19 janvier 1979

Sirius était rentré chez lui, sur les conseils d'Albus Dumbledore qui avait pris le relai. Rentrer chez lui n'était en fait pas la meilleure des idées. Il était tourmenté. Plus qu'il n'aurait pu l'imaginer. Sa confrontation avec Elliot avait été éprouvante, mais plus il se la remémorait, plus il pensait que ça avait été une bonne idée de la lui faire faire. Dumbledore avait-il prévu quelle tournure les événements allaient prendre ? L'homme avait tendance à avoir une idée derrière la tête lorsqu'il entreprenait quelque chose. Son idée était-elle de savoir si Elliot méritait d'être défendu au procès, comme il l'avait dit, ou était-elle de montrer à Sirius que la réalité de leur premier combat était peut-être aussi violente pour eux que pour certains de leurs ennemis… Mais pouvait-on encore parler d'ennemis, pour des personnes qui comme Elliot étaient contraintes ? Peut-être Albus Dumbledore espérait-il ramener ceux qui pouvaient l'être dans le droit chemin. Et il avait besoin d'alliés dans cette tâche. L'hypothèse n'était pas farfelue.

- Je ne sais pas quoi penser, Elliot. J'ai envie de t'aider, et en même temps j'aurais l'impression de trahir Peter. Je ne sais pas quoi penser.

Sans s'en rendre compte, Sirius s'était mis à parler à voix haute. Il se rappela sa réaction après un silence beaucoup trop long, ce geste qu'il avait voulu faire en direction de son ancien ami. Il avait approché sa main hésitante, mais s'était ravisé quand Elliot avait relevé la tête vers lui. Il avait les yeux rouges.

- Ils vont m'emmener à Azkaban, Sirius. Tu penses que je le mérite ? lui avait-il dit faiblement.

Sirius l'avait regardé avec compassion. « Je crois que je vais te laisser, Elliot », lui avait-il simplement répondu. Il l'avait regardé encore, puis s'en était retourné sans un mot de plus. Albus Dumbledore lui avait brièvement parlé, puis était entré dans la pièce à son tour, et la porte s'était refermée sur eux.

Sirius se dirigea vers sa chambre, et sortit un petit miroir de sa table de chevet. « James Potter ». Il attendit quelques instants, et le miroir cessa de lui renvoyer son image. Celle de James était apparue. Ce moyen de communication leur était propre, et ils s'en servaient depuis un moment, lorsqu'à Poudlard ils se retrouvaient séparés. Sirius n'avait qu'à prononcer le nom de James et si celui-ci était en possession de son miroir à lui, il pouvait lui répondre. James le regardait d'un air inquiet.

- Je ne me sens pas bien, James. C'est une mission dont je n'ai pas le droit de parler, mais j'ai besoin de réconfort.

- Tu veux que je vienne ? lui répondit son ami sans lui poser plus de question.

- Non, il est tard, je ne veux pas que tu laisses Lily toute seule…

- Tu veux venir à la maison ?

- Non, non, restez tous les deux. Je veux juste parler un peu.

Les deux jeunes hommes s'entretinrent un assez long moment, lors duquel Lily les rejoignit. Cette mission dont il n'avait pas le droit de parler avait fait ressortir de vieilles blessures chez Sirius, dont la pire : la rupture du lien avec son frère. James et Lily savaient que leur ami aimait son frère et ne lui en voulait pas de ce qu'il était devenu. Il pensait que c'était entièrement la faute de leurs parents si Regulus avait mal tourné, qu'ils avaient été plus forts que lui dans la bataille pour conquérir son cœur et son esprit. Ils parlèrent de lui longtemps, et cela fit du bien à Sirius. Il aurait aimé leur parler de l'objet de sa mission, mais les ordres étaient les ordres et il n'avait pas l'intention de les enfreindre, tout comme ses amis n'avaient pas l'intention de le lui faire faire. Sirius se sentait mieux vis-à-vis de son frère, mais il se sentait extrêmement seul face au poids de ce secret qu'il devait garder : devait-il pardonner à Elliot et lui donner une seconde chance au risque de perdre Peter, ou devait-il ignorer sa détresse pour préserver son ami ? Sur les conseils du couple, le jeune sorcier avait prévu de rendre visite à Albus Dumbledore le lendemain.

20 janvier 1979

- J'ai besoin de parler, Albus.

