Bonjour, bonjour,
L'histoire qui suit a été écrite dans le cadre du défi "Le Jardin Maléfique" de . Le but était d'écrire une histoire ayant pour cadre un jardin inquiétant tout en commençant le récit in media res. Cette fanfiction se déroule dans le même "univers" que La Complainte de l'Outremangeur, elle explique le passage dans le chapitre 4, où Bokuto et Akaashi apprennent une étrange nouvelle au journal télé. Cela dit, les deux histoires peuvent facilement se lire indépendamment l'une de l'autre.
Un avertissement avant de commencer : cette histoire contient des éléments de torture et de consentement très très très très trèèèèèèès flou.
Je vous souhaite une bonne lecture !
Le sécateur se referma sur la tige, en coupa un centimètre. Pas plus, pas moins. Ce qu'il y avait de mieux — et de pire — dans les fleurs du printemps, c'était leur tige souple, qu'on pouvait plier à volonté, dans tous les sens. Cela signifiait aussi qu'elle s'écrasait sous les lames et qu'on obtenait plus difficilement une coupe nette. Rien en ce monde ne pouvait avoir que des bons côtés. Depuis qu'il avait arrêté le volleyball, Wakatoshi Ushijima s'adonnait plus volontiers à l'art de l'arrangement floral.
De son vivant, sa grand-mère avait maintes fois tenté de l'y intéresser, sans succès. Il avait fallu que quelqu'un d'autre arrive dans sa vie pour lui en montrer toute la beauté. Quand il entrait dans le jardin d'hiver et qu'il se penchait au-dessus de ses créations, plus que la composition parfaite, Ushijima cherchait à capturer de nouveau cet instant. Un jour, il l'espérait, il terminerait un bouquet et verrait se dessiner, aussi net que s'il était réel, Oikawa en pleine concentration tandis qu'il coupait le bout d'une branche, ses lunettes descendues sur le nez, sa canne tranquillement posée à côté de lui, un sourire enfin serein aux lèvres.
Il recula d'un pas, observa son travail sous un angle différent, puis un deuxième. Dans l'ikebana, tout était question de perspective. Pour le moment, il manquait encore ce petit rien qui ferait toute la différence. Le magnolia, plus blanc que jamais cette année, constituait une structure élégante en prolongement du vase aussi noir que ses branches. Il avait jeté son dévolu, pour compléter le tableau, sur une jacinthe dont le rose aurait dû rappeler celui qui teintait la naissance des pétales du magnolia. Peut-être la luminosité était-elle à blâmer, car il aurait juré les deux couleurs similaires quand il avait, d'un coup de lame, séparé la fleur de son bulbe. Mais le rose de la jacinthe était trop bonbon, ou bien celui du magnolia trop vieux. Résultat : au lieu de se compléter à merveille, comme il l'aurait voulu, les deux teintes juraient. Ushijima claqua la langue, agacé. Lui qui avait horreur du gâchis venait de sacrifier une de ses fleurs pour rien.
Il entreprenait de se débarrasser de ce cuisant échec quand on sonna à la porte. Dans un soupir, il retira ses gants, flanqua jacinthe et magnolia à la poubelle — il savait que sinon, leur vue ne ferait qu'accroître sa mauvaise humeur quand il reviendrait — et se dirigea vers le hall d'entrée. Méfiant, et comme il n'attendait personne, il ferma la porte de la véranda à double tour.
Sur le seuil l'attendait non pas un livreur ou un quelconque colporteur qui aurait réussit à se frayer un chemin jusqu'au domaine des Ushijima, mais une silhouette bien plus familière. Enfin, « familière » était un bien grand mot puisqu'il fallut que l'inconnu se présente pour qu'Ushijima se souvienne d'où ils se connaissaient.
— Sugawara. Kōshi, dit-il avec un sourire gêné devant le silence du propriétaire des lieux. J'étais le vice-capitaine de Karasuno… Passeur. Numéro 2.
— Je vois qui tu es.
Ushijima ne le laissa pas entrer pour autant. Une aussi soudaine incursion de son passé ici, chez lui, le désarçonnait. Ses premières pensées allèrent au jardin d'hiver, il se rasséréna en se souvenant qu'il était bien verrouillé et que lui seul en possédait la clé. Et puis, ce Sugawara ne pouvait pas être au courant. S'il avait su, il n'aurait pas débarqué seul, avec sa bouille d'ange et sa tignasse blanche comme seules protections. À ce sujet, Ushijima se fit la réflexion qu'il n'avait pas beaucoup changé depuis l'époque du lycée. Ce n'était pas comme s'ils s'étaient beaucoup fréquentés mais il gardait le souvenir de ce garçon discret, au sourire doux et à la présence rassurante.
