5 avril 1979

« On l'a vu, Sirius. Voldemort. »

Il fallut quelques instants à Sirius pour se remettre de ces quelques mots prononcés par James. Il ne savait pas vraiment ce qu'il ressentait. Il était choqué, bien sûr, de savoir que ses amis avaient été obligés de faire face à Voldemort, ce sorcier si terrible et si puissant qu'il avait été capable à lui seul de déclencher une guerre. Il était soulagé aussi de voir qu'ils étaient revenus indemnes. Il était amusé de la façon dont James prenait les choses si légèrement, et peut-être un peu envieux également, car il aurait aimé vivre cette nouvelle épreuve avec ses amis. Bien sûr, le sentiment principal qu'il ressentait en cet instant était le bonheur de les savoir sains et saufs, même s'il ne pouvait s'empêcher de se sentir fébrile, sous le choc.

- Vu, comment ça, vu ? finit-il par dire d'une voix faible.

- Avant de venir te voir, on est allés au Chemin de Traverse pour faire deux-trois achats même si nous n'en avions pas très envie… Tu sais comment c'est maintenant : les gens ne restent pas dans les rues, certains magasins n'ouvrent pas longtemps voire sont totalement fermés, ça devient difficile de trouver ce qu'on cherche. Enfin… On se dirigeait vers Gringotts quand on a entendu des cris dans le coin de la boutique de l'apothicaire. Avec Lily on a décidé d'aller y jeter un œil, pour voir si on pouvait être d'une quelconque aide et c'est là qu'on a vu deux Mangemorts et Frank et Alice qui s'affrontaient.

- Oui, ils essayaient de voler des ingrédients à l'apothicaire et comme nous passions dans le coin nous sommes venus l'aider, précisa Frank. Je crois qu'il s'est plutôt bien battu mais à deux contre un ça a vite dû devenir compliqué.

- Du coup nous nous sommes joints à eux et bien sûr, la balance s'est inversée à cinq contre deux, et ils n'ont pas fait long feu, poursuivit James. Alice et moi avons immobilisé les deux Mangemorts au même moment et je crois que l'un des deux a touché l'avant-bras de l'autre en tombant. Bref, toujours est-il que Voldemort a surgi quelques instants après… je pense qu'il devait espérer autre chose que deux Mangemorts évanouis et cinq sorciers prêts à se battre contre lui. Il est quand même assez impressionnant, je t'assure !

- Oui c'est certain, renchérit Alice. Un bref instant je crois que nous sommes tous restés bouche bée en le voyant arriver, et heureusement nous avons vite repris nos esprits, sinon il aurait pu nous tuer bien rapidement. Je crois que l'apothicaire a pris peur, il s'est évanoui. Nous lui avons donc fait face, même si je dois avouer que je n'en menais pas large et je pense pouvoir dire que je n'étais pas la seule. Toujours est-il qu'il a vite été rejoint par deux autres Mangemorts, et nous nous sommes retrouvés à quatre contre trois. Bien sûr, Voldemort pourrait compter pour deux…

- Nous avons eu la chance de voir arriver Albus assez rapidement, poursuivit Lily, et je crois que ça les a décidés à partir. Voldemort a demandé à ses acolytes d'emmener les deux Mangemorts immobilisés avec eux et ils ont transplané tous les trois sans qu'on puisse en capturer un. Je crois tout de même que James a réussi à en blesser un, mais je ne suis pas sûre. En tout cas je ne connaissais aucun des quatre.

Les trois autres n'avaient reconnu aucun Mangemort non plus. Leur histoire terminée, ils se regardèrent puis se tournèrent vers leur ami. Sirius les avait écoutés attentivement, passionnément. Il n'avait pas dit un mot, mais il avait vécu l'histoire en même temps qu'ils la lui avaient racontée, s'imaginant chaque détail comme s'il avait été présent. Il éprouvait une grande fierté pour ses amis, par rapport à leur aventure et au fait qu'ils aient réussi à affronter Voldemort et à en ressortir vivants et en bonne santé. Bien sûr, Dumbledore était arrivé pour les aider, mais Voldemort n'avait-il pas eu de l'aide lui aussi, lorsque les Mangemorts l'avaient rejoint ?

- Je ne sais pas quoi vous dire, vous m'impressionnez ! finit-il par leur dire, ému.

