3 novembre 1978
Il était évident que l'anniversaire de Sirius n'avait pas été fêté comme prévu. Le jour de sa naissance signifiait désormais une petite victoire lors d'une première bataille, mais aussi et surtout une lourde perte. Une lourde perte qui avait d'autant plus de poids qu'elle était la première. Désormais, la mémoire de Betty serait honorée en même temps que la naissance de Sirius. James avait dit pourtant qu'il n'y avait rien de mieux pour commémorer les morts que de vivre vraiment, pleinement, et il avait raison. Chacun était d'accord là-dessus, et sous le regard bienveillant d'Albus Dumbledore, le jeune homme avait prononcé un discours sur Betty et Sirius qui partageraient désormais une date à la fois triste et heureuse, la célébration d'une naissance, d'une vie qui continuait, et celle d'une mort, d'une vie qui s'était arrêtée. Le discours fut suivi d'une invitation pour les membres de l'Ordre à un repas digne le soir-même.
Un repas digne, qui serait un curieux mélange de tristesse, d'humilité et de courage. Il était difficile pour tout le monde de célébrer l'anniversaire de Sirius, mais chacun essayait du mieux qu'il pouvait, parce que tous savaient qu'il fallait laisser le temps faire son œuvre et que viendrait plus tard le moment du deuil. Tous savaient que la douleur s'estomperait tôt ou tard, même si personne n'oublierait jamais. Chacun espérait que les années suivantes laisseraient place à plus de joie lors des anniversaires de Sirius, lorsque la perte de Betty ferait moins mal. La jeune femme n'était pas proche de tous les membres de l'Ordre et ils n'avaient donc pas tous été touchés de la même manière en apprenant sa mort, mais il était certain que la vie de chacun avait été bouleversée à cette annonce, car plus rien ne serait plus jamais comme avant. Quelqu'un était mort en se battant pour la liberté, pour une cause qui leur semblait juste à tous, et cette personne ne serait certainement pas la dernière. La réalité de la guerre les avait tous frappés de plein fouet, mais cela leur avait donné aussi plus de rage, une envie plus folle et plus intense de se battre et de connaitre, peut-être, la fin de cette guerre à laquelle ils auraient contribué depuis le début, et dont ils pourraient parler plus tard avec émotion et fierté, en se remémorant ceux qui n'auraient pas eu la chance, à l'instar de Betty, de survivre à ces combats pour la paix. Ils espéraient tous qu'ils feraient partie de ces survivants, de ces anciens combattants qui pourraient goûter à nouveau à une vie tranquille, sans épée de damoclès au-dessus de leur tête, sans le stress quotidien de se demander qui serait le prochain. La mort de Betty les avait tous bouleversés, même ceux qui n'étaient pas proches d'elle, mais en tant que combattants, ils cherchaient aussi à se battre contre la peine, contre le choc, et ce repas en l'honneur de la jeune femme et en l'honneur de l'anniversaire de Sirius marquait bien ce mélange d'émotions, et cela le rendait d'autant plus important pour chaque membre de l'Ordre.
Lors de ce dîner, l'enterrement de Betty avait été planifié au jeudi suivant, le 5 novembre 1978. Ses parents, qui avaient été mis au courant de sa mort dès le rapatriement du corps, étaient arrivés le jour précédant l'enterrement. Ils avaient souhaité participer à son organisation et la date avait été convenue avec eux.
5 novembre 1978
Le 5 novembre était finalement arrivé, laissant l'Angleterre s'éveiller sous quelques rayons de soleil froids. Betty était originaire de Salcombe, une ville du sud-ouest du pays. Là-bas, à onze heures tapantes, elle serait enterrée afin de reposer en paix, loin des combats qui lui avaient coûté la vie. Chacun était déjà sur place depuis la veille au soir, et en ce beau matin de novembre, l'émotion était vive sur le parvis de l'église. Les amis et autres connaissances faisaient part de leurs condoléances aux parents de la jeune femme, partageant ça et là quelques souvenirs qui mettaient à chacun un peu de baume au cœur. Enfin, chacun prit place dans la paroisse et le prêtre arriva, faisant commencer la cérémonie à l'heure prévue. Au cours de celle-ci, trois personnes prirent la parole en plus de l'homme d'église : le père de Betty, Peter Pettigrow, et Alice Londubat qui était l'une des amies les plus proches de la défunte. Monsieur Balrew parla également au nom de sa femme, car celle-ci n'avait pas eu la force de faire un discours devant toute l'assemblée. Les autres personnes se contentèrent d'écouter, sentant et partageant avec la famille l'émotion présente dans leurs paroles, à mesure qu'ils s'exprimaient sur l'amour qu'ils portaient à cet être cher disparu et qu'ils partageaient des souvenirs, qui seraient désormais les seules traces qu'ils garderaient d'une vie à jamais éteinte. Il y avait parmi le public des amis de Betty qui ne faisaient pas partie de l'Ordre, ainsi que sa famille, composée, en plus de ses parents, d'oncles, de tantes et de cousins. Ils avaient été nombreux à venir, et l'église était presque pleine. Toutefois, seuls quelques membres de l'Ordre et la famille proche de la jeune femme se dirigèrent vers le cimetière, formant un cortège intime. Enfin, après avoir déposé les roses sur la tombe, chacun commença à s'éloigner doucement de l'endroit où leur amie reposerait à présent. Seuls Peter et les parents de Betty restèrent encore près de la tombe, se recueillant en silence. Il n'y avait aucune gêne, aucune question, aucune surprise dans leurs chagrins respectifs, et ils se tinrent ainsi longtemps côte à côté, d'une façon qui laissait penser qu'ils se connaissaient déjà, et que Peter faisait déjà partie de la famille.