— Je… je te dérange pas ? demanda Sugawara qui, de toute évidence, ne savait pas trop où se mettre. Je sais que je débarque comme ça un peu à l'improviste…
Ushijima faisait toujours barrage de son corps entre cet invité inopiné et l'intérieur de la maison. Le cœur battant, il l'imaginait fonçant dans son paradis terrestre pour y semer le chaos, pour détruire ce qu'il avait mis tant de temps à construire. Il ne le lui permettrait pas.
— En fait, je suis venu pour parler un peu d'Oikawa.
Sugawara détourna le regard, comme un enfant pris à faire une bêtise, et aussitôt, Ushijima s'effaça pour le laisser entrer. Sans le savoir, il venait de prononcer le mot magique mais restait à savoir s'il ressortirait ou non vivant de la caverne aux merveilles. Ushijima le guida jusqu'au salon et jamais Sugawara ne cessa de regarder autour de lui, émerveillé. La demeure des Ushijima faisait souvent cet effet aux citadins qui, trop habitués à vivre les uns sur les autres, avaient fini par oublier ce à quoi ressemblait une vraie maison.
— C'est très grand, commenta-t-il alors qu'ils remontaient un couloir. Tu vis seul ici ?
— Oui. Ma mère est partie vivre à Okinawa avec son nouveau mari et ma grand-mère est morte l'année dernière.
— Oh… Je suis désolé.
— Pourquoi ? C'est toi qui l'as tuée ?
Sugawara blanchit d'un coup et se confondit en un tas d'excuses plus inintelligibles les unes que les autres. Il avait été un temps où Ushijima se serait reproché cette brusquerie dont lui seul avait le secret et qui n'avait pas son pareil pour mettre mal à l'aise. Mais cette fois, il se fichait bien d'incommoder son invité, au contraire. Plus vite il déguerpirait, mieux ce serait.
Il laissa Sugawara s'installer à la table basse et partit à la cuisine préparer un peu de thé. Le shôji resta ouvert, pour lui permettre de guetter le moindre mouvement. S'il prenait l'envie à Sugawara d'aller jouer les explorateurs, Ushijima le saurait tout de suite. Tandis que la bouilloire chauffait l'eau, il se demanda ce que ce vieux camarade pouvait bien lui vouloir. Un brusque sursaut de conscience, peut-être ? Il était un peu tard pour se soucier d'Oikawa maintenant.
Sugawara l'attendait toujours sagement quand il revint avec le plateau qui contenait la théière, les deux tasses et une coupelle de biscuits qu'il avait dénichés au hasard d'un placard. Ushijima remarqua la trace de doigt dans la poussière qui couvrait la table basse, signe que Sugawara avait remarqué l'état déplorable de la pièce. Puisqu'il n'y mettait jamais les pieds, Ushijima n'y faisait le ménage que quand il savait qu'il recevrait des invités. Quand il vit qu'Ushijima avait remarqué la trace, Sugawara la couvrit avec son avant-bras, le rouge aux joues. Au moins, il avait la décence de s'en vouloir et cela conforta Ushijima dans l'idée qu'il n'était pas venu pour l'affronter mais bien pour discuter.
Sans un mot, il l'observa tandis qu'il plongeait le regard dans son thé, comme hypnotisé par les ridules qui se formaient à la surface du liquide au moindre mouvement, commençait à former un mot en esprit, puis le ravalait juste avant qu'il franchisse ses lèvres. Le manège se répéta plusieurs fois.
— Iwaizumi m'a appelé l'autre jour, dit-il finalement. Il n'arrive pas à joindre Oikawa. Ça va faire plus d'un an qu'il a aucune nouvelle, depuis… depuis tu-sais-quoi, en fait.
Ushijima se crispa à cette mention. De quel droit venait-il, celui-là, remuer dans le passé des événements si douloureux alors qu'il n'avait même pas daigné y être présent ?
Il s'était précipité depuis Tokyo dès qu'il avait su. Les Adlers devaient se retrouver et préparer le match du lendemain mais au diable tout cela. On avait plus besoin de lui ailleurs. Le bouquet de jasmin qu'il avait acheté en sortant du train commençait déjà à se flétrir, sans doute parce qu'il le serrait bien trop fort. Pas un instant, il ne s'arrêta pour penser qu'il en faisait trop ou qu'il ne serait peut-être pas le bienvenu. S'il était tout à fait honnête avec lui-même, il n'avait attendu qu'un prétexte pour lui rendre visite. Qu'il soit heureux ou tragique n'y changeait rien. Tout ce qu'Ushijima voulait, c'était le revoir.
