Sur le chemin du retour, Sugawara se sentait nerveux. Cette rencontre avec Ushijima l'avait mis mal à l'aise, sans qu'il réussisse à comprendre pourquoi. Il était clair que l'ancien joueur de Shiratorizawa avait voulu qu'il s'en aille au plus vite, ce qu'il pouvait comprendre. Jamais ils n'avaient été plus que de vagues connaissances tous les deux et personne n'aime que l'on vienne remuer ainsi le passé. D'autant plus qu'il avait perçu dans le discours d'Ushijima ce petit je-ne-sais-quoi qui lui laissait supposer qu'Oikawa et lui n'avaient pas été de simples amis.

Tu te projettes, s'admonesta-t-il alors qu'il s'arrêtait à un feu rouge. Il restait néanmoins persuadé qu'Ushijima lui cachait quelque chose. Il se rappela sa réaction quand il avait demandé à voir le jardin d'hiver, l'étrange alerte dans son regard quand Sugawara l'avait mentionné. Cette histoire de travaux était un mensonge, il en mettrait sa main à couper. Mais pourquoi ? Et cela avait-il un rapport avec Oikawa ? Pendant toute la fin du trajet, il se demanda ce qu'on pouvait bien cacher dans ce genre d'endroit et se fendit d'un rire nerveux en imaginant Ushijima en fin amateur de ganja, passé en quelques années de joueur star à baron de la drogue local. Il cessa de rire quand il se rendit compte que, si toutes ces hypothèses se révélaient exactes, il était tout à fait possible qu'il se soit retrouvé mêlé à des problèmes. Si Oikawa était devenu un dommage collatéral dans un conflit entre trafiquants, alors…

— Il va vraiment falloir que j'arrête la télé, ricana-t-il alors qu'il entrait dans son garage.

Ou alors, c'était sortir avec un flic qui brouillait à ce point sa vision de la réalité. Tout dans le monde n'était pas lié à la violence ou à la drogue. Peut-être, tout simplement, qu'Ushijima n'avait pas apprécié sa visite surprise et qu'il voulait à tout prix le voir déguerpir pour avoir la paix.

Sugawara ne sortit pas tout de suite de la voiture. Il resta assis, la tête sur le volant, à rassembler ses idées. Voilà des semaines qu'il menait sa petite enquête de son côté, et il n'arrivait à rien. Daichi, lui, lui avait conseillé de laisser tomber. Pour lui, Oikawa était parti refaire sa vie ailleurs, sans rien dire à personne, pour repartir de zéro et aller le débusquer ne servirait qu'à faire remonter à la surface de trop mauvais souvenirs. Il lui avait conseillé d'aller en discuter avec un psychologue, de parler de sa culpabilité après tout ce qui s'était passé ces dernières années. Sugawara était forcé d'admettre qu'il n'avait pas tort. Jamais il ne s'était pardonné de ne pas être venu le voir à l'hôpital après sa tentative de suicide, comme il ne s'était jamais pardonné de n'avoir pas été là ce fameux soir d'Halloween, quand Kageyama avait sauvagement assassiné Hinata.

Alors qu'il allait sortir de la voiture, Sugawara sentit son portable vibrer dans sa poche. C'était Akaashi qui l'appelait, pour la cinquième fois de la semaine. Le samedi précédent, Bokuto s'était invité dans son appartement, ivre mort, et avait passé toute la nuit à lui hurler dessus avant de s'effondrer en larmes. Depuis, Akaashi avait décidé de l'aider à se remettre sur pieds, mais la tâche s'était révélée plus ardue que prévue. Quand ils en avaient discuté, Sugawara lui avait dit d'appeler quand il le voulait, s'il se sentait dépassé ou simplement s'il avait besoin de parler un peu pour décompresser. Pour avoir vécu l'alcoolisme de son propre père pendant des années, il savait que ce n'était pas tous les jours facile, même — surtout — quand il s'agissait d'une personne qu'on aimait. Il resta là une bonne vingtaine de minutes, à écouter Akaashi pleurer, en essayant de ne pas trop songer qu'il ne pouvait rien y faire. S'il ne retrouvait pas Oikawa, il se devait au moins de tenter le maximum pour venir en aide à Bokuto et à Yachi. Il leur devait bien ça.

