6 avril 1979
Jane était morte. Sirius resta bouche bée devant le corps de celle qu'il avait connue. Sturgis Podmore lui fit une petite tape sur l'épaule pour le soutenir, tandis qu'Albus Dumbledore la déposait sur son lit, dans une position un peu plus digne. Il plaça sa baguette sur son ventre, dans ses mains. Après quelques instants de silence, il prit de nouveau la parole.
- Même si c'est fini pour Jane, tout n'est pas forcément perdu. Il faut que nous sachions si d'autres membres de sa famille ont pu en réchapper, ou s'ils ont été capturés, ou pire. Je suggère que nous empruntions cette armoire à disparaitre afin de voir où elle peut nous mener. Veux-tu m'accompagner, Sirius ?
Le jeune homme hocha la tête. Oui, il voulait poursuivre sa mission jusqu'au bout. L'idée que des membres de la famille de Jane aient pu survivre lui offrait un mince réconfort, et il espérait de toutes ses forces les retrouver, et surtout les retrouver vivants. Sturgis Podmore devait faire diversion, dans le cas où d'autres aurors s'introduiraient dans la maison. Albus Dumbledore voulait se rendre dans l'armoire à disparaitre en premier avant de révéler son existence au Ministère. Lui et Sirius se rendirent donc dans l'armoire, puis fermèrent la porte.
Il y eut comme une secousse, puis l'armoire redevint fixe. Le vieux sorcier ouvrit la porte, laissant apparaitre ce qui ressemblait à un grenier, vide et mal éclairé. Le plancher en bois semblait ancien, les volets fermés laissaient passer un semblant de lumière, celle de la Lune et du ciel étoilé. Au-dessus d'eux, le plafond était constitué de poutres apparentes. Lorsqu'ils sortirent de l'armoire, sur leurs gardes, les deux sorciers ne trouvèrent rien d'autre qu'une pièce complètement vide. Ils avancèrent prudemment, vers une porte située à l'opposé de l'armoire. Sirius tourna la poignée et aperçut un escalier. Ils décidèrent de l'emprunter. Il semblait y avoir de la lumière à l'étage en-dessous.
- Hominum revelio !
Le sort lancé par Albus Dumbledore indiqua qu'il y avait effectivement des âmes vivantes dans cette maison, en plus d'eux-mêmes. Le sort ne permettait toutefois pas d'indiquer la nature de ces âmes, si elles étaient de leur côté ou s'il s'agissait de Mangemorts. Ils descendirent les marches, et arrivèrent dans un salon. Là était assise une petite fille, qui se tourna vers eux et les regarda avec de grands yeux ronds. Son visage était plein de larmes.
- Vous êtes qui ? leur dit-elle, à moitié sous le choc. Elle est où ma maman ?
Le cœur de Sirius se serra. Il n'avait pas besoin de lui demander qui était sa mère. Elle ressemblait à Jane comme deux gouttes d'eau. Elle avait les mêmes cheveux bruns, et désormais le même regard inquiet, celui que Jane avait eu à chaque instant des dernières semaines de sa vie.
- Est-ce que tu es toute seule ici ? lui demanda Dumbledore, d'une voix douce, apaisante.
- Non, il y a ma tata. Vous êtes qui ? répéta-t-elle.
- Nous sommes des amis de ta maman. Est-ce que tu peux appeler ta tante, s'il te plait ?
- Maman m'a dit de pas faire confiance aux gens que je connais pas.
Mais avant que le vieux sorcier n'ait pu répondre, la porte du salon s'ouvrit et une dame entra. Elle avait la cinquantaine et ressemblait assez à Jane elle aussi. Elle était assez petite et bien en chair, brune, les cheveux coupés court. Elle portait des lunettes. Elle les toisa un moment, d'un œil suspect.
- Nous sommes des amis de Jane, dit Dumbledore.