Il resta longtemps devant la porte de la chambre d'hôpital sans oser la pousser. On ne lui avait rien dit de plus que l'essentiel et il n'avait aucune idée de ce à quoi il devait s'attendre. La dernière fois qu'il avait vu Oikawa en convalescence, ce dernier sortait tout juste de l'accident qui lui avait broyé le pied et une partie du tibia. Il était venu, cette fois-là aussi faisant fi de ses obligations, mais la réaction d'Oikawa n'avait pas été celle à laquelle il s'était attendu. Qu'est-ce que tu fous là, toi ? lui avait-il craché au visage. Fous le camp, je veux pas te voir. Plus que tout, c'était ce « toi », prononcé comme une injure, qui l'avait blessé. Ce n'était pas pour autant qu'il allait se défiler. Même si Oikawa le rejetait encore une fois, il voulait avant tout lui montrer qu'il le soutenait, que si Oikawa le voulait, il lui tiendrait la main dans cette épreuve. Iwaizumi s'était envolé pour la Californie l'année précédente, Ushijima doutait qu'il fasse le voyage. Peut-être même ne reviendrait-il jamais. Cette pensée emplissait Ushijima d'une joie qu'il peinait à mesurer.
Oikawa était assis dans le fauteuil près de la fenêtre, les yeux rivés sur l'extérieur. Ushijima resta un instant figé sur le seuil. Il le revoyait après presque deux ans sans nouvelles, mais il était toujours aussi beau que dans ses souvenirs. Le soleil blanc de l'hiver tombait dans ses cheveux, le ceignant d'une couronne d'or. Maintenant qu'il ne pouvait plus se déplacer qu'avec une canne, sa musculature fine avait peu à peu fait place à des traits plus doux, témoins d'une insupportable vulnérabilité. Plongé dans sa contemplation des jardins de l'hôpital, il semblait absent, totalement inexpressif. Ses mains reposaient croisées sur ses genoux, caleuses, déjà fatiguées de la rigueur des entraînements. Seuls ses avant-bras entourés de bandages subsistaient comme preuves de l'horreur. Il a fait une tentative de suicide. Voilà ce que lui avait dit Sakusa, de son habituel ton détaché. Oikawa était déjà interné depuis plus d'une semaine quand Ushijima l'avait appris.
Doucement, comme s'il venait tout juste de remarquer sa présence — peut-être était-ce le cas —, Oikawa se tourna vers lui. Il le dévisagea longtemps, tandis que de grosses larmes débordaient de ses yeux, embuant les verres de ses lunettes. Ushijima ne savait comment réagir. Il s'était attendu à tout, de la rage à la froideur, mais pas à cela.
— Tu es le premier à venir me voir, articula Oikawa, la gorge nouée de désespoir.
Sugawara émiettait son biscuit au-dessus de la table. Un morceau s'en détacha, tomba dans le thé et coula tout de suite à pic.
— Je sais que j'aurais dû y aller, dit-il comme si se donner des excuses maintenant changerait quoi que ce soit. À l'époque, j'étais vraiment terrifié par la mort, j'en faisais des crises de panique rien que d'y penser. C'était à cause de ce qui s'était passé avec Kageyama. J'ai… vu des photos que j'aurais pas dû voir et ça m'a traumatisé pendant un moment.
Ushijima se souvenait lui aussi de ce douloureux épisode. En troisième année de lycée et sans que personne n'ait pu le prédire, Hinata Shōyō du bitume était retourné à la terre. Les journaux de tout le Japon en avaient fait leur une le lendemain et on voyait encore des émissions sur le sujet, des années plus tard. Des spécialistes s'y demandaient ce qui avait pu amener un lycéen bien sous tous rapports à se livrer à un acte aussi barbare mais Ushijima, lui, y voyait une ultime preuve d'amour. De ce qu'il en savait, Hinata avait déjà été approché par plusieurs équipes professionnelles et ce ne serait qu'une question de temps avant qu'il ne s'envole à l'autre bout du pays ou pire, à l'étranger. Il ne lui avait pas fallu beaucoup voir Hinata et Kageyama ensemble pour comprendre que le lien qui les unissait dépassait la compréhension des simples gens. Et parce qu'il n'avait pas pu l'empêcher de partir, Kageyama avait décidé qu'ils ne feraient plus qu'un, de la manière la plus définitive qui soit. Ushijima pouvait aisément le comprendre.
— Tu peux venir vivre chez moi, si tu veux.