La vue de cette famille déchirée emplit le cœur de Sirius de tristesse. Ils étaient tous les trois en communion, main dans la main, les épaules voûtées, portant désormais le poids d'un chagrin intense et bien trop lourd. Peter avait probablement vécu sa première relation amoureuse avec Betty et bien qu'elle eût été brève, Sirius pensait qu'elle avait certainement été très forte. Cette relation avait été gardée secrète par Peter, comme un trésor qu'il aurait voulu cacher à tous, au point de ne pas en parler même à ses meilleurs amis. Sirius était d'autant plus triste pour lui que son ami ne méritait pas de perdre celle qu'il aimait, parce qu'il était quelqu'un de bien. Il avait peut-être eu un peu de mal à démarrer dans la vie, il avait aussi quelques défauts, mais qui pouvait se targuer de ne pas en avoir ? Betty et Peter auraient pu avoir une famille et tous ensemble, ils auraient pu faire jouer leurs enfants dans les maisons de chacun, tantôt chez James et Lily, tantôt chez Peter et Betty, tantôt chez Remus, tantôt chez Sirius, et leurs futures âmes-sœurs. C'était une vie dont il avait toujours rêvé. Des amis, une famille, une maison. Un petit havre de paix où ils se retrouveraient tous, en tant que grande famille, et où ils partageraient des moments heureux, privilégiés, comme des petites bulles qui les éloigneraient du quotidien, ce quotidien qui semblait vouloir devenir sombre, à mesure que la guerre prenait de plus en plus de place dans leurs vies.
Il n'aurait probablement jamais la chance de vivre ce rêve. Il souhaitait surtout à James et à Lily de le réaliser, car eux avaient déjà bien entamé leur projet, mais lui était seul, sans attache amoureuse. Comme Remus, et comme Peter dorénavant. Comment croire que l'on pouvait trouver l'amour dans un climat hostile, lorsque l'ami qui avait réussi venait tout juste de perdre sa bien-aimée ? Bien sûr, il restait James et Lily, mais eux s'étaient conquis avant que tout ne dégénère. Il n'y avait plus qu'à espérer. Espérer que tout se termine bien, espérer que tout se termine vite, espérer trouver l'amour et vivre heureux, en ayant toujours en mémoire toutes les souffrances passées.
Laissant la famille de Betty se reccueillir, chacun transplana de nouveau au QG de l'Ordre, et certains commencèrent à se dire au revoir avant de rentrer chez eux.
- Tu viens à la maison Sirius ? Remus ?
James et Lily attendaient leurs deux amis, main dans la main. Ils se rendirent tous les quatre dans la maison du couple, cette maison qui accueillerait peut-être un jour beaucoup de bonheur. Pour l'heure, ils souhaitaient surtout se réunir pour se recueillir, se réconforter et parler bien sûr de Peter, du soutien qu'ils essaieraient de lui apporter dans les prochaines semaines. Alors que Lily et James s'affairaient à préparer des boissons et autres gâteaux en guise de remontants, Remus rompit le silence.
- Il faudra être là pour lui, plus que jamais, dit-il d'un ton solennel. C'est dur de se dire qu'on a découvert son bonheur quand il l'a perdu. Il aurait sûrement beaucoup aimé nous la présenter en tant que sa « petite amie ». Je le vois tout fier, un grand sourire aux lèvres, à côté de sa belle qui fait… quelques centimètres de plus que lui. Mais il s'en fiche, il est heureux.
Il sourit tristement en évoquant ce souvenir qui n'existerait jamais réellement.
- Malheureusement, ça n'arrivera pas, ajouta-t-il, amer.
Il avait parfaitement exprimé les pensées de chacun, et un nouveau silence lourd s'installa, avant d'être lui aussi rompu, cette fois par Lily. Elle arborait ce même sourire triste, évocateur.