Sirius fit une grimace malgré lui en entendant son nom. Il n'avait jamais été très proche de Jane, mais cette soirée était très éprouvante pour lui. Il avait appris qu'elle avait disparu, il avait vu la marque des ténèbres et compris qu'elle n'avait probablement pas survécu, jusqu'à ce qu'il en ait eu le cœur net en la découvrant étendue dans sa chambre, sans vie. A présent lui et Dumbledore faisaient face à la famille de Jane, sa fille et cette femme, sûrement sa sœur, qui lui ressemblaient toutes deux énormément, et il avait du mal à soutenir leur regard. Il se demandait comment son ancien professeur pouvait faire face avec autant d'aplomb et de noblesse, et se dit que c'était probablement dû à son âge et à son expérience. Lui-même se faisait violence pour ne pas céder, pour ne pas s'écrouler. Il n'avait pas le droit de montrer une quelconque faiblesse, il n'avait pas le droit de montrer sa tristesse devant cette fille et cette femme dont la vie allait basculer brusquement d'un moment à l'autre. Mais la femme avait vu sa bouche se déformer, et elle sembla comprendre. Elle posa sa main sur son cœur et ouvrit la bouche.
- Ma chérie, dit-elle, va rejoindre ton frère dans la cuisine. Je dois parler avec ces messieurs. Je viendrai vous chercher.
La petite fille ne posa pas de question et sortit de la pièce, non sans un regard en direction des deux sorciers. Lorsqu'elle fut éloignée, la dame ferma la porte et s'assit dans le canapé.
- Que lui est-il arrivé ? finit-elle par demander, la voix éteinte.
Sirius attendit, silencieux, que son ancien professeur réponde à cette question difficile. Personne n'avait pris la peine de vérifier les identités des uns et des autres, mais une certaine confiance semblait pourtant s'être installée entre eux. Dès qu'il l'avait vue, Sirius avait compris que cette dame ne pouvait pas être mauvaise. De son côté, celle-ci avait baissé la garde à la mention du nom de Jane. Albus Dumbledore expliqua qui ils étaient, pourquoi ils s'étaient rendus chez Jane et ce qu'ils y avaient découvert. La sorcière se mit à pleurer.
- Jane était ma sœur, dit-elle enfin, d'une voix entrecoupée de sanglots. Elle m'avait expliqué ce qu'il s'était passé avec cet Ordre et tout ça. Elle m'avait dit qu'il risquait de lui arriver quelque chose. Ses enfants sont arrivés ce matin par l'armoire à disparaître. Je pense qu'elle se doutait qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps. J'espérais tellement qu'elle se trompait…
- Jane s'est montrée très courageuse, du moment où elle est entrée dans l'Ordre jusqu'à ce jour. Vous pouvez être fière d'elle, répondit Dumbledore, en posant sa main sur son épaule, pour lui montrer son soutien.
- Bien sûr que je suis fière d'elle, ne croyez pas le contraire, répliqua-t-elle fermement. Je sais qu'elle n'aurait pas aimé rester derrière à attendre que les choses se passent. Je crois qu'elle ne l'aurait pas supporté. Je crois aussi et surtout qu'elle se battait pour protéger sa famille, ses enfants en particulier. Elle savait qu'elle se mettait en danger, mais elle se souciait peu d'elle-même, elle se souciait surtout d'eux. Qu'est-ce que je vais pouvoir leur dire ? Et son mari… il travaille au Ministère vous savez, il va être dévasté.
- Peut-être pourriez-vous lui envoyer un message afin qu'il vienne directement chez vous ? suggéra Sirius, qui s'était tu jusqu'à présent, mais qui avait tout de même repris une certaine contenance, suivant l'exemple de Dumbledore.
La sœur de Jane acquiesça silencieusement, puis se hâta d'envoyer un hibou à son beau-frère, lequel arriva une petite demi-heure plus tard par la cheminée. Entre temps, elle avait couché les enfants. Elle n'avait pas voulu leur annoncer sans que leur père ne soit présent.