Jamais il n'avait discuté aussi longtemps avec Oikawa et jamais il n'avait ressenti autant de colère envers le monde entier, y compris lui-même. En une heure à peine, il avait appris toute la détresse de son ami, le cauchemar qu'il traversait seul depuis qu'un chauffard avait coupé court à son rêve de championnats du monde et de Jeux Olympiques. Il avait vu Iwaizumi s'envoler vers le bout du monde au moment où il avait le plus besoin de lui, Kageyama sombrer dans la folie, sa petite amie le quitter, fatiguée de son abattement. On lui avait proposé des postes d'entraîneurs qui, pour lui, étaient encore pire que de ne pas jouer du tout. Comment ne pas devenir fou en voyant tous les jours voler ces petits jeunes tandis que lui restait cloué au sol ? Il avait bien tenté les études mais s'était vite rendu compte de ses propres limites. Rien ne l'intéressait et il ne voyait plus aucune perspective d'avenir, alors il s'était dit que le mieux à faire était de mettre fin à ce calvaire. Maintenant qu'il avait survécu, sa famille, terrassée par la honte, ne voulait plus entendre parler de lui. Quand il avait confié à Ushijima qu'il n'aurait nulle part où aller après sa sortie de l'hôpital, ce dernier n'avait pas hésité un instant.
— Je ne suis jamais là, s'empressa-t-il d'ajouter. J'ai un appartement sur Tokyo et, maintenant que ma mère a déménagé, la maison est laissée à l'abandon.
Il attendit longtemps la réponse d'Oikawa, qui le dévisageait avec l'air de se demander si la proposition cachait un piège. En vérité, Ushijima souhaitait simplement qu'il reste auprès de lui le plus longtemps possible. Il savait qu'Oikawa ne le portait pas dans son cœur — enfin, c'était surtout Tendō qui le lui avait fait remarquer, lui n'avait rien vu — mais depuis qu'il le connaissait, il éprouvait l'envie d'être proche de lui. D'abord, il n'avait été question que de volleyball. Ushijima enviait les talents de passeur d'Oikawa, admirait son aisance à entrer en osmose avec n'importe quelle équipe pour en faire ressortir le meilleur. Il voulait le meilleur pour lui, il voulait que la vie lui offre l'opportunité de s'épanouir au maximum. Et puis, peu à peu, sans qu'il s'en rende compte, cette bienveillance avait pris un tournant plus possessif. Il le voulait, pour lui tout seul. Les autres ne comprenaient pas son génie, ils ne le méritaient pas. Iwaizumi, en particulier. À la fin du collège, il avait prié pour qu'Oikawa le rejoigne à Shiratorizawa. Quand il y pensait des années plus tard, il se rendait compte que d'autres écoles l'auraient porté encore plus haut. Mais à Fukurodani, Kamomedai ou Mujinazaka, il n'aurait pas eu l'occasion de s'entraîner avec lui tous les soirs, ni de le voir le matin, à la sortie de sa chambre, le visage encore ensommeillé et les cheveux en bataille. Au moins, dans ces cas-là, il se serait consolé en songeant qu'il avait fait le bon choix pour progresser. Mais non, il avait choisi Aoba Johsai, et Ushijima frissonnait autant de dégoût que de colère quand il songeait qu'Oikawa n'avait fait que suivre Iwaizumi.
Ils se retrouvèrent une semaine plus tard, sur la route du domaine Ushijima. Durant tout le trajet, Ushijima ne dit pas un mot, observant du coin de l'œil Oikawa qui, tout aussi mutique, se plongeait dans le paysage. La maison de son enfance était loin de tout, entourée d'un bois qui l'isolait du reste du monde. Puisqu'il avait fallu attendre que les médecins décrètent qu'Oikawa n'était plus un danger pour lui-même, Ushijima avait profité de ce temps pour remettre de l'ordre dans la vieille bâtisse. Aidé de sa cousine Sachi, il avait pendant plusieurs jours briqué, aspiré et dépoussiéré chaque recoin, réparé la rampe d'accès dans l'entrée et celle de l'arrière-cour, et même débarrassé le jardin d'hiver de toutes les plantes mortes faute de soin. En balayant le sol de tomettes ocres, Sachi lui avait demandé quelles étaient ses intentions concernant Oikawa. Le sourire sur son visage et l'endroit où ils se trouvaient avaient suffi à Ushijima pour comprendre ce qu'elle sous-entendait. Plus personne ne voulait d'Oikawa, plus personne ne viendrait le chercher ni demander de ses nouvelles. Il était tout naturel que cette idée lui vienne en tête.
— Il ne s'agit pas de ça, avait-il répondu. Pas de ça du tout…
Elle avait mimé une fermeture Éclair le long de ses lèvres, puis avait répliqué qu'il pourrait toujours venir chez elle pour s'entraîner, s'il le souhaitait. Il n'avait ni accepté ni refusé et elle avait conclu en lui disant, avec un sourire chaleureux qui collait peu avec ses propos, qu'elle était heureuse de partager un tel secret avec son cousin chéri.
En arrivant au domaine des Ushijima, Oikawa fit quelques pas claudicants hors de la voiture, appuyé sur sa canne. Un fin manteau de poudreuse blanche, que personne n'avait foulé jusque-là, recouvrait toute la cour, le chemin de galets ronds, une partie de la coursive ; il alourdissait même les branches noires des cerisiers, qui ne fleuriraient pas avant plusieurs mois. Une dizaine de perce-neiges pointaient le bout de leur nez diaphane.
