18 janvier 1979
Peter avait pleuré un bon moment encore après leur discussion. Il avait demandé à ses amis de le laisser seul, ce qu'ils avaient fait. A sa demande également, il avait pris une sorte de congé de l'Ordre, le temps qu'il aille mieux. Dumbledore n'en avait pas encore été mis au courant, mais tous savaient qu'il accepterait sans contester. Peter était rentré chez ses parents où il comptait rester quelque temps loin de tout et de tous, même si les visites de ses amis resteraient les bienvenues. Chacun avait ensuite pris congé de James et Lily pour rentrer chez soi.
Le chez-soi de Sirius était quelque peu différent de la chambre d'ado qu'il avait quittée à ses seize ans. Avec l'argent de son oncle Alphard, il s'était acheté une petite maison à Loutry Sainte Chapoule, où de nombreuses familles de sorciers vivaient déjà avant lui. Il avait aimé vivre chez les Potter, mais l'idée d'être un poids pour eux le mettait mal à l'aise, même s'ils lui avaient à de nombreuses reprises affirmé que non, il n'en était pas un. Il avait donc cherché avec James où il pourrait vivre, et le village assez rural l'avait séduit. Le voisin le plus proche ne l'était pas réellement, et il avait un peu l'impression d'être éloigné de tout, même s'il suffisait d'une cheminée pour amener le monde à soi. Sa maison n'était pas très grande mais comme il y vivait seul, cela lui suffisait amplement. Il y avait deux chambres, la sienne et une chambre d'amis, une cuisine ouverte sur la salle à manger, un petit salon et une salle de bain. La décoration ainsi que le mobilier étaient assez sobres, mais tout ce qu'il y avait dans cette maison lui plaisait parfaitement. C'était sa maison. Il n'avait pas eu besoin d'accrocher les couleurs de Gryffondor ou de poser en évidence des objets moldus partout pour défier ses parents. Ceux-ci n'avaient d'ailleurs même pas conscience qu'il habitait là.
Il rentra chez lui assez tard, et tout était noir complet alentour. Dans le village, il n'y avait pas de lampadaires. Sa maison était protégée par quelques sortilèges comme la plupart des maisons des sorciers résistants, voire des sorciers tout court qui cherchaient à se protéger de la menace grandissante que représentaient le Seigneur des Ténèbres et ses acolytes. Parfois, Sirius avait peur en rentrant chez lui. Peur que quelqu'un ait déjoué les sortilèges et se soit introduit dans sa maison pour l'y attendre, ou bien qu'il n'y ait plus de maison du tout, qu'elle ait été détruite. Peu de gens étaient cependant au courant de l'endroit où il vivait et il n'avait rien fait d'exceptionnel pour que quelqu'un veuille l'éliminer lui en particulier, mais la noirceur de la nuit semblait accentuer ses sentiments d'angoisse. Les Mangemorts aimaient faire apparaître la marque des Ténèbres au-dessus des maisons de ceux qu'ils avaient agressés, voire tués. C'était une méthode plutôt efficace pour intimider tout le monde, et Sirius ne faisait pas exception. Les gens avaient peur, mais tentaient tant bien que mal de ne pas le montrer. Ils s'efforçaient d'être courageux. Cependant, le jeune homme avait confiance et savait que les autres sorciers présents dans le village avertiraient l'Ordre s'il y avait un problème dans une des maisons voisines. Cela lui permettait de se ressaisir le plus souvent, même si parfois il se disait qu'il aurait peut-être été mieux de vivre avec quelqu'un pour se soutenir mutuellement.
Il se sentait toutefois apaisé ce soir-là. Peut-être parce qu'il avait accompli une bonne action dans la journée, même si elle n'avait concerné qu'un homme et pas le monde entier. Il n'était même pas particulièrement atteint par la mission qu'il avait à accomplir le lendemain, même s'il aurait pu être inquiet à l'idée de devoir rester calme devant l'un des responsables de la mort de son amie.
19 janvier 1979
Le lendemain, Sirius se leva de bonne heure. Contrairement à la veille, il n'était plus si tranquille à l'idée de parler avec Elliot Cattlebird et la fin de sa nuit avait été épouvantable. Blanche. Il avait les traits tirés, mais il avait préféré se lever au lieu de tourner et virer dans son lit jusqu'à l'heure de partir. Finalement, il tourna et vira dans sa maison tout de même, et à neuf heures, il se dirigea vers sa cheminée.