En arrivant, l'homme les salua poliment. Il était grand, d'une allure assez imposante, les cheveux très courts, châtains, et les yeux verts. Il avait la mâchoire carrée, qui lui donnait un air sévère, mais son regard empreint de gentillesse et de bonté atténuait cette sévérité. Lorsque sa belle-sœur lui annonça la mort de sa femme, il hocha la tête silencieusement puis s'assit sur une chaise doucement, sous le choc. Il regarda dans le vide un moment, puis ferma les yeux. Ses lèvres se mirent à trembler, et il laissa couler ses larmes, sans dire un mot. Sa belle-sœur posa sa main sur son épaule et il la prit dans la sienne. Il ouvrit les yeux pour la regarder.
- Charles…, dit-elle, la voix cassée.
- Pourquoi elle, Meredith ? Elle qui était si gentille, si belle, si parfaite… pourquoi ? parvint-il enfin à formuler avant de se remettre à pleurer.
Meredith le prit dans ses bras et ils pleurèrent ensemble cette femme qu'ils aimaient tant. Les deux membres de l'Ordre assistèrent à cette scène, impuissants. Sirius aurait voulu les laisser seuls. Il se sentait de trop dans ce moment très intime lors duquel ces deux personnes commençaient à peine à réaliser, à faire leur deuil. Le fondateur de l'Ordre ressentait probablement la même chose, mais ils ne pouvaient pas partir. Il fallait encore parler du Ministère qui allait arriver et répondre peut-être aux questions qu'ils pouvaient se poser sur l'Ordre et la place de Jane dans tout cela. Ils restèrent donc immobiles et silencieux, attendant patiemment que l'homme et la femme s'adressent à eux de nouveau.
- Où est-elle ? demanda enfin le mari de Jane, se tournant vers le vieux sorcier.
- Elle est dans votre maison. Un auror, qui faisait partie de ses amis, veille sur elle, répondit-il. Nous sommes venus avec l'armoire à disparaitre, et nous repartirons avec. Nous accompagnerez-vous ?
- Oui, je ne veux pas la laisser seule, enfin sans moi. Je la ramènerai ici.
Il se tourna vers sa belle-sœur, qui le regardait avec beaucoup d'amour et de compassion.
- Il faudra que je l'annonce aux enfants… heureusement qu'elle a pu les envoyer ici avant de…
Il ne termina pas sa phrase.
- Je suis tellement fier d'elle, si vous saviez, reprit-il en regardant les deux sorciers. C'est dur, c'est très dur, mais je suis tellement fier d'elle…
- Vous avez raison, approuva Dumbledore. Jane était une personne exceptionnelle à tous points de vue.
- Oui… dit-il, avant de se tourner à nouveau vers sa belle-sœur. Est-ce que tu peux veiller sur les enfants, le temps que je les accompagne ?
Elle acquiesça, et M. Stun fit signe aux deux membres de l'Ordre qu'il était prêt à les suivre. Ils regagnèrent le grenier où se trouvait l'armoire. Ils l'empruntèrent et se retrouvèrent dans la chambre de Jane et de son mari. A peine avaient-ils ouvert la porte que l'homme se précipita vers sa femme, rapprocha le fauteuil du lit et s'assit près d'elle, prenant sa main droite dans les siennes, après avoir déposé un baiser sur son front.
Sturgis Podmore le regarda faire, sans poser de question. Il se tourna vers Albus Dumbledore.
- Tout le monde est en sécurité de l'autre côté ? Où est-ce que vous êtes arrivés ?
- L'armoire mène chez la sœur de Jane. Elle veille sur son neveu et sa nièce, qui vont bien, fort heureusement. Le mari de Jane, poursuivit Dumbledore en désignant Charles Stun du regard, a souhaité venir pour rester auprès de sa femme. Il souhaite emmener le corps.
- Je ne pense pas que ça posera de problème. Les autres aurors ne vont pas tarder à arriver, mais ils n'enquêteront sûrement pas dès ce soir. Certains vont rester pour sécuriser la maison, même si je doute qu'aucun Mangemort ne revienne de sitôt. Enfin… on n'est jamais trop prudents.