— C'est très joli, commenta Oikawa, les yeux perdus dans le paysage.
— C'est encore plus beau au printemps, tu verras.
Oikawa ne répondit pas, et suivit Ushijima à l'intérieur. Ce dernier ne s'attarda pas longtemps après s'être assuré que toute la maison était accessible à Oikawa. Il n'avait envie de rien de plus que de rester auprès de lui le plus possible, mais il savait qu'Oikawa ne supporterait pas sa présence bien longtemps. Ce dont il avait besoin, c'était d'un endroit calme, à l'abri de tous les tracas du quotidien. Au début, Ushijima craignait, à chacun de ses retours, de retrouver un cadavre en état de décomposition avancée pourrissant dans le salon, les veines tranchées, une flaque de sang brunâtre, séchée depuis longtemps, étalée autour de lui. Mais Oikawa lui apparaissait toujours bien vivant sur le seuil. Petit à petit, il se remettait.
Un week-end, alors qu'Ushijima revenait de Tokyo, il trouva Oikawa dans le jardin d'hiver. Une énième série d'erreurs et d'accès de faiblesse pendant les derniers matchs l'avait plongé dans une mauvaise humeur crasse. Mais dès qu'il vit Oikawa plongé sur sa composition, la lèvre pincée entre les dents dans un geste de concentration, les lunettes au bout du nez, sa canne posée nonchalamment sur le bord de la table, toute sa frustration s'envola et il sut. Sa place était là, et pas ailleurs. Oikawa se tourna vers lui et sourit. Pendant l'absence d'Ushijima, il avait cultivé des dizaines d'espèces de fleurs différentes, qui remplissaient l'espace d'un arc en ciel de pétales. Jamais Ushijima n'avait vu ce jardin d'hiver si plein de vie et de beauté. Partout où il regardait, il voyait une corolle blanche, un amas de tiges aux jupes bigarrées, un semis qui pointait à peine son nez timide hors de la terre sombre. Et au milieu de cette jungle luxuriante, Oikawa siégeait tel un prince.
Ushijima ne tarda pas à abandonner son poste en tant que réceptionneur-attaquant chez les Schweiden Adlers. L'idée le travaillait depuis des mois mais ce fut une remarque de sa mère, qui lui fit comprendre avec tout le peu de tact dont elle disposait, qu'il était plus que temps pour son fils de reprendre l'entreprise familiale, qui le décida. Il accepta sans hésiter, pour la simple et bonne raison que ce poste lui permettrait de rentrer chez lui. À sa grande surprise, Oikawa ne sembla pas dérangé par sa présence, bien au contraire. Il se noua entre eux, au fil des jours, une entente cordiale, un ballet domestique qui les contentait tous deux. Parfois, Ushijima rentrait plus tard que d'habitude et trouvait dans la cuisine, un repas préparé à son attention accompagné d'un petit mot plaisant. Ce n'étaient jamais des plats bien compliqués — la cuisine n'étant vraiment pas le fort d'Oikawa — mais Ushijima n'avait jamais rien mangé de meilleur, pas même dans les plus grands restaurants.
— Tu as l'air d'aller mieux, fit remarquer Ushijima un jour, au petit-déjeuner.
— Oui, l'air d'ici me fait du bien. Et puis, je n'ai pas à penser à grand-chose. Parfois, je me dis que le mieux, ce serait de ne penser à rien du tout, de laisser quelqu'un prendre toutes les décisions pour moi. Ça me ferait de sacrées vacances.
Il avait ponctué son discours d'un rire pour signifier qu'il plaisantait. Mais Ushijima avait bien reçu le message. Il passa plusieurs fois chez Sachi pour se faire la main. Juste comme ça. Au cas où.
Il trouva un jour Oiwaka dans l'arrière-cuisine, pestant car il n'arrivait pas à atteindre une conserve sur une étagère en hauteur. Il jetait des coups d'oeil circonspects au marche-pied posé contre le mur, se demandant sans doute s'il pourrait y grimper sans se casser quelque chose. Ushijima se glissa derrière lui, se hissa sur la pointe des pieds et attrapa la boîte de conserve. Il allait la lui donner, quand il se rendit compte à quel point ils étaient proches. La pièce était trop exiguë pour que deux hommes adultes puisse y entrer sans se retrouver serrés l'un contre l'autre. Ushijima allait s'excuser et faire un pas en arrière quand deux mains se posèrent de chaque côté de son visage. Le baiser fut rapide, chaste et un brin maladroit. Ils ne se parlèrent plus de toute la journée. Mais le soir venu, alors qu'Ushijima était sur le point de se coucher, Oikawa le rejoignit dans sa chambre.