Finalement, les jours passèrent et Sugawara oublia peu à peu l'incident. Il discuta du peu qu'il avait découvert avec Iwaizumi, qui se chargea d'appeler l'oncle d'Oikawa. Cette piste, encore une fois, ne menait à rien. L'homme n'avait jamais vu son neveu après le coup de fil qu'il lui avait passé. Puisqu'il ne savait plus où chercher, la vie reprit pour Sugawara. Il s'occupait de ses élèves et de son persil, pour tenter tant bien que mal de se changer les idées. Daichi avait raison. Ce n'était que sa propre culpabilité qui le poussait à agir ainsi. Mais quoi qu'il tenterait, aucune de ses actions ne ramènerait ses amis à la vie et rien n'effacerait le fait qu'il avait abandonné Oikawa au moment où il avait le plus besoin de lui.

Daichi rentra tard, un soir, bien plus tard que d'habitude. Il avait prévenu Sugawara par message. Une urgence au travail, on avait mobilisé tout le monde pour des heures supplémentaires. Sugawara avait senti la tension dans sa voix. Aussi, il avait décidé de lui préparer ses ramens préférés pour lui remonter le moral quand il rentrerait. Il attendit jusqu'à vingt-trois heures avant d'entendre la porte d'entrée s'ouvrir. Sans un mot, Daichi entra, retira son blouson, ses chaussures, et resta assis sur le bord de la marche du genkan, la tête entre les mains.

Sugawara s'approcha de lui à petits pas, en prenant garde de faire assez de bruit pour ne pas le surprendre. Il s'agenouilla près de Daichi et l'entoura de ses bras. Daichi, toujours aussi mutique, posa sa main sur celle de son fiancé.

— Tu veux me raconter ce qui s'est passé ?

Daichi haussa les épaules. En théorie, il n'était pas censé divulguer trop d'informations à l'extérieur du commissariat, pour des raisons évidentes, mais dans les faits, il lui arrivait souvent d'en discuter avec Sugawara. Il ne lui donnait jamais de détails précis, juste la situation globale, pour partager ce poids avec quelqu'un.

— Je ne crois pas que tu aies envie d'entendre ça. C'était vraiment horrible.

Sugawara frissonna. Daichi connaissait son amour des films d'horreur, il savait qu'il n'était pas du genre à s'effrayer pour rien. S'il prenait tant de pincettes, ça ne pouvait qu'annoncer le pire.

— Vu tout ce que tu m'as déjà raconté, je crois que je suis blindé maintenant.

— On a été appelés en fin d'après-midi, raconta Daichi après une seconde d'hésitation. Deux gamins, des petites frappes qui font des allers-retours en prison depuis des années, avaient profité de l'absence de la propriétaire d'une maison un peu isolée pour casser une vitre et voir s'il n'y avait pas des objets de valeur à récupérer. À la place, ils ont trouvé des… gens…

— Quoi, des cadavres ?

— Oh non, j'aurais préféré. Il y en avait quatre en tout. Des hommes, des femmes, tous bien vivants… enfin, « vivants »… Je croyais pas les collègues quand ils m'ont raconté, il a fallu que je rentre pour me rendre compte qu'ils ne me faisaient pas une blague de mauvais goût.

Daichi secoua la tête, les yeux dans le vague. Sugawara se rendit compte que la nuque et le dos de la chemise de son fiancé étaient couverts de sueurs froides. Daichi déglutit avant de poursuivre.

— Cette femme, elle leur avait scié le haut du crâne et leur avait planté des fleurs dans le cerveau. Les bulbes en étaient à plusieurs stades de croissance, ce qui veut dire qu'elle ne les a pas simplement posés là, elle les y a fait pousser. Ça prend, quoi, quinze jours de faire pousser une fleur comme ça ? Quinze jours…

Il poussa un rire nerveux, les mains serrées sur les épaules. Sugawara se dit que les ramens attendraient un peu, mais qu'une bouteille de whisky, bien plus adaptée à la situation, traînait au fond d'un placard.

— C'était des… j'en sais rien, des espèces de petites jonquilles. Comme il y en avait aussi partout autour de la maison, on a commencé à creuser. Quand on m'a autorisé à partir, les équipes techniques avaient déjà déterré trente-sept cadavres et apparemment, ils étaient loin d'en avoir terminé. Il y avait des squelettes qui devaient être là depuis au moins dix ans, selon eux. Dix ans ! La meurtrière en a à peine trente… Mais, je crois que c'est même pas ce qui m'a le plus choqué.