- Il aurait été ravi de vous la présenter, dit-elle. Je sais que vous êtes un peu choqués de l'avoir appris ainsi, même si ça n'est rien comparé à la peine que vous ressentez pour lui et Betty, mais je vous assure qu'il était prêt à le faire. Betty et moi on en riait, d'ailleurs. On essayait d'imaginer vos têtes, quand vous seriez devant les faits, et c'était drôle. A croire que la vie s'acharne sur certaines personnes, ça n'est pas juste.
Ses dernières paroles ne s'adressaient pas qu'à leurs amis très certainement. Elle pensait sûrement aussi à sa sœur, qui ne lui parlait plus. Lily avait beaucoup souffert de cet éloignement, et Sirius ne la comprenait que trop bien. Même s'il détestait sa famille, il souffrait de cette absence de relation, d'attache familiale. Il aurait aimé avoir une famille normale et aimante, comme Peter, comme James, comme Remus. Il était cependant bien sûr conscient que les parents de James l'avaient extrêmement bien accueilli, comme ils avaient accueilli leur belle-fille. Les Potter étaient des gens extraordinaires.
- Peut-être, répondit Remus, mais il ne faut pas oublier les bons côtés que la vie nous apporte et il faut se battre pour ça. Regardez, moi je suis un loup-garou, Peter a beaucoup souffert, James a longtemps été malheureux en amour, ajouta-t-il avec un clin d'œil en direction de l'intéressé, et vous deux vous avez des problèmes avec vos familles. Bon, mais je trouve qu'on est quand même plutôt heureux, dans l'ensemble, non ? Moi ce que je dis, c'est qu'il faut continuer à se soutenir pour passer les caps difficiles, et tout ira bien, sinon pour le mieux.
James approuva.
- Merci Remus, dit-il. C'est ce que j'essayais de faire passer comme message lors du repas avant l'enterrement. D'ailleurs, ajouta-t-il fièrement, Dumbledore m'a soutenu.
Cette remarque fit sourire ses amis. Ils n'étaient plus écoliers, mais leur ancien professeur les impressionnait toujours autant. Ils n'avaient pas hésité longtemps avant de rejoindre son organisation secrète et ils voyaient tous en lui un modèle à suivre.
- Et puisqu'il faut être « plutôt heureux dans l'ensemble », poursuivit-il, je propose que nous donnions à notre cher ami les cadeaux que nous lui réservions pour sa fête d'anniversaire, qu'est-ce que vous en dites ?
Remus et Lily acquiescèrent, et cette dernière alla chercher un paquet, sous le regard interloqué de Sirius.
- Encore joyeux anniversaire, dit-elle. On a voulu te faire un cadeau groupé pour ton premier anniversaire en-dehors de Poudlard. J'espère que ça te plaira !
Le paquet, qui n'était pas très gros, renfermait une boîte grise, fermée par un ruban rouge. Lorsque Sirius en ôta le couvercle, il découvrit…
- Une clé ? dit-il, surpris.
Son exclamation fit rire ses amis.
- Oui, une clé, répondit Lily, tout sourire.
- Très bien, continua Sirius, hébété. J'imagine que cette clé sert à quelque chose…
- Oui, acquiesça James, un grand sourire aux lèvres. Cette clé permet de déclencher quelque chose, qui t'attend dehors.
- Ne reste pas planté là, renchérit Remus, viens voir !
Ils se dirigèrent donc dans le jardin. Là se trouvait, entourée d'un nœud rouge qui rappelait celui du paquet, une grosse moto moldue, bleu clair, comme celles que Sirius aimait accrocher en photo dans sa chambre d'adolescent, chez ses parents. Cela ne le laissa pas de marbre. Il poussa un cri de joie, avant de prendre chacun de ses amis dans ses bras, les remerciant gaiement. Il s'avança ensuite fébrilement vers l'objet et posa délicatement ses doigts sur la carrosserie, puis sur le guidon. A côté de la moto il y avait un side-car de la même couleur. Elle était absolument magnifique. Il s'assit sur le siège de l'engin, sans le quitter des yeux une seule seconde. Ses yeux pétillaient comme ceux d'un enfant. Ses amis le regardaient faire en silence, partageant son bonheur avec émotion.
- Et ce n'est pas n'importe quelle moto, précisa soudain James, heureux de voir son ami dans cet état.
Celui-ci le regarda d'un air interrogateur, le questionnant en silence sur le sens de sa phrase. Bien sûr que ce n'était pas n'importe quelle moto, c'était la sienne. C'était déjà exceptionnel qu'ils lui aient offert une moto, alors qu'avait-elle de plus ? Son ami ne tarda pas à lui répondre.
- Elle vole !