Tout bonheur ne dure qu'un temps. Deux semaines plus tard, Ushijima surprit Oikawa au téléphone. Il parlait une langue qu'Ushijima ne comprenait, de l'espagnol ou peut-être du portugais. Il expliqua plus tard à Ushijima que son oncle l'avait appelé d'Argentine, qu'il avait une opportunité pour lui et qu'il songeait à l'y rejoindre dès qu'il aurait reçu son visa.
— Je ne pouvais pas rester ici éternellement, dit-il devant l'air contrarié d'Ushijima. Tout ce que j'ai vécu ici… tout ce qu'on a vécu, c'était formidable, mais… Partir là-bas, c'est le nouveau départ dont j'ai vraiment besoin.
Il prit ses mains entre les siennes, l'enlaça tendrement. Sans rien en montrer, Ushijima bouillonnait de rage. Il n'allait pas l'abandonner, pas maintenant qu'ils s'étaient trouvés ! Il ne pouvait pas partir et le laisser en plan comme tous les autres ! Il se trompait, il n'avait aucun besoin de s'enfuir à des milliers de kilomètres pour retrouver la sérénité. Ushijima pouvait la lui offrir. Il le ferait, de gré ou de force.
Il avait déjà préparé la seringue dans le tiroir de la table de nuit.
Sugawara resta jusqu'à ce que le thé devienne froid. Il lui raconta toutes les recherches qu'il avait déjà effectuées dans le but de renouer contact avec Oikawa. Elles avaient toutes abouti à des impasses. Il avait bien essayé de le signaler en tant que personne disparue, mais on lui avait gentiment expliqué qu'un adulte avait tout à fait le droit d'aller où bon lui semblait, de se volatiliser dans la nature et ne plus jamais entrer en contact avec ses proches. Il fallait des preuves que quelque chose de grave était arrivé pour songer à ouvrir une enquête.
— Bref, je sais plus quoi faire du tout… J'ai demandé à tout le monde, sa famille, ses amis. Personne ne sait où il est, tout ce qu'on a pu me dire, c'est qu'il a vécu chez toi pendant un moment.
— Oui, il a habité ici quelques mois, répondit Ushijima. Ensuite, il est parti pour l'Argentine et je ne l'ai plus jamais revu.
Sugawara finit tant bien que mal par se résigner. Puisqu'Ushijima ne pouvait pas lui fournir le numéro de l'oncle d'Oikawa, il murmura pour lui-même qu'il demanderait à Iwaizumi s'il en savait plus et nota ce qu'il avait appris dans un petit carnet décoré d'animaux mignons. Avant de partir, il se rendit aux toilettes. Ushijima garda un oeil sur lui, au cas où il lui prendrait l'envie de mettre son nez dans des affaires qui ne le regardait pas.
— Dis, ça n'a rien à voir mais est-ce que je peux abuser et faire un petit tour dans ton jardin d'hiver ? demanda-t-il les mains jointes, un sourire un peu gauche accroché aux lèvres. J'ai aperçu un peu l'intérieur par la porte vitrée, il a l'air vraiment super bien entretenu. J'ai commencé un petit jardin chez moi mais tout ce que j'arrive à faire pousser, c'est du persil, alors...
— Non.
Puis, devant l'air surpris de Sugawara, il ajouta :
— J'y fais des travaux. Le sol est instable, c'est dangereux.
Sugawara répondit d'un « Oh » perplexe mais n'insista pas plus. Il se laissa guider jusqu'à la sortie, non sans avoir glissé une carte avec son numéro. Ushijima attendit de ne plus du tout entendre le moteur de sa voiture avant de se glisser de nouveau dans le jardin d'hiver.
Il n'avait pas la tête à reprendre sa composition, ni à s'occuper des deux expériences reléguées à un coin de la pièce où on ne les voyait pas. Elles étaient bien trop laides pour avoir leur place parmi ses réussites et l'une d'entre elles dépérissait à vue d'oeil. Il faudrait bientôt s'en débarrasser. Ushijima passa rapidement en revue toutes ses fleurs de printemps, bien plus par habitude que par nécessité. Ces derniers temps, il passait le plus clair de son temps libre dans le jardin d'hiver, ses plants recevaient toute l'attention dont ils avaient besoin. Roi de la nature en ces lieux, il veillait à ce que tout reste à sa place pour rester le plus harmonieux possible. Il arrosa ses semis, qui se développaient tous bien, et passa enfin à ce qu'il attendait tant.