Sugawara attendit la suite, tendu. Même s'il avait l'estomac bien accroché, lui non plus n'avait plus faim du tout.

— Cette femme, la meurtrière… Elle s'appelle Ushijima. Sachi Ushijima. J'ai vérifié par curiosité et c'est la cousine de (il fit les guillemets avec ses doigts) « notre » Ushijima. C'est dingue, quand même… On se dit que ce genre de monstre n'existe que dans les films et finalement, ils sont bien plus proches qu'on ne croit…

Sugawara gara sa voiture un peu avant d'arriver au domaine des Ushijima. C'était de la folie et il le savait, mais depuis que Daichi lui avait parlé de cette Sachi, l'idée ne le quittait plus. Il avait tant bien que mal tenté de rationaliser tout cela. Après tout, ce n'était pas parce qu'un membre de notre famille était un tueur psychopathe qu'on en était forcément un aussi. Cependant, une remarque de Daichi ne cessait de lui trotter dans la tête. Certains des squelettes retrouvés étaient là depuis au moins dix ans. Sachi avait pu commencer à tuer à vingt ans, rien de très étonnant à cela. Mais il s'était demandé si ça n'avait pas débuté plus tôt, si quelqu'un ne lui avait pas appris à torturer ainsi ses victimes. Sans doute encore une fois était-ce son amour des séries policières qui parlait plus qu'un vrai don pour l'enquête mais il lui semblait que le mode opératoire était trop élaboré pour n'avoir été que le fruit d'une seule jeune femme. Et si c'était une affaire de famille ?

Une fois sa voiture dissimulée par des branchages, Sugawara se dirigea vers la maison. Il savait qu'Ushijima partait travailler tous les jours à des heures précises et s'était fait porter pâle à l'école pour profiter de ce créneau. Il avait fallu jouer la comédie auprès de Daichi, ce qui ne lui plaisait que moyennement. Il lui mentait beaucoup trop, ces derniers temps. Il ne lui avait même pas dit qu'il était allé voir Ushijima la première fois, prétextant à la place qu'il allait voir sa soeur, pour éviter une énième injonction à laisser tomber et aller consulter. Amer, il fit tourner sa bague de fiançailles autour de son doigt et se promit que ce serait la dernière fois. Il allait faire le tour de cette maison, avoir le bonheur de ne rien y trouver du tout, repartir comme il était venu et tirer un trait définitif sur cette histoire.

Comme il l'avait prévu, Sugawara ne trouva aucune voiture autour de la maison. Si ses informations s'avéraient exactes, il avait encore trois heures devant lui. Il avait laissé, par simple précaution, un message à Daichi qui s'enverrait automatiquement passé ce délai. Il lui disait où il se trouvait, pour quelle raison et lui demandait de venir avec du renfort. Bien sûr, il espérait en avoir bien trop fait, ne trouver qu'au mieux, une maison tout ce qu'il y avait de plus ordinaire, au pire quelques plants de cannabis.

La porte de devant était fermée, sans grande surprise. Durant sa première visite, Sugawara avait remarqué qu'il n'y avait aucune caméra dans l'entrée et que la maison ne semblait pas disposer d'un système de sécurité. Avec son travail dans la police, Daichi faisait de plus en plus preuve de paranoïa — sans doute un peu justifiée — et ils avaient passé des semaines à choisir une alarme adaptée à leur appartement. Sugawara pouvait reconnaître chaque type de système du premier coups d'oeil tant il en avait passés en revue jusqu'à l'épuisement.

Il ne trouva aucune clé de secours, ni sous le paillasson, ni autour d'un des innombrables pots de fleur. Son coeur manqua un battement en voyant le parterre de narcisses juste en bas des escaliers, au pied duquel de la terre avait été fraîchement retournée. Sugawara finit par se rasséréner. Ces fleurs poussaient partout en ce début de printemps, ça ne voulait rien dire.

Il entreprit de faire le tour de la maison, à la recherche d'un accès au jardin d'hiver. S'il devait trouver quoi que ce soit, ce serait dans cette pièce, il en était certain. De l'extérieur, Sugawara ne voyait rien, tant les plantes couvraient les vitres, mais il repéra une porte dérobée dissimulée par un voile de lierre.