- Je suis certaine que tu aurais réagi de la même manière que nous, Sirius, lui répondit Lily en souriant.

- Peut-être, rétorqua-t-il, hésitant, mais je ne l'ai pas vécu. Je me suis inquiété quand j'ai vu que vous n'étiez pas à l'heure et que vous n'étiez pas chez vous non plus. Je vous ai cherchés un moment, et quand Dumbledore est arrivé en me disant que vous alliez bien, j'étais soulagé, mais je ne savais pas à quoi m'attendre. Je vous le dis, je suis impressionné. Vraiment. Au fait, qu'est-il arrivé à l'apothicaire, ensuite ?

- Albus l'a ramené chez lui auprès de sa femme. Quand il l'a laissé, il avait repris ses esprits et il reprenait des couleurs. Sa femme était sous le choc mais soulagée. Son magasin sera probablement fermé pour quelques jours et il risque d'ajouter des sortilèges de protection sous peu, mais il va bien, répondit Alice.

Les Londubat finirent par prendre congé de leurs amis. Ils n'avaient pas prévu une quelconque action pour l'Ordre ce jour-là et bien qu'ils y aient été contraints, ils étaient bien décidés à profiter du reste de leur journée dans le calme. James, Lily et Sirius se rendirent chez ce dernier pour ce déjeuner qui les attendait.

- Comment vous vous sentez tous les deux ?, leur demanda-t-il en mettant la table.

- Franchement, je ne vais pas te mentir, j'ai eu peur quand je l'ai vu arriver, commença James. Ça n'est peut-être qu'un homme, mais sa réputation le précède, et on sait bien désormais que la vie ne tient qu'à un fil. Il n'aurait pas fallu grand-chose pour que notre vie s'arrête là, dans le Chemin de Traverse. En plus, Lily était là, et même si je me sens en sécurité avec elle, j'ai peur qu'il lui arrive quelque chose à chaque instant. C'est paradoxal comme sentiment… Tu sais, je crois que je n'ai jamais autant vieilli que depuis que nous avons quitté Poudlard. Je me sens différent. J'ai même pas l'impression que je viens à peine d'avoir 19 ans.

Lily acquiesça silencieusement. Son regard se voila un instant mais elle reprit vite contenance. James la prit dans ses bras et la serra contre lui, avant de l'embrasser doucement sur le front.

- Tu sais Sirius, j'aurais aimé que tu sois avec nous, ajouta-t-il. Et en même temps, je suis content que tu n'aies pas eu à vivre ça toi aussi. Je m'inquiétais déjà pour Lily et pour moi, si j'avais eu à m'inquiéter pour toi en plus je ne sais pas si mon cœur aurait tenu le coup.

Une fois encore, Lily approuva.

- C'est exactement ça, dit-elle. J'ai beau vous connaitre, savoir que vous êtes réactifs et que vous êtes de super sorciers, je sais aussi à quel point Voldemort est puissant et j'avais peur qu'en un rien de temps quelque chose n'arrive à James. Et je suis d'accord avec lui à ton sujet, Sirius, je ne sais pas si j'aurais préféré t'avoir avec nous ou si je préférais te savoir en sécurité.

Sirius les comprenait parfaitement. Il ressentait exactement la même chose qu'eux. L'idée qu'il pourrait perdre un jour ses amis d'une seconde à l'autre lui était insoutenable. Ils étaient bien plus que des amis, ils étaient sa famille. Cette pensée lui rappela Elliot, qui s'était mis au service de Voldemort pour protéger sa propre famille. Il lui avait déjà pardonné ses actions passées et le comprenait désormais mieux que jamais. Lui-même n'aurait jamais fait ce choix-là, lui-même n'irait jamais à l'encontre de ses principes, il préférerait mourir plutôt que de s'engager du côté de Voldemort, plus encore si cela permettait de sauver ses amis, mais il comprenait parfaitement qu'Elliot n'ait pas fait ce choix et qu'il ait voulu protéger sa famille d'une manière qui lui avait paru judicieuse à un moment donné. Il comprenait pourquoi son ancien ami s'était senti obligé de devenir Mangemort.