Il était tôt le matin, mais le vieil homme était déjà dans son bureau de fortune, prêt à traiter les affaires de la journée, dont l'une des plus importantes était le procès d'Elliot Cattlebird. Il invita son hôte à s'asseoir d'un geste de la main.

- J'aurais été surpris du contraire, je m'attendais à ce que tu viennes me voir. Est-ce que tu veux parler le premier, ou veux-tu que je te raconte comment s'est déroulé mon entretien avec le jeune Elliot ?

- Vous d'abord.

- Bien. Comme toi j'imagine, votre entretien a assez chamboulé monsieur Cattlebird. Quand je suis entré dans la pièce, son visage a fini de se décomposer, comme s'il s'attendait à recevoir une deuxième correction à la suite de la tienne. Toutefois, comme tu le sais, ce n'était pas la raison de ma visite.

L'homme lui raconta en détail l'entretien. Il avait invité Elliot à s'exprimer, à dire tout ce qui lui passait par la tête. Ce dernier avait alors exprimé sa tristesse, son désarroi et cette peine différente qu'il avait ressentie lors de sa confrontation avec Sirius, dans les yeux duquel il avait vu beaucoup de colère, expression qu'il ne lui avait jamais vue auparavant, du moins pas si violente. Il estimait beaucoup Sirius, et s'il avait été énervé par son manque de compassion, il comprenait tout à fait la réaction de son ancien ami. Il pensait qu'il aurait sûrement réagi de la même manière si l'un de ses amis à lui avait été tué dans ces circonstances. Il avait exprimé sa peur également, l'amour de sa famille, ces sentiments qui l'avaient poussé à agir comme il avait agi, comme il l'avait évoqué à Sirius. Il souhaitait se repentir, mais ce n'était pas facile, il avait peur des représailles surtout et s'il était désolé de la mort de Betty, cette mort ne serait rien comparée à celle de l'un des siens, provoquée par sa faute s'il venait à parler. Il avait toutefois donné une information de taille, qui ne l'incriminerait probablement pas auprès de Lord Voldemort et de ses partisans : il avait donné à Albus Dumbledore le nom de l'agent double, celui qui leur donnait des renseignements depuis quelques mois. Le directeur de Poudlard lui avait dit qu'il mènerait son enquête pour vérifier ses dires, et que si l'information s'avérait exacte, elle pourrait en partie prouver sa bonne foi.

- Cet entretien s'est avéré très concluant, Sirius. Le procès d'Elliot a lieu cet après-midi à quinze heures, et je pense plaider en sa faveur. Je ne suis pas certain qu'il devienne notre allié avant qu'on ne lui donne la garantie que sa famille ne risquera plus rien toutefois. Cette garantie risque d'être difficile à fournir. A ton tour de parler maintenant, qu'en penses-tu ?

- Alors comme ça vous savez qui est la taupe ? Est-ce que vous pensez qu'Elliot dit la vérité, ou est-ce qu'il ne dit pas ça uniquement pour obtenir votre pardon ?

- Elliot Cattlebird n'a pas à obtenir mon pardon, il ne m'a pas fait du mal personnellement. Quant à l'espion, j'avais déjà des soupçons le concernant, et je crois qu'un peu de veritaserum ne lui fera pas de mal. Je crois que je devrais te dire qui c'est. Toutefois, si je le fais, tu seras le seul dans la confidence mis à part moi-même, et tu auras un poids supplémentaire et assez lourd à porter. Te sens-tu prêt à affronter cela ?

Sirius ne répondit pas tout de suite. Il regardait le vieil homme, en espérant qu'il l'aiderait à trouver une réponse qu'il n'avait pas. Se sentait-il prêt à affronter cela ? Comment pouvait-il se sentir prêt à affronter quelqu'un qui était son allié ? Peut-être même son ami ? L'expérience avait déjà été difficile avec Elliot, il ne s'imaginait pas vraiment pouvoir recommencer. Pourtant, une certaine curiosité, peut-être malsaine, et une envie de voir les choses s'améliorer à l'Ordre du Phénix faisaient pencher la balance vers le oui.

- Est-ce que je dois répondre tout de suite ? Je ne sais vraiment pas.

- Tu n'es pas obligé de répondre tout de suite. Mais de mon côté je vais continuer l'enquête et je pense la résoudre assez rapidement. Je pourrais avoir besoin de quelqu'un pour m'épauler dans cette tâche.

- Je veux d'abord savoir ce que je devrai faire si j'accepte. Je veux être utile, pas être simplement dans la confidence pour être dans la confidence.