Ce serait trop beau qu'elle soit ouverte, songea-t-il en posant la main sur la poignée. Pourtant, il n'eut aucun mal à la pousser. Elle ne grinça même pas sur ses gonds, ce qui aurait sans doute dû l'alerter mais il était déjà trop surpris pour y penser. Le coeur battant, il entra.

La végétation à l'intérieur du jardin d'hiver était si luxuriante que Sugawara eut d'abord du mal à avancer. Il posa avec précaution un pied devant l'autre, soucieux de ne rien déplacer qui trahirait son intrusion. En tout cas, il était bien forcé d'admettre qu'Ushijima prenait un grand soin de cet endroit ; il n'osait imaginer la quantité de travail colossale pour entretenir cette abondance que n'aurait pas reniée un jardin botanique. Partout où il regardait, il voyait une nouvelle variété de fleurs, certaines locales, d'autres bien plus exotiques.

Repoussant une liane, Sugawara s'extirpa enfin de sa gangue de feuilles et déboucha sur un sol plus dur, pavé de tomettes. Il s'immobilisa, l'oreille aux aguets. Quand il fut certain qu'il n'entendait rien, il continua son inspection. Il ne lui faudrait qu'une poignée de minutes pour explorer l'endroit et il se promit qu'il décamperait une fois qu'il se serait assuré que tout allait bien.

Une composition florale était posée sur la table au fond du jardin d'hiver. On ne l'avait pas terminée, de toute évidence, comme en témoignait la tulipe blanche posée à côté du vase. Sugawara s'approcha, curieux. Alors comme ça, Ushijima s'adonnait à l'ikebana ? Si ce n'était que ça, alors pourquoi le cacher, cependant ? Ce n'était pas vraiment le genre, mais il n'y avait aucune honte à pratiquer ce passe-temps, même s'il était un peu dépassé. Tout à sa concentration, Sugawara remarqua à peine la silhouette immobile à quelques pas de lui. Il ne se tourna vers lui que lorsqu'il l'entendit gémir.

Les toutes premières secondes, Sugawara ne comprit pas ce qu'il voyait. Ses yeux le percevaient, mais l'image qu'ils envoyaient à son cerveau lui paraissait si incongrue qu'il ne parvenait pas à la traduire.

Devant lui, assis sur une banquette, Oikawa l'observait, impassible. Il était entièrement nu, à l'exception d'un complexe réseau de sangles de cuir noir qui immobilisait ses bras et ce qui restait de ses jambes. Du sommet de sa tête dépassait un narcisse. La vision était si grotesque que Sugawara s'entendit ricaner en même temps qu'il sentit les larmes couler sur ses joues. Il avait envie de hurler, de revenir sur ses pas pour s'enfuir le plus vite possible, retourner à sa voiture et appeler la police, mais il ne parvenait pas à faire le moindre mouvement. Plus que tout, il n'arrivait pas à détacher le regard de son ancien ami. Depuis combien de temps était-il dans cet état ? Personne n'avait entendu parler de lui depuis plusieurs mois.

Il parvint tant bien que mal à faire un pas en avant.

— Ne… ne t'inquiète pas, dit-il en avançant la main vers la fleur, une cascade incontrôlable embuant son champ de vision. Je vais te retirer ça et on va te sortir de là, d'accord ?

Il effleurait les pétales du bout des doigts quand il se sentit violemment tiré en arrière. Il n'eut pas le temps de comprendre ce qui se passait qu'on lui planta une aiguille dans le cou. Quelques secondes plus tard, sans rien pouvoir y faire, il s'effondra.

Quand Sugawara se réveilla, il se trouvait toujours dans le jardin d'hiver. Le soleil avait décliné sur l'horizon. Encore un peu groggy, il essaya de bouger et se rendit compte que ses mains et ses jambes étaient entravées par d'épaisses lanières de cuir. Il était attaché sur une chaise, à l'endroit-même où il était tombé. Dos à lui, penché au-dessus de la table, Ushijima taillait en biseau la tige d'un crocus. Une fois ceci fait, il l'ajouta à la couronne posée à côté et sourit en admirant le résultat. Sugawara, envahi par la panique, tira aussi fort qu'il put sur ses liens, mais en vain. Ils étaient noué trop solidement et il ne réussit qu'à se faire mal. Ushijima tourna le regard vers lui, mais ne lui dit rien. À la place, il se rendit auprès d'Oikawa et plaça délicatement la couronne autour de sa tête. Il déposa un baiser sur sa tempe avant de se tourner vers Sugawara. Il portait à la ceinture un sécateur et un marteau, ainsi que d'autres outils que Sugawara, placé comme il l'était, ne voyait pas.