Il avait rendez-vous au Ministère de la Magie, où le procès d'Elliot devait avoir lieu le lendemain. Si le Ministère n'était pas au courant de l'existence de l'Ordre, il savait pourtant qu'un petit groupe de sorciers lui était parfois d'une aide précieuse. Le seul contact que le Ministre avait avec l'Ordre était son fondateur, Albus Dumbledore. Ce dernier pensait que si le Ministère venait à apprendre l'existence de l'organisation secrète, leurs liens seraient rompus car le Ministre n'accepterait pas qu'une fondation clandestine fasse le travail des aurors à leur place. Il n'était pas non plus au courant que certains de ses aurors faisaient partie de l'Ordre. Il avait décidé de faire confiance à Albus Dumbledore en tant qu'homme, qui disposait par conséquent d'une liberté d'action assez large. Ce dernier savait bien que ses alliés et lui-même seraient bientôt découverts par les agents du Ministère car leurs actions étaient de plus en plus fréquentes, mais tant qu'ils pouvaient agir dans l'ombre de tous, il préférait ne rien dévoiler. Lorsque cela pouvait aider les affaires en cours, les membres de l'Ordre donnaient leur consentement pour fournir des informations au Ministère par le biais du directeur de Poudlard. En l'occurrence, la capture d'un Mangemort ne relevait plus réellement de l'Ordre, et Elliot avait donc été confié aux soins des aurors. Il avait été placé dans une cellule gardée par deux aurors, en attendant son procès. S'il lui était défavorable, il serait envoyé à Azkaban, la prison gardée par des détraqueurs de plus en plus nombreux.
Arrivé au Ministère, Sirius retrouva Dumbledore qui l'accueillit avec un sourire apaisant, qui eut sur le jeune homme l'effet escompté. Le vieil homme semblait avoir deviné qu'il n'était pas calme, et il lui rappela en deux-trois mots qu'il serait juste derrière la porte s'il avait besoin de lui. Il voulait s'entretenir avec Elliot juste après, pour voir s'il était utile de prendre sa défense au procès ou non. Mais avant cela, il avait besoin de voir quelles réactions aurait l'ex-Poufsouffle devant son ancien camarade de classe. Il espérait pouvoir le convertir à leur juste cause. L'homme expliqua brièvement la situation aux deux aurors, qui avaient été mis au courant de sa visite sans pour autant en connaître les raisons, et qui ne savaient pas non plus qu'ils seraient finalement deux à venir. Sirius entra dans la pièce, et la porte se referma derrière lui, scellée par un sort.
Le jeune homme qu'il avait en face de lui semblait fatigué, voire dépassé par les événements. Il avait les yeux rivés sur la table, comme s'il ne voulait pas croiser le regard de Sirius. Il eut un instant de la pitié pour lui, avant de se rappeler pourquoi il ne souhaitait pas lui pardonner. Il s'assit face à lui, et le toisa un moment, sans dire un mot. Son ancien camarade le regarda enfin, sembla hésiter, puis brisa le silence.
- Je sais ce que tu penses de moi, Sirius, dit-il d'une voix faible. Quand je te vois, je me rappelle qu'on a été amis, enfants, quand nos mères se côtoyaient. Et on en est où, maintenant…
Les familles Black et Cattlebird aimaient effectivement passer du temps ensemble. Elles avaient le même goût prononcé pour la suprématie du Sang-Pur, puis elles avaient partagé un intérêt grandissant pour Lord Voldemort. Les deux familles avaient fait de leurs fils des Mangemorts, Sirius faisant exception. Mais après tout, sa mère ne le considérait plus réellement comme son fils depuis qu'il avait quitté la maison. Il eut un pincement au cœur en repensant à son frère Regulus, avec lequel il n'avait plus eu de contact depuis qu'ils avaient eu respectivement quinze et seize ans. Même sans contact pourtant, il savait pertinemment que son frère avait la Marque sur son bras. Sirius pensait sincèrement qu'il n'avait pas un mauvais fond et qu'il avait juste été entraîné par ses parents, même s'il semblait partager les mêmes idéaux qu'eux. Peut-être qu'ils auraient continué à se côtoyer s'il avait pu le sauver comme il s'était sauvé lui-même. Les situations de son frère et de celui qui se tenait en face de lui étaient finalement proches. Est-ce qu'Elliot avait conscience de ce qu'il avait fait ? Dans quoi il s'était engagé ? Avait-il été entraîné contre sa volonté ? Avait-il un bon fond, comme lorsqu'il était enfant ? En grandissant Sirius s'était de plus en plus renfermé sur lui-même quand il était chez ses parents, et ses contacts avec le jeune homme étaient devenus de plus en plus rares. A Poudlard ils avaient continué à se dire bonjour quand ils se croisaient, mais ils avaient cessé d'être des camarades de jeu. Ils étaient devenus camarades de classe tout au plus.