- J'aurai besoin de toi pour m'aider à pousser la personne aux aveux. Essayer de comprendre pourquoi, et si elle a agi sous la contrainte ou par choix. Comme tu peux t'en douter, cela changerait beaucoup de choses. Il faudra agir discrètement, pour qu'elle ne se sente pas cernée, et prélever des indices qui pourraient faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Si elle vient à avouer d'elle-même, alors nous aviserons.

- C'est d'accord. Je crois que ça sera difficile, mais je pense que je suis capable de le faire.

- C'est exactement ce que je me disais. Je suis content de t'avoir avec moi pour cette mission, Sirius.

L'agent double s'avérait être une sorcière du nom de Jane Stun. Sirius l'avait rencontrée au sein de l'Ordre. Elle ne faisait partie ni des enseignants, ni des élèves de Poudlard lors de sa scolarité. C'était une femme d'une quarantaine d'années qui travaillait au Ministère de la Magie. Sirius ne la connaissait pas très bien, mais il l'avait toujours vue souriante. Peut-être était-ce pour cacher son secret. Selon Albus Dumbledore, son comportement avait changé depuis quelque temps, elle s'était beaucoup amaigrie et avait l'air constamment anxieuse. En y réfléchissant plus avant, Sirius l'avait aussi remarqué, mais il avait mis cela sur le compte de la guerre, car personne ne se sentait parfaitement bien dans cette période qui ne se prêtait pas particulièrement au bonheur. Ils essayaient tous du mieux qu'ils pouvaient, mais ce n'était parfois pas concluant. Etait-elle anxieuse parce qu'elle avait peur que sa couverture ne soit découverte, ou était-elle angoissée parce qu'elle n'aimait pas ce qu'elle faisait ? Cette question était la clé de tout : Jane était-elle une espionne volontaire ou était-elle obligée ?

- Albus, il y a un problème. Je n'ai jamais été proche d'elle. Comment est-ce que je vais pouvoir lui soutirer des informations ?

- Il suffit que tu aies une oreille partout et que tu entendes ce qu'elle peut dire aux autres. C'est ce que je vais essayer de faire aussi, même si j'ai cet avantage que tu n'as pas de pouvoir avoir des entretiens particuliers avec elle. Nous nous tiendrons au courant régulièrement. Si tu n'as pas d'autre question je vais devoir te demander de me laisser, il me reste encore beaucoup de choses à régler avant d'aller m'occuper d'Elliot. Veux-tu venir avec moi ?

- J'aimerais bien, oui.

En attendant quinze heures, Sirius resta traîner un peu au QG. Il y croisa plusieurs personnes, mais pas celle qu'il attendait. Etait-elle en ce moment-même avec Voldemort ? Sirius ne savait pas s'il saurait rester naturel avec elle dès lors, alors qu'il était en train de se poser des questions sur elle alors même qu'elle n'était pas là.

Sirius espérait de tout son cœur que Jane était une victime de Voldemort et qu'elle agissait sous la contrainte, car il ne pouvait pas s'imaginer qu'elle pouvait être une personne froide et sans cœur au point d'être un agent double au service du Seigneur des Ténèbres. Elle avait cet air si doux d'une personne à qui l'on a envie de faire confiance tout de suite et à qui on n'hésiterait pas à confier tous nos secrets si la conversation venait à s'y prêter. Etait-ce une façade ? Etait-ce pour cela qu'elle avait peut-être été choisie par l'autre camp pour divulguer des informations ? La révélation de son nom avait mis un nouveau coup de massue à Sirius. Il ne savait pas s'il pourrait à nouveau faire confiance à quelqu'un alors même qu'il venait d'apprendre qu'une personne au-dessus de tout soupçon était très certainement la personne qui avait causé la mort de Betty. Etait-elle consciente de cela ? Se sentait-elle responsable de la mort de la jeune femme ? Arrivait-elle à vivre tranquillement avec ce poids sur la conscience ou ne s'en souciait-elle simplement pas le moins du monde ? Comment Sirius pourrait-il lire dans son cœur et la moindre de ses paroles alors qu'il ne savait plus du tout que penser d'elle ? La tâche qu'Albus Dumbledore lui avait confiée, la tâche qu'il avait acceptée, était beaucoup plus ardue qu'il ne l'avait imaginée en l'acceptant. Et pourtant, il l'avait imaginée très difficile et très lourde à porter.

Ressassant sans arrêt les mêmes pensées, Sirius attendit l'heure du procès, qui semblait ne jamais vouloir arriver.