— Tu vas me faire la même chose qu'à lui ? demanda-t-il, la voix tremblante, le regard fixé sur Oikawa.

— Oui, mais pas tout de suite. La saison pour la plantation est passée, je vais simplement faire en sorte que tu te tiennes tranquille jusqu'à l'automne.

Une vague de soulagement emplit Sugawara. Daichi devait déjà avoir reçu son message et il serait là avant qu'Ushijima ait eu le temps de lui faire subir quoi que ce soit.

— Sais-tu ce qu'est une lobotomie frontale, Sugawara Kōshi de Karasuno ?

Sugawara déglutit en voyant Ushijima se saisir du marteau et d'une longue pointe en métal. Il se débattit mais les attaches étaient toujours bien trop serrées pour qu'il espère s'en dégager. D'un calme déconcertant, Ushijima s'approcha de lui puis se pencha pour se mettre à son niveau. Du bout du doigt, il toucha un point au-dessus de la paupière de Sugawara qui, à ce contact, sentit son dernier repas lui remonter dans la gorge.

— À l'aide de ceci, expliqua-t-il en brandissant le marteau devant son visage, je vais enfoncer cette pointe à l'intérieur de ton lobe frontal en passant par ton orbite. Ça va sectionner la substance blanche à l'intérieur de ton cerveau, mais ne t'en fais pas, tu n'en mourras pas. C'est simplement pour te rendre plus docile.

Une fois de plus, Sugawara se débattit. Il y mit toute sa force, perdue depuis qu'il ne pratiquait plus le volley. Ushijima saisit son visage au creux de sa main et le serra pour l'empêcher de bouger.

— Reste immobile. Si tu t'agites trop, je pourrais glisser et te tuer.

Cette simple phrase l'immobilisa et Sugawara recommença à pleurer de plus belle. Il commença à hurler mais se rendit vite compte que cela ne servirait à rien. Ushijima n'avait pas pris la peine de le bâillonner ; ils étaient si isolés que personne ne l'entendrait.

— Tu apprends des comptines à tes élèves ?

— J'ai des primaires, répondit-il, la gorge nouée, pas des maternelles.

— Tu dois bien connaître une chanson ou deux. Pourquoi pas Nanatsu no ko ?

Sugawara hocha la tête, sans savoir où l'autre voulait en venir. Tout ce qu'il comprenait, c'est qu'il devait gagner du temps pour permettre à Daichi de le retrouver.

— Oui, je connais Nanatsu no ko.

— Parfait, tu vas la chanter alors. Je vais devoir agiter la tige à l'intérieur de ton cerveau pour que l'opération fonctionne. J'arrêterais dès que tu seras incohérent.

Le calme absolu dont faisait preuve Ushijima le glaçait. Sans écouter les protestations de Sugawara, il attacha une ceinture autour de son front, qu'il sangla au dossier de la chaise pour l'immobiliser. Sugawara eut beau crier tout ce qu'il savait, insulter, supplier, rien ne semblait l'affecter. Ushijima plaça le bout de la pointe en métal contre la peau de Sugawara.

Quand le pic perça sa peau, la douleur fut si intense qu'elle le paralysa. Sugawara aurait voulu hurler ou se débattre mais il ne parvenait pas à bouger le moindre doigt, tant ses nerfs s'enflammaient. Une goutte chaude tomba de son oeil et roula sur sa joue ; il ne savait pas si c'était une larme ou bien du sang.

— Je vais l'enfoncer de sept centimètres, expliqua Ushijima. Maintenant, chante.

Sugawara mit plusieurs longues secondes avant de pouvoir remuer ses lèvres, encore plus avant de former un mot. Tout son corps secoué de tremblements incontrôlables, il ne voyait plus rien. Ni Ushijima, ni le jardin, ni Oikawa. Rien.

— Mère Corneille… articula-t-il sans se soucier de la mélodie, pourquoi croasses-tu ?