- On n'est plus des enfants, Elliot, répondit-il après un court silence. A cause de vos magouilles quelqu'un est mort. Tu te rappelles de Betty ? Elle était à Poudlard avec nous. Elle est morte.
- Ce n'est pas moi qui l'ai tuée ! protesta le jeune homme.
Sirius se leva et frappa la table, le poing serré.
- Comment tu peux dire ça, bon sang ? C'est peut-être pas toi qui as lancé le sort, mais t'es complice, t'es de leur côté ! Nous on n'a encore tué personne. On se défend, on essaie de faire en sorte que vous ne gagniez pas, mais on n'a encore tué personne ! Surtout pas quelqu'un d'innocent comme elle… Vous vous battez pour quoi au juste ? Tuer une sorcière ça fait partie de votre programme ?
- Sirius… appela son ancien ami, dans une sorte de lamentation.
Mais Sirius n'était pas déterminé à le laisser parler. Il avait besoin de faire sortir ses sentiments, de montrer qu'il n'était pas insensible à tout ce qu'il se passait. Sa voix se fit de plus en plus forte.
- Elle avait une famille ! Elle avait des amis ! Elle avait même un petit-ami ! Tu te rends compte ? Elle est morte !
La tension était telle qu'Elliot se leva à son tour et finit par hurler lui aussi.
- Et toi, tu te rends au moins compte de ce que je vis ? lui dit-il avec véhémence en le pointant du doigt. Tu n'essaies même pas de comprendre ! Tu arrives, avec tes grands airs, tes leçons de morale, mais tout le monde n'a pas le courage des Gryffondor, Sirius Black. J'ai toujours été heureux dans ma famille, contrairement à toi. J'ai toujours voulu qu'ils soient fiers de moi ! Je sais que toi tu es plus lucide, que tu as compris que tu étais différent de tout ça. Mais pas moi ! Pas assez tôt ! Comment, avec seulement leurs belles paroles, je pouvais deviner que j'allais m'embarquer dans quelque chose qui me dégoûte ? Comment ? Tu n'imagines même pas à quel point je me sens mal depuis ce jour-là. Tu crois que je n'ai pas été choqué, quand je suis arrivé là-bas et que je vous ai vus, et que je savais pertinemment que je devrais me battre contre vous, pour survivre ? Parce que si je ne me battais pas, je mourais. Je mourais et peut-être même ma famille aussi ! On ne choisit pas sa famille, Sirius. T'es bien placé pour le savoir ! Mais moi j'ai vu trop tard que mes idéaux étaient différents des leurs.
Sa voix devint alors fébrile, mais aucune larme ne sortit de ses yeux. Il se rassit lentement.
- Et peut-être que si je devais revenir en arrière et recommencer, je le referais. Parce que quoi qu'on en dise, je les aime, et je ne veux pas les voir souffrir. Et je suis profondément désolé par sa mort, mais ce n'est pas moi qui l'ai tuée, ajouta-t-il, avant d'enfouir sa tête dans ses bras.
La carapace d'Elliot Cattlebird se fissura, laissant tomber un masque qu'il s'était efforcé de garder durant deux mois de captivité, pour cacher sa peur d'un avenir incertain et de potentielles représailles. Sirius se rassit également, et regarda avec attention celui qui essayait de fuir son regard. Il avait l'air faible, épuisé, totalement démuni. Il crut voir par moments quelques soubresauts, comme si le jeune homme tremblait légèrement. Etait-il en train de pleurer ?
Sirius se trouva désemparé. Sa colère semblait s'être estompée. Il ne savait plus quoi penser. Son regard se tourna vers la porte, mais il n'y trouva pas le réconfort qu'il était venu chercher. Albus Dumbledore paraissait loin, beaucoup trop loin.
