrouille, conclut-elle en lui faisant un clin d'œil.
Perplexe, il la regarda sans vraiment comprendre, décidément cette femme était bien étrange. Elle attendit que son employé reparte pour lui expliquer plus en détail.
- J'avais un doute en vous voyant rentrer, je ne sais pas pourquoi mais vous ne paraissiez pas vraiment à votre place. Alors je vous ai proposé mon fameux jus de citrouille. D'habitude les gens sont curieux, surpris même d'une telle boisson, vous vous êtes contenté de hocher la tête et de boire ça sans vous poser de questions. Et lorsque j'ai parlé de la guerre, j'ai vu les fantômes danser sur votre visage. Vous êtes trop jeune pour avoir vécu la Seconde Guerre mondiale donc j'ai su.
Zacharias ne savait pas ce que c'était que cette guerre mondiale, mais il ne lui posa pas la question, il n'avait pas besoin de savoir ça. Dans sa famille, on ne cherchait pas à tout expliquer, à tout comprendre, on prenait souvent les choses comme elles étaient et les beaux objets d'autrefois restaient seulement de vieilles reliques, on n'avait pas toujours besoin se savoir à quoi ils servaient pour les admirer.
- Les sorciers viennent souvent par ici ?
- Souvent oui, des gens comme vous qui viennent par hasard, d'autres qui habitent à York et ses alentours et puis il y a bien sur les habitants de l'auberge.
La curiosité commençait à s'installer en lui et il sentait qu'il avait envie d'en savoir plus sur ce mystérieux endroit dont la restauratrice lui parlait avec familiarité.
- Ils sont nombreux ?
- ça va ça vient, répondit t'elle avec un geste vague. Je n'y suis jamais allée, mais d'après ce que m'a dit l'une d'entre elle, ils sont cinq établis là-bas. Peut-être que vous les connaissez, Luna a l'air d'avoir sensiblement votre âge.

À l'entente de ce nom familier, il sursauta. Il ne connaissait qu'une Luna. C'était étrange de réentendre ce nom dans ce restaurant. Le jour même où il voyait ses anciens condisciples, il entendait le nom d'une ancienne de l'A.D., c'est comme si soudain la frontière entre ses années à Poudlard et sa vie actuelle s'était brisée et que le passé le rattrapait. Sans doute la femme avait-elle vu ses démons danser dans ses prunelles car soudain elle se leva, tira un des tiroirs de la console et lui tendit un petit dépliant où la photo d'une immense demeure s'étalait sur un papier en noir et blanc. Une adresse était notée un peu plus bas. Sans savoir pourquoi il fourra le papier une des poches de sa veste. Après avoir payé la tenancière, il franchit la porte et se retrouva dehors dans le froid.
Sans réfléchir outre mesure il transplana en direction de cette étrange auberge. Il n'avait toujours pas envie de rentrer chez lui alors pourquoi ne pas aller voir ce mystérieux endroit ?

Il regardait l'allée bordée de vieux chênes, leurs feuilles rouille étaient encore accrochées par endroit aux branches tortueuses, quand Zacharias se demanda pourquoi il était là. En temps normal il ne serait jamais venu ici. Il n'était pas du genre à se perdre … sauf quand ses émotions fluctuantes décidaient de le transporter à un autre endroit. Il n'était pas homme à rechercher de la compagnie. Mais depuis ce matin, il n'était plus si sûr de rien.
Il avait aperçu ses anciens camarades de classe et avait senti ses émotions remuer en lui, menaçant de le submerger. L'amertume se mélangeait à la déception, la tristesse et une solitude immense. De les voir tous ensembles, comme à Poudlard, l'avait blessé comme autrefois. Il n'avait jamais pu se mêler à eux, il n'avait jamais réussi à se sentir à l'aise, alors il avait cultivé son cynisme, ses sarcasmes pour ne pas montrer son malaise.
Depuis tout petit il avait l'habitude de taire ses émotions, et Poudlard n'avait pas changé ça.
Il s'était rassuré en se disant que ce n'était que des amitiés d'enfance, que ça leur paraissait et qu'il trouverait plus tard de vrais amis. Mais aujourd'hui, en les voyant encore tous ensembles, ça l'avait chamboulé.
Alors il avait toqué à la porte, sans réfléchir, seulement porté par ses émotions. Les mains dans les poches, un mince sourire narquois sur le visage pour cacher son trouble et une veste bien trop légère pour le froid automnal sur le dos, il avait attendu que quelqu'un réponde. L'estomac noué, il avait attendu que la personne dont il entendait les pas derrière la porte veuille bien l'accueillir.
Car Zacharias Smith, malgré ce qu'il disait, avait besoin d'aimer et d'être aimé, et la magie des Landes des Moors pourrait bien l'aider à se retrouver dans son maelström d'émotions.