À chacun de ses mots, Ushijima enfonçait un peu plus la pointe qui, à un moment, cessa d'être douloureuse. Sugawara songea, sans que la pensée ait vraiment du sens, qu'il avait bien trop mal pour avoir mal. L'image de Daichi s'imposa dans son esprit. Avait-il reçu son message ? Etait-il sur le chemin pour le sauver ?

— Car, dans la montagne, j'ai sept…

Ushijima donna un petit coup de marteau et soudain, Sugawara sentit quelque chose disparaître en lui. Il ne pouvait y mettre de mot, mais il ressentit la coupure net, comme s'il avait tranché dans sa propre chair à l'aide d'un couteau.

La porte du jardin d'hiver s'ouvrit avec fracas.

— Police ! Les mains sur la tête, Ushijima !

Sugawara sourit en reconnaissait la voix de Daichi. Du moins, il pensa qu'il souriait. Sa peau palpitait autour de la tige, au niveau de sa paupière. Il n'avait plus mal, mais la démangeaison était désagréable, intolérable même. Il agita les doigts, incapable de porter sa main à son visage. Il ne voyait plus rien mais entendait tout ce qui se passait autour de lui. Plusieurs autres policiers firent irruption dans la pièce et, quelques secondes plus tard, la main de Daichi toucha la sienne. Il la sentit à peine, trop focalisé sur son oeil. Qu'est-ce que ça pouvait le gratter !

— Kōshi ! Kōshi, est-ce que tu m'entends ?!

Il voulut répondre que oui, mais n'était pas certain que ce fut réellement ce qui sortit de sa bouche.

— Bouge pas, je vais te détacher, une ambulance est en route. Tu es en sécurité maintenant, tout va bien se passer.

Dès que sa main fut libérée, Sugawara saisit la pointe de métal et tira d'un coup sec. Sa vision ne s'en dégagea pas pour autant, inondée d'un flot rouge et tiède, mais au moins, la démangeaison disparut. Il perçut la voix de Daichi loin, très loin, qui lui criait des mots qu'il ne comprenait pas, sa voix noyée par celle d'Ushijima, qui hurlait encore et encore :

— Ne me le prenez pas ! Il a besoin de moi ! Je vous en supplie, ne me le prenez pas !

Sugawara avait attendu pendant six mois l'autorisation d'aller le voir. Il en ressentait, sans bien savoir pourquoi, le besoin impérieux. Depuis qu'Ushijima lui avait enfoncé cette pointe dans le crâne, c'était la seule chose qui réussissait à le sortir de sa torpeur. Le reste du monde était enfermé dans une gangue grise et morne, drainé de toute notion de bonheur. Les médecins lui avaient expliqué qu'il s'agissait d'une séquelle courante de ce genre de sévices. Mais il avait beau comprendre, cela ne lui rendait pas la capacité de rire devant un film comique, de s'émerveiller devant les capacités de ses élèves ou d'aimer Daichi comme avant. Parfois, il se prenait à souhaiter qu'Ushijima l'ait tué ce jour-là.

On le conduisit à travers un dédale de couloirs austères, jusqu'à la cellule où Ushijima était enfermé. Il n'existait pas de parloir dans le couloir de la mort, il devrait simplement se tenir devant la porte vitrée de la cellule. Ushijima était assis sur une chaise au milieu de la minuscule pièce, pieds et poings liés. Il n'avait pas tant changé depuis la dernière fois que Sugawara l'avait vu, mis à part ses cheveux et sa barbe, désormais longs. Il releva la tête, affronta le regard de Sugawara. Celui-ci sentit une boule se nouer au creux de son estomac et y posa la main, comme une femme enceinte essayant de sentir son bébé à travers sa peau.

— Il est mort, déclara simplement Sugawara. Il y a six mois.

Les médecins avaient accompli un véritable miracle en retirant le bulbe du cerveau d'Oikawa. La nouvelle avait fait le tour des médias, au Japon comme à l'internationale. Mais survivre et se rétablir étaient deux réalités bien différentes. Oikawa avait passé toute sa convalescence couché dans son lit, sans un mot. Puisqu'il refusait de s'alimenter seul, on avait fini par lui poser une sonde nasogastrique. Iwaizumi passait tout son temps libre à ses côtés, à le stimuler comme le recommendaient les neurologues pour lui permettre de recouvrer ses fonctions cérébrales. La fleur avait endommagé plusieurs parties de son cerveau, si bien qu'il ne se remettrait jamais totalement, mais avec du travail et de la volonté de sa part, les médecins étaient certains qu'il pourrait progresser.