Lily le comprenait aussi désormais. James était quant à lui d'accord avec Sirius sur ce point depuis un moment, même s'ils évitaient d'aborder le sujet, ce soir faisant exception. Ils essayaient de ne pas parler d'Elliot en présence de Peter, parce qu'ils avaient peur que cela réveille en lui des souvenirs douloureux. Pourtant, Sirius pensait au fond de lui que Peter aurait pu comprendre Elliot en d'autres circonstances, car son ami n'était pas le plus courageux des Maraudeurs et qu'il se réfugiait souvent derrière James et lui-même à Poudlard. Que serait-il advenu de lui s'ils n'avaient pas été là pour le pousser dans ses retranchements et le faire entrer dans l'Ordre à sa sortie de l'école de sorcellerie ? N'aurait-il pas cédé à la panique en voyant à quel point le Seigneur des Ténèbres était puissant ? Se serait-il caché, ou se serait-il mis lui aussi à son service pour se protéger et peut-être protéger sa famille ? Heureusement, la question ne se posait pas. C'était Elliot qui était devenu Mangemort, pas Peter. Même s'il s'était éloigné de l'Ordre quelque temps, il savait qu'il pourrait toujours compter sur le soutien de ses amis. Et puis, s'il fallait une justification supplémentaire, la mort de Betty l'avait sans doute vacciné contre une quelconque envie de basculer de l'autre côté. En l'état actuel des choses, Peter ne pourrait pas comprendre les motivations d'Elliot, et c'était la raison pour laquelle ses amis ne lui parleraient pas de lui avant un bon moment, peut-être jamais.

6 avril 1979

La nouvelle de ce qu'il s'était passé sur le Chemin de Traverse se propagea parmi les membres de l'Ordre et le lendemain au QG, ils furent nombreux à s'enquérir de James, Lily, Alice et Frank. Chacun se montra poli, ne cherchant pas à obtenir trop de détails sur cette rencontre. Bien sûr, certains auraient certainement aimé en savoir plus que ce que les principaux intéressés avaient bien voulu leur dire, mais ils ne le montrèrent pas. Ils étaient peu à avoir déjà affronté Voldemort en personne et chaque fois que c'était le cas pour l'un d'eux, cela provoquait une certaine admiration chez les autres.

Lorsque Lily et James racontèrent ce qui leur était arrivé au reste de leurs amis, ces derniers eurent des réactions similaires à celle de Sirius. Peter mit un moment avant de fermer la bouche qu'il avait gardée ouverte tout au long du récit du couple, et Remus parut d'abord anxieux, puis finit par sourire, soulagé.

- Vous avez dû avoir une sacrée frayeur, dit-il enfin.

James et Lily acquiescèrent. Sans les regarder, Remus ouvrit à nouveau la bouche pour parler mais il la referma aussitôt. Il continuait de sourire. Il eut un petit rire nerveux. Cela n'avait de toute évidence pas grand rapport avec ce que ses amis venaient de lui raconter. Enfin, il les regarda avec un sourire timide et se décida à leur dire le fond de sa pensée.

- Je suis vraiment soulagé que vous alliez bien, je dois avouer que j'étais à des lieues de m'imaginer ce que vous étiez en train de vivre hier. J'étais ailleurs… ajouta-t-il, rêveur.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Lily d'un air malicieux.

Remus hésita un instant. Il semblait tiraillé entre l'idée de dévoiler tout ce qu'il avait vécu la veille et celle de tout garder pour lui précieusement. Il sourit à nouveau.

- Eh bien, il se pourrait que j'aie enfin décidé de laisser une seconde chance à Mary, avoua-t-il, gêné. Elle est passée me voir hier. Bien sûr, ça n'est pas la première fois que nous nous retrouvions seuls tous les deux depuis qu'elle fait partie de l'Ordre mais je ne sais pas… j'ai craqué.

Ses amis sourirent à leur tour. Sirius lâcha « Ah, enfin ! » et James ajouta « C'est une super nouvelle ça ! ». Lily et Peter approuvèrent d'un signe de la tête. Tous avaient attendu avec impatience que Remus laisse à nouveau Mary entrer dans sa vie, et ce depuis le jour où elle était arrivée dans l'Ordre. Il était évident qu'il l'aimait encore, même s'ils savaient qu'il avait été profondément blessé par son attitude quelque temps auparavant. Selon lui, rien n'était encore gagné et il ne se sentait pas encore prêt à évoquer son « petit problème de fourrure » avec elle, mais il était heureux d'avoir fait un pas vers elle, après tous ceux qu'elle avait faits vers lui.

