27 août 1978

- James, où est-ce que t'as mis les photos de Sirius ?

Les photos de Sirius, c'étaient ces photos du mariage qui s'était déroulé la semaine passée. Le couple en avait fait faire des copies pour leur témoin, et il était venu les chercher ce jour.

- Sur la table de chevet, princesse ! répondit l'intéressé.

Les deux meilleurs amis purent alors entendre depuis la chambre à l'étage un « C'EST BON, JE L'AI ! », crié avec élégance. Ils étaient assis dans le canapé du salon, ou plutôt avachis, tels deux adolescents, dans cette nouvelle maison qui avait été offerte au couple par les parents de James en guise de cadeau de mariage. Les Potter vivaient à Godric's Hollow de père en fils depuis des générations. La maison des jeunes mariés avait donc été naturellement choisie dans ce village. Il s'agissait en fait d'un cottage, donnant sur le sentier qui menait à la place centrale. Il était entouré par une clôture et un portail noirs qui laissaient entrevoir depuis la rue un bout de mur crépi et le toit en ardoise qui le surplombait. Il y avait également un jardin parsemé de massifs de fleurs et de bosquets à l'arrière de la maison que les passants ne pouvaient voir. Ils vivraient là en amoureux puis avec leurs enfants.

Ils avaient confié à Sirius qu'ils voulaient en avoir deux. Même s'il n'avait pas encore trouvé son âme sœur, le jeune homme voyait parfaitement ses enfants et les leurs jouer ensemble dans cette belle maison et dans ce beau jardin où l'on verrait le temps passer joyeusement en faisant fi de la guerre. Ils étaient encore jeunes et ces projets étaient encore bien vagues dans l'esprit de Sirius, mais il était heureux lorsqu'il pensait à cette vie future qu'ils pourraient avoir tous ensemble. Un jour viendrait où il n'aurait plus l'âge pour de petites amourettes sans avenir et ce jour-là, il serait enfin prêt à rencontrer le grand amour et à faire jouer ses enfants avec ceux de ses amis. Plus tard.

Lily entra dans la pièce avec une boite en carton dans une main et une photo dans l'autre, tout sourire. Elle tira le jeune homme de sa rêverie, lui arrachant un sourire. A en juger par l'œil rieur de James, celui-ci avait contemplé son meilleur ami pendant quelques instants avant que sa dulcinée ne vienne le sortir de la torpeur dans laquelle il s'était plongé lentement mais sûrement.

- Regarde Sirius, c'est toi, dit-elle en lui tendant l'image, sans prêter attention à ce qui s'était tramé entre les deux hommes pendant une fraction de seconde. Tu n'es pas beaucoup sur les photos, mais celle-ci est magnifique ! En tout cas merci d'en avoir pris autant, ça fait tellement de beaux souvenirs !

Sur le cliché, Sirius fixait quelque chose sur sa gauche et son regard suggérait sur son visage fin une immense concentration qui lui donnait une allure de mannequin qui aurait posé devant les photographes. Bien que la photo fût mouvante, il ne bougeait pas d'un pouce. Son expression restait figée, comme s'il avait su qu'il était photographié. Sirius avait les traits nobles et une grâce naturelle qui lui venaient de sa famille, et même s'il n'avait plus de contact avec ses parents et son frère depuis ses seize ans, il ne leur ressemblait pas moins pour autant physiquement. S'ils s'étaient tous trouvés dans la même pièce à cet instant, il n'aurait pas pu nier leurs liens de parenté. Bien sûr, le jeune adulte était conscient de ses atouts physiques et ce n'était pas pour lui déplaire.

- Je me trouve pas mal sur cette photo ! clama-t-il d'un air faussement détaché.

- Mais oui mon amour, tu es magnifique ! se moqua son meilleur ami.