Seulement voilà, il n'en avait aucune envie. Sugawara avait été le premier à le comprendre, sans doute parce qu'ils nageaient tous les deux dans les mêmes limbes. Il savait que tous les efforts que les autres déployaient autour de lui, tout le désespoir qui rongeait Iwaizumi, tout l'argent gaspillé à le maintenir en vie, tout cela ne servait à rien.

Ses cauchemars l'avaient mis sur la voie. Depuis l'incident, aucune image ne venait troubler ses nuits, seulement des sons et des odeurs. Un parfum en particulier l'obsédait. Au delà du sang ferreux, il sentait l'ambre, le bois de santal, les agrumes. Il lui avait fallu du temps pour comprendre qu'il s'agissait de celui d'Ushijima. Après avoir importuné la vendeuse d'une parfumerie pendant deux bonnes heures, Sugawara avait réussi à se le procurer. Sans trop savoir s'il prenait la bonne décision, il s'en était aspergé avant de rendre visite à Oikawa à l'hôpital.

Son ancien ami s'était tout de suite tourné vers lui, à peine Sugawara avait-il passé le seuil de la chambre. Il avait pris sa main et, dans une série de gestes confus, l'avait porté à son visage, un grand sourire aux lèvres.

— Wakatoshi, avait-il articulé d'une voix rauque.

Deux semaines plus tard, son coeur avait cessé de battre. L'autopsie découvrit une hémorragie cérébrale dans une des parties de son cerveau lésé par la fleur.

Ushijima baissa la tête, les yeux rivés vers le sol. Il ne semblait pas chamboulé par la nouvelle, mais au contraire, rassuré. Ils se retrouveront bientôt, pensa Sugawara.

— C'est tout ce que tu as à me dire ?

— Non, j'aimerais aussi savoir pourquoi. Pourquoi as-tu fait tout ça ?

Ushijima se redressa et le regarda de nouveau droit dans les yeux. La boule se tordit de nouveau dans le ventre de Sugawara et il dut lutter contre l'envie de sourire.

— Je n'avais pas envie qu'il parte.

Le cimetière était constitué de deux parties : la première contenait les stèles des défunts, aussi bien incinérés qu'enterrés. Il ne se trouvait là que des urnes et de la pierre. Dans la seconde partie, plus à l'écart, accueillait les dépouilles entières, sous de simples tumulus.

C'était un des rares cimetières du Japon à autoriser l'inhumation. Accolé à un temple shinto, ils accueillait pourtant une majorité d'étrangers, notamment ceux dont la religion interdisait la crémation. Mais le moine Chosui avait également des résidents bien plus inquiétants.

Dans ses jeunes et superstitieuses années, il se serait trouvé mal à l'aise de savoir qu'à une centaine de mètres de l'endroit où il dormait et prenait ses repas reposait le tueur Ushijima, près à se relever de sa tombe à la moindre contrariété pour le dévorer vivant. Désormais qu'il était plus proche du tombeau que du berceau, Chosui n'accordait que peu de crédit aux frayeurs populaires. Du moins, la plupart du temps. Car chaque printemps venu, ses vieilles peurs refaisaient surface.

En ce vingt-quatre mars, le vieux moins sortit, comme à son habitude et se dirigea vers les tumulus. Avec le temps, il avait fini par oublier lequel appartenait à qui. On n'indiquait de nom que sur la stèle, faisant peu de cas de ces monticules de terre. Cependant, il n'avait besoin d'aucune inscription pour trouver celui qu'il cherchait.

Ils revenaient, plus nombreux chaque année. Chosui, méfiant devant ce sinistre spectacle, avait tout tenté pour s'en débarrasser mais en vain. Sans doute aurait-il dû abandonner, laisser la nature suivre son propre cours ; mais les savoir là lui faisait perdre le sommeil. Il s'agenouilla, grognant aux craquements de ses articulations. Comme à chaque printemps, armé d'un sécateur et d'une pelle à main, le vieillard entreprit d'arracher tous les narcisses qui poussaient sur la tombe de Wakatoshi Ushijima.