Assis sur l'ottomane qui trônait au milieu de la pièce, Oikawa suivait tous ses mouvements du regard. Il sembla à Ushijima qu'il était plus attentif, plus éveillé que d'habitude et il s'en félicita. Cela ne l'intéressait pas de se retrouver avec de complets légumes comme ceux que créait Sachi. Il voulait qu'il puisse réagir, même par pur réflexe, qu'il puisse lui témoigner toute sa gratitude de s'occuper si bien de lui. Accroupi à côté de lui, il commença par examiner ses jambes. Au tout début, il arrivait souvent qu'il tombe de l'ottomane en les agitant trop, aussi Ushijima avait rapidement pris la décision de les couper, comme une feuille disgracieuse. C'était à la fin de longues tergiversations qu'il s'était résolu à n'amputer qu'au-dessus du genou. Sachi l'avait prévenu qu'il pourrait toujours remuer, que ce serait dangereux, mais Ushijima aimait trop ce grain de beauté au bas de sa cuisse pour songer à s'en débarrasser. Pour pallier à tout problème, Ushijima restreignait ses mouvements à l'aide d'un système de sangles de cuir, qui lui garantissait une tranquillité d'esprit lorsqu'il devait s'absenter.
Ce n'était que quelques semaines auparavant qu'il s'était dit que ces jolies jambes avaient bien besoin d'un peu de décoration. Ses expériences supportaient bien les greffes qu'il avait tentées au début de l'hiver et les larges grappes de glycine commençaient déjà à couvrir toutes les zones où il les avait plantées. Ce serait sans doute plus de travail, mais il faudrait bien trouver de quoi remplacer le narcisse une fois qu'il se serait flétri. Il ne supportait pas l'idée de voir Oikawa — non, Tōru, son Tōru — sans aucun ornement pour mettre en avant sa beauté. Il avait déjà marqué l'endroit où il inciserait, une fois l'automne venu, pour glisser sous sa peau la longue racine.
Tōru laissa échapper un long geignement quand il sentit la main d'Ushijima courir le long de la cicatrice du moignon. Depuis le temps, Ushijima avait appris à comprendre ce qu'il exprimait et, cette fois-ci, entendit : « Ah, tu me chatouilles ».
— Pardon, pardon, dit-il avec un sourire amusé. Voyons voir comment ça se porte là-haut.
Il s'assit sur l'ottomane à côté de Tōru. Comme toujours, il ne put s'empêcher de laisser son regard courir le long du corps nu de son amant. Tōru n'avait pas froid, Ushijima s'en assurait toujours. Il gardait un oeil constant sur le thermostat du jardin, autant pour la santé de ses plantes que pour le bien-être de Tōru.
Au sommet de son crâne, la plaie était propre. Ushijima l'avait nettoyée à peine quelques heures auparavant. Sachi adorait découper toute la calotte crânienne pour exposer le cerveau dans toute sa splendeur mais, contrairement à lui, elle se lassait vite de ses créations, qui avaient toutes vocation à périr vite. La beauté ultime, disait-elle, est celle du coquelicot qui se fane dès qu'on l'a cueilli. Cela ne l'empêchait pas de s'extasier sur la longévité de Tōru, quand elle passait le voir. Ushijima n'avait percé que le minimum, juste de quoi dégager la dure-mère et insérer le bulbe entre les deux hémisphères. La première fois qu'il avait tenté l'expérience, sur un sujet prêté par Sachi, il l'avait tué sur le coup. Mais pour Tōru, il s'y était pris avec toute la délicatesse du monde, si bien qu'il n'avait que peu altéré ses fonctions cognitives.
Car si l'opération lui avait coûté la parole, ce n'était pas pour autant qu'il ne parvenait plus à communiquer. Ses cris, ses regards et le peu de mouvements dont il était encore capable suffisaient amplement à Ushijima pour bien s'occuper de lui. Il lui arrivait parfois de bafouiller un mot ou deux ; sans doute les racines du narcisse avaient-elles trouvé leur chemin au creux d'une circonvolution de son cerveau et réveillé un instinct oublié depuis des mois.
Ushijima se hissa sur ses genoux, et huma la fleur jaune qui se dressait au sommet de la longue tige. Elle avait poussé à une vitesse telle, en l'espace d'à peine une semaine, que chaque matin, Ushijima pouvait à l'oeil nu mesurer sa croissance. Il s'assit de nouveau et posa un baiser sur les lèvres de Tōru. Aucun n'aurait le même goût que le tout premier mais jamais il ne se lassait de l'embrasser. Tōru laissa échapper un soupir, signe qu'il appréciait lui aussi. Ushijima laissait courir ses mains le long de ses bras, de son torse, de ses cuisses. Il n'eut pas à poursuivre longtemps ses attouchements avant que le désir de son amant ne devienne évident.