Ils passèrent en revue le reste des clichés : sur l'un, Remus tentait gauchement de danser sur la piste, un deuxième montrait Dumbledore qui leur souriait, sur un troisième Peter leur adressait un signe de la main… chaque photo, chaque sourire, chaque geste affectueux les replongeait dans cet événement qui leur avait mis tant de baume au cœur. Le mariage et ces clichés appartenaient désormais au passé et la joie que ceux-ci leur avaient procurée laissa place à la nostalgie.

- Vous vous rendez compte… ça fait déjà deux mois qu'on a quitté Poudlard…

Deux mois. Cela faisait bien deux mois qu'ils étaient entrés dans le monde dangereux de la « vraie vie ». Bien sûr, la vie à Poudlard avait été plus que vraie, mais cela avait été un cocon : les murs de l'école de sorcellerie et les professeurs les avaient protégés de tout et en particulier de la guerre, cette guerre terrible à laquelle ils devaient désormais faire face. Depuis qu'ils avaient quitté les bancs de l'école, ils en avaient vécu des expériences : quelques Mangemorts attrapés, quelques vies sauvées… être membres de l'Ordre du Phénix depuis leur majorité leur avait permis d'entrer dans le grand bain d'une belle manière, tous ensemble, et de mordre à pleines dents cette vie qu'ils avaient fantasmée et qui se révélait autrement plus enivrante.

Lily laissa échapper un petit rire. Sirius et James se tournèrent vers elle. A quoi pouvait-elle donc penser quand lui-même était empreint de mélancolie ?

- En parlant de Poudlard, dit-elle d'un ton plein de sous-entendus, n'y a-t-il pas une jolie brune que tu regrettes là-bas, Sirius ?

La peste !

- Je ne vois pas de quoi tu parles…

En réalité, il voyait tout à fait de quoi elle voulait parler. Il y avait bien eu une jolie brune qu'il avait été tenté d'approcher et qu'il avait finalement choisi de laisser derrière lui. Être jolie ne suffisait pas à entrer dans ses petits papiers : il l'avait bien vite classée dans la catégorie des indésirables, malgré une légère attirance pour elle. La demoiselle avait pour tort de faire partie de la maison Serpentard, ce qui constituait un gros désavantage : Sirius s'était tellement évertué à rappeler tout au long de sa scolarité que rien ne le reliait à sa famille de Sang-Pur qu'il avait été hors de question pour lui de copiner avec une élève de cette maison de la honte, aussi jolie fût-elle. Elle pouvait avoir l'air aussi gentil qu'un agneau, elle était à Serpentard et c'était forcément une garce manipulatrice. Pourquoi aurait-il cherché à la connaître ? Lily pouvait bien dire ce qu'elle voulait, il ne la regrettait aucunement. Sirius savait qu'il avait du mal à faire la part des choses, que tout ce qui touchait à Serpentard ou à sa famille était un sujet sensible, et que tout n'était pas forcément tout noir ou tout blanc… mais il était hors de question qu'il le reconnût. Et plus on le lançait sur le sujet, plus il s'entêtait !

- Je plaisante, le rassura la jeune femme. C'est juste que tu connais mon point de vue sur le sujet. Après tout, c'est pas parce qu'elle était à Serpentard que c'est forcément une mauvaise personne. Elle a peut-être un tas de qualités !

Au regard que lui jetèrent à la fois son ami et son amant, elle comprit qu'elle était la seule à penser ainsi et n'insista pas. Le sujet dévia naturellement vers les différentes amours de chacun au temps de Poudlard.

Remus avait fréquenté une jeune fille blonde charmante qui n'avait pas la langue dans sa poche. Mary Lodge, Poufsouffle, avait passé quelques mois avec le lycanthrope préféré de ces dames. Malheureusement, ils avaient fini par rompre car Mary avait compris qu'il portait un lourd secret et celui-ci pesait de plus en plus sur leur couple. Un jour, elle lui avait posé un ultimatum : soit il lui révélait ce qui l'empêchait d'être pleinement à elle, soit ils se séparaient. Remus avait hésité, mais il était alors encore trop fragile à ce sujet et avait préféré mettre fin à leur relation. Les semaines qui avaient suivi avaient été un peu compliquées mais le jeune homme n'avait eu, ni gardé, aucune rancœur envers celle qui resterait à jamais son premier amour. Dès que son nom était évoqué dans les conversations, il répétait inlassablement qu'elle n'était pas fautive dans la fin de leur relation, qu'elle n'aurait pas pu savoir, que c'était une impasse… Et peu importait la façon dont ils s'étaient séparés, chacun de ses proches s'accordait à dire que leur histoire avait été l'une des plus belles de leur promotion à Poudlard.