Les autres aurors arrivèrent effectivement quelques minutes plus tard. Ils avaient interrogé les Moldus et effacé leurs mémoires, puis ils avaient fait disparaitre la marque, avant de lancer des sortilèges de protection autour de la maison. Des sorts avaient été jetés par Jane et son mari, mais ils n'avaient pas été suffisants contre les Mangemorts. En arrivant, les aurors avaient interrogé Dumbledore, Sirius et Charles Stun, même s'ils avaient ménagé ce dernier, comprenant sans problème qu'il n'était pas enclin à répondre à leurs questions. Deux d'entre eux s'étaient rendus chez Meredith Lindson, la sœur de Jane, afin de lancer des sorts de protection sur sa maison également, et devaient rester là-bas, au cas où. Deux autres aurors devaient protéger la maison de Jane et Charles, par mesure de sécurité également, au cas où des Mangemorts reviendraient. Les autres étaient repartis soit au Ministère, soit chez eux.
Albus Dumbledore, Sirius et Sturgis Podmore furent les derniers à partir, parmi ceux qui ne restaient pas. Ils adressèrent un mot de soutien au mari de Jane, qui les remercia de ce qu'ils avaient fait pour sa femme, puis ils transplanèrent au QG de l'Ordre. Après s'être assuré que tout allait bien pour eux, Sturgis se rendit au Ministère, où il travaillait de nuit ce soir-là.
- Est-ce que ça va aller, Sirius ? demanda Dumbledore. Ce que tu as vu et vécu ce soir est difficile à digérer, peut-être plus encore que tout ce que tu as eu à vivre jusqu'à maintenant, y compris la mort de Betty.
Il avait raison. Même si Betty était son amie, sa mort avait été aussi soudaine qu'inattendue. Dans le cas de Jane, c'était différent. Il avait suivi l'affaire de près, dès le moment où il avait appris qu'il y avait un agent double, jusqu'à ce soir, où il avait découvert ce qui lui était arrivé, alors qu'elle n'avait jamais trahi l'Ordre volontairement. Il ressentait un profond sentiment d'injustice, qu'il avait déjà éprouvé à la mort de Betty. Aucune d'elles ne méritait de mourir.
- Nous pouvons en discuter, si tu le souhaites, poursuivit le vieil homme. Je pense toutefois que tu es en état de choc…
Oui, Sirius était choqué. Il avait du mal à réfléchir, les images de Jane et de sa famille revenaient sans cesse dans sa tête, l'empêchant de penser à autre chose. La personne qu'il avait le plus envie de voir était James, et il savait que son meilleur ami serait prêt à l'accueillir à toute heure du jour et de la nuit. Il savait aussi que cela ne dérangerait pas sa femme, surtout si elle savait la raison pour laquelle il venait. Et puis, ne lui avaient-ils pas dit qu'ils l'attendraient ? Ils étaient sûrement toujours éveillés, même à cette heure tardive, car la nuit avait bien avancé entre le moment où Sirius était parti en mission et le moment où il était revenu au QG.
- … et qu'il vaut mieux que nous en parlions demain, ajouta Dumbledore, en regardant Sirius d'un air à la fois soucieux et compatissant, rassurant. Essaie de te reposer, Sirius, même si j'ai conscience que ça ne sera pas facile. Rentre chez toi, ou chez l'un de tes amis afin de ne pas être seul.
- Vous avez raison, je vais aller chez James, répondit Sirius d'une voix effacée. A demain, Albus.
- A demain, Sirius. N'hésite pas à prendre une potion, si tu as du mal à dormir ce soir. J'y ai parfois eu recours moi-même dans ma jeunesse, certains jours de tourment.
Sirius lui sourit faiblement. Plutôt que de transplaner, il prit une poignée de poudre de cheminette, se plaça dans la cheminée et annonça « chez James et Lily Potter, Godric's Hollow ». Il avait tellement de choses à leur raconter, tellement besoin de leur soutien. En disparaissant dans la cheminée, il sentit qu'il était sur le point de craquer.