Ushijima enduisit sa main de la lotion qu'il avait amenée avant de saisir l'érection qui palpitait entre les jambes de Tōru. Il lui arrivait parfois encore de s'unir à lui, quand l'envie s'en faisait trop pressante, mais la plupart du temps, de peur de l'abîmer, il se contentait de ces caresses, qui les comblaient déjà amplement tous les deux. Tōru tremblait à son contact, le visage écarlate. Ses lèvres se tordaient à la recherche de baisers, qu'Ushijima lui offrait avec plaisir. Incapable de se contenir plus longtemps, il défit sa braguette et pressa sa verge contre celle de Tōru. Collé contre son corps, perdu dans le délice de ces va-et-vient, Ushijima couvrait le corps de son amant de caresses. Tōru, lui, ne bougeait pas. Parfois, un soubresaut agitait ses mains ou le bas de ses cuisses, mais ce n'était qu'un réflexe. Le bulbe avait trop endommagé son cerveau pour qu'il conserve de véritables fonctions motrices.
Ushijima retint sa voix alors qu'il se perdait dans l'orgasme. Pas qu'il y eût quelqu'un pour les entendre aux alentours, mais il ne voulait pas couvrir les soupirs de Tōru. Une fois revenu sur Terre, il admira leurs semances mêlées sur le ventre de son amant. N'ayant aucun moyen de savoir quelle goutte appartenait à qui, elles étaient toutes, dans son esprit, à la fois tirées de l'un et de l'autre. Dans ces moments, plus encore que lorsqu'il le pénétrait, Ushijima avait l'impression qu'ils ne formaient qu'une seule et même entité. Dans ces moments, il était sûr et certain que jamais Tōru ne le quitterait, que jamais il ne le laisserait seul, tout simplement parce qu'ils étaient la même personne.
Ushijima, comme tous les soirs, lava Tōru avec une grosse éponge imbibée d'eau tiède, changea l'alèse posée sur l'ottomane. La tâche était lente, fatigante, mais l'intimité entre eux s'en trouvait toujours si grandie qu'Ushijima n'y rechignait jamais. Il le nourrit à l'aide d'une grande cuillère, d'une bouillie qu'il pouvait avaler sans la mastiquer. Ce n'était qu'ensuite que venait le moment bien plus pénible d'aller s'occuper de ses expériences.
Ils étaient deux, un homme et une femmes, relégués dans un coin, dissimulés derrière un paravent couvert de glycines, afin de ne pas les avoir constamment sous les yeux. Ils se trouvaient entreposés avec les sacs de terreau et les outils, assis à même le sol. À l'un qui s'agitait trop, il n'avait pas hésité à couper bras et jambes au niveau de l'aine et de l'épaule, pour s'entraîner aux sutures. Il avait conservé l'autre entière car, au moment où il insérait le bulbe de narcisse à l'intérieur de son cerveau, il y était sans doute allé un peu trop fort. Ces deux fardeaux lui pesaient et demandaient une attention constante, d'autant plus qu'ils se fânaient de jour en jour. Ushijima songea, en remplaçant le sac de leur sonde gastrique, qu'il serait peut-être temps de trouver d'autres cobayes.
Il revint auprès de Tōru et l'admira longuement. Il semblait à sa place, ici, au milieu du jardin, entouré de toutes ces fleurs qui ne faisaient qu'accentuer sa beauté. Maintenant que Tōru ne pouvait plus s'en occuper lui-même, Ushijima avait pris à coeur de continuer son projet et enrichissait chaque jour un peu plus le jardin. Du temps de sa grand-mère, l'endroit était gardé dans une propreté et un ordre spartiate mais, dorénavant, où que l'on pose le regard, on voyait une fleur. La plus récente addition était une centaine de crocus, mauves, jaunes ou bien blancs, répartis dans plusieurs jardinières. Le lierre grimpait sur chaque pan de mur, qu'il partageait tant bien que mal avec l'ipomée améthyste et les pois de senteur. On ne voyait du sol que le strict minimum, qui traçait un chemin de la porte jusqu'à la table de composition puis jusqu'à l'ottomane. Ici, le sol restait nu, bien plus par mesure d'hygiène et par praticité que par réel choix. Si Ushijima avait pu, il y aurait installé un tapis de mousse moelleux sur lequel Tōru aurait pu se reposer. Ainsi, il aurait ressemblé à une magnifique dryade, gardien de son petit coin d'Eden.
Ushijima s'approcha de l'ottomane, sentit une nouvelle fois la fleur au sommet du crâne de Tōru. Elle ne tarderait pas à se flétrir, mais il avait choisi exprès une variété de narcisse pluriannuelle, pour qu'elle renaisse de ses cendres au printemps prochain. Ainsi, chaque année, leur amour reviendrait avec les beaux jours, une petite fleur jaune comme témoin de leur fidélité inébranlable.
— J'aimerais dormir auprès de toi ce soir, susurra-t-il au creux de son oreille. Tu es d'accord ?
Le regard de Tōru s'illumina dans un « oui » sans équivoque.