Pour James et Lily, le sujet fut rapidement clos : la seule histoire qui importait était la leur. Ce qu'il avait pu y avoir auparavant chez l'un ou l'autre ne comptait plus assez pour seulement exister ou être mentionné. De toute façon, ils avaient côtoyé les mêmes bancs durant toute leur scolarité, tous deux étaient donc bien conscients de la vie que l'autre avait vécue avant qu'ils n'admettent finalement qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Il n'y avait aucune raison de revenir dessus.

Sirius n'avait pas très envie de revenir sur sa propre vie sentimentale non plus : s'il était tout à fait honnête, il n'était pas plus embarrassé que cela par son célibat. Il attendait de rencontrer la personne qui serait digne de lui et de son égo parfois démesuré, et peut-être qu'alors, et seulement à ce moment, il commencerait à prier pour qu'elle daigne lui accorder un semblant d'attention et plus si affinité. Il ferait alors tout pour, bien évidemment, mais il n'avait pas encore eu ni ce bonheur ni ce loisir. Il avait de toute façon bien d'autres soucis à gérer depuis qu'il était membre de l'Ordre, alors à quoi bon se tourmenter ? Lorsque l'amour voudrait frapper à sa porte, il l'accueillerait – peut-être – à bras ouverts, mais il n'irait pas le chercher lui-même. Et puis quoi encore ?

- Et ne t'avise pas de me reparler de cette… Serpentard… menaça-t-il faussement Lily en pointant son doigt vers elle.

- Je n'en parlerai pas Sirius, tu as ma parole, rétorqua-t-elle en levant les mains en signe de reddition.

Tous trois se mirent à rire puis la discussion finit par dériver sur la vie amoureuse du dernier de leur groupe d'amis : Peter. A leur connaissance, il n'avait jamais eu de petite-amie au sein du collège de sorcellerie. Peter passait beaucoup de temps avec ses trois amis, soit ensemble, soit séparément, si bien qu'il semblait n'être jamais seul ou avec d'autres élèves de leur promotion. Il n'était pas exclu qu'il ait eu une vie secrète mais, dans ce cas, il avait joué son rôle à la perfection. Les trois jeunes adultes commencèrent à spéculer sur la possible vie secrète de leur ami et finirent par l'imaginer se rendant à Pré-au-Lard en douce pour retrouver Madame Rosmerta, la jeune serveuse des Trois-Balais. Elle était à peine plus âgée qu'eux et était très certainement tout à fait au goût de leur ami.

- Il va falloir que nous ayons une discussion sérieuse avec notre cher Queudver mon petit Patmol, il ne faudrait pas qu'on passe à côté de quelque chose !

- Oh que oui, tout à fait d'accord Cornedrue !

- Oui enfin, allez-y mollo tous les deux, vous vous en voudriez si vous en veniez à vexer Peter, les calma Lily.

- T'as raison ma douce, approuva James. Patmol, gardons cette idée dans un coin de notre tête et ne faisons pas mention de la vie secrète de notre cher ami. Laissons-le croire que nous n'en savons rien.

- Tout à fait Cornedrue. Nous serons des tombes ma belle Lily, Peter peut garder sa vie secrète tant qu'il le veut, nous ne trahirons pas son secret.

- Ce que vous pouvez être bêtes quand vous vous y mettez ! conclut la jeune femme en riant.