Mary devait justement les rejoindre plus tard et elle finit par arriver, suivie de près par Marlene McKinnon, une autre membre de l'Ordre. Cette dernière semblait anxieuse. Elle les regarda tour à tour et son regard s'arrêta sur Sirius.

- Sirius, dit-elle, Albus te cherche. Il souhaite te voir toi spécialement, et je crois que c'est assez urgent.

- Je vais le voir de suite, merci Marlene, lui répondit-il.

La dite Marlene s'éloigna rapidement. Elle était sûrement pressée de rentrer chez elle. La journée était bien avancée et le soir se profilait plus nettement. Sirius prit congé de ses amis, qui lui précisèrent qu'il les retrouverait au même endroit à son retour, puis il se rendit auprès d'Albus Dumbledore.

L'homme l'accueillit d'un geste de la main l'invitant à s'asseoir. Il souriait poliment, mais Sirius pouvait entrevoir une certaine contrariété dans ses yeux bleus habituellement si sereins. Pourquoi souhaitait-il le voir lui, spécialement ? Etait-il arrivé quelque chose à Elliot ? Sirius commença à s'en vouloir de n'avoir pas demandé des nouvelles de son ancien ami. Il avait à présent envie de savoir, d'être sûr que tout allait bien pour lui. Après tout, il avait pris des risques pour faire avancer les choses et aider l'Ordre, ce qui était aux yeux de Sirius le gage d'une totale rédemption. Il ne voyait pas réellement d'autre raison qui pousserait Albus Dumbledore à le faire venir lui personnellement, et il eut du mal à contenir son impatience lorsqu'il l'interrogea sur la raison de cette entrevue.

- Est-ce que tu te souviens de ce qu'il s'est passé avec Elliot Cattlebird ? demanda le vieil homme.

Alors il s'agissait bien d'Elliot. Sirius commença à se sentir mal. Il déglutit difficilement. Bien sûr qu'il se souvenait. Elliot avait donné des informations sur Voldemort, les Mangemorts, et avait surtout dévoilé qui était l'agent double au sein de l'Ordre, Jane Stun. A moins que… Albus Dumbledore ne souhaitait peut-être pas lui parler d'Elliot. Sirius ne se sentait pas plus rassuré à l'idée que le sujet de leur rencontre soit Jane. Il bégaya un « oui » faible et hésitant, et le fondateur de l'Ordre sourit avant de reprendre la parole.

- Elliot Cattlebird a dénoncé une espionne potentielle au sein de l'Ordre, et toi et moi avons pu l'identifier en la personne de Jane Stun. Une brave sorcière qui n'avait pas réussi à résister totalement au sortilège de l'Imperium auquel elle avait été soumise.

- Oui, bien sûr que je me souviens, ça ne date pas d'il y a très longtemps et j'appréciais Jane.

- Je l'appréciais aussi. Lorsqu'elle a tout avoué, nous avons convenu qu'elle pourrait partir avec sa famille dans un endroit inconnu de tous… sauf de moi.

- Je n'étais pas au courant, répondit Sirius.

Une nouvelle fois, Albus Dumbledore sourit, puis poursuivit.

- Nous avons gardé contact secrètement, personne d'autre n'était au courant. J'avais besoin de m'assurer qu'elle allait bien et qu'elle n'avait pas d'autres informations à nous communiquer sur ce qu'elle aurait pu dévoiler à Voldemort.

Cette fois, Sirius ne répondit rien. Il sentait monter en lui une certaine angoisse, de plus en plus forte, de plus en plus difficile à dissimuler. Ses mains se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil dans lequel il était assis. Sans s'en rendre compte, il s'était légèrement redressé. Si le fondateur de l'Ordre lui racontait tout cela en détails, c'était certainement qu'il y avait eu un problème. Pourquoi le ferait-il autrement, alors qu'il venait de lui dire que cette information était restée secrète ? Même s'il n'en avait pas la confirmation pour l'instant, il en était presque certain. Il ne pouvait pas s'empêcher de se sentir responsable, car c'était lui qui avait dévoilé l'identité de l'agent double. Bien sûr, il n'avait pas été seul sur le coup, son principal allié se trouvant juste devant lui, mais cela ne l'apaisait pas pour autant. Dans l'attente, il fixa son interlocuteur intensément, lui intimant de poursuivre son récit. Albus Dumbledore soupira.

- Jane a disparu.