Si la phrase avait été dite sur le ton de la plaisanterie, il était vrai que depuis qu'ils se connaissaient, les deux meilleurs amis avaient parfois pu se montrer un peu bêtes. Le nom qu'ils avaient donné à leur groupe d'amis, les Maraudeurs, correspondait bien à cette étiquette d'adolescents farceurs et populaires qu'ils avaient bien voulu qu'on leur colle à Poudlard et qui avait fait leur réputation. Malgré ce qu'ils avaient clamé maintes fois à l'époque, leurs frasques et leur humour n'avaient pas toujours été des plus bienveillants et ils avaient eu plusieurs détracteurs, Lily comprise. La côtoyer leur avait permis de comprendre qu'ils pouvaient bien rester populaires en laissant derrière eux ce qui les rendait méprisables. A la fin de leur scolarité, les Maraudeurs avaient grandi, s'étaient assagis, mais James et Sirius n'avaient pas renoncé à leur humour pour autant. Ils faisaient simplement un peu plus attention aux autres qu'avant.

- N'empêche, ça va me manquer tous ces moments passés à Poudlard… reprit James plus sérieusement.

- On a plein de belles choses à vivre dans notre vie d'adulte aussi, le rassura Lily. T'en fais pas, on en aura des choses à raconter à nos enfants !

- Oui, et des choses un peu plus racontables que ce qu'on a pu faire au collège, pouffa James en jetant un coup d'œil à Sirius.

- Ah ça, mon pote, tu te débrouilleras avec ta marmaille quand ils seront collés pour avoir teint les robes des Serpentard en rose fluo.

- J'étais sûre que c'était vous aussi ce coup-là ! s'exclama Lily. Vous m'avez toujours dit que non !

- Ah mais c'est que t'étais pas encore dans nos petits papiers, maintenant on peut tout t'avouer… confessa James.

- Oui, et puis, surtout, je ne peux plus vous faire mettre en retenue maintenant. Quoique. Je vais aller prévenir Albus, on va voir s'il peut pas vous faire revenir pour une heure ou deux à Poudlard…

- Tu ferais pas ça ma douce ?

La jeune femme, qui avait fait semblant de se lever, se rassit et se mit à rire une fois de plus.

- Tu mériterais pourtant que je le fasse, mon amour.

- C'est vrai, je le confesse !

Leurs rires résonnèrent de plus belle dans le salon. Poudlard appartenait désormais au passé, et depuis qu'ils avaient quitté cette école si chère à leurs cœurs, ils devenaient chaque jour un peu plus adultes, laissant derrière eux les adolescents farceurs et ces innombrables souvenirs dans lesquels ils viendraient piocher les jours comme celui-ci lors desquels ils voudraient se remémorer leurs jeunes années.

- Bon, c'est bien beau tout ça, s'exclama Sirius, mais si on parlait un peu d'autre chose que de Poudlard ? Franchement, heureusement qu'on a une vie bien remplie parce que ça me fout un peu le bourdon de repenser à tout ça et au fait qu'on y retournera plus ! Et dire que quand j'étais petit, je voulais être grand… Elle est passée où, notre jeunesse ?

Il s'était levé pour jouer de façon théâtrale cette dernière réplique sur un ton grave et dramatique. Pourtant, même si personne ne la formula, chacun connaissait la réponse à sa question et elle n'avait rien d'un jeu : leur jeunesse s'était perdue dans la guerre.

Laissant Poudlard et leur nostalgie de côté, les trois amis passèrent le reste de l'après-midi à commenter les photos du mariage et les cadeaux que le couple avait reçus, puis, lorsque le soir arriva, Sirius décida de quitter les amoureux. Ils avaient tous trois conscience que ces bulles de normalité que formaient ces moments passés entre amis se feraient de plus en plus rares à mesure que leur lutte contre Voldemort prendrait de plus en plus de place dans leur vie, mais aucun n'en fit mention : ils s'enlacèrent en se promettant de se retrouver dès le lendemain, puis Sirius prit sa boîte de photos et s'échappa par la cheminée dans un nuage de fumée verte.