Chapitre 6 Rosings Park

Le cousin de Darcy se rendit à Londres vers la fin du mois de Février. Il était très heureux de le voir. Le colonel Richard Fitzwilliam était un homme plein de bonne humeur et n'avait aucune scrupule à taquiner sa plus proche relation.

- Darcy ! Comment allez-vous ? Avez-vous vu de belles jeunes filles dans le Hertfordshire ? demanda le colonel.

- Je n'y suis resté qu'une journée. Je n'ai pas vraiment eu le temps de me préoccuper des jeunes femmes.

- Oh ! Et le domaine ? Qu'en pensez-vous ?

- Il convient très bien pour ce que Bingley compte en faire. Il était déçu de ne pas pouvoir l'acheter mais il est réservé à un second fils.

Darcy versa un verre de vin à son cousin. Ils étaient seuls à la maison. Georgiana se trouvait avec son maître de musique, Mr et Mme Hurst, ainsi que Bingley étaient en ville, mais invisibles et miss Bingley semblait avoir disparue, pour ce qu'il en savait. Cela lui importait peu. Il était heureux et soulagé d'être débarrassé d'elle pour un moment.

- Vous allez donc y séjourner à l'automne ? C'est prévu ? demanda le colonel.

- Oui. Je vais apprendre à Bingley ce qui est nécessaire pour la gestion d'un domaine. Netherfield Park a la taille idéale pour son enseignement. A ce que j'ai pu voir, le domaine est très bien géré. Je ne pense pas qu'il y aura de problèmes.

- Et miss Bingley ? Sera-t-elle présente ?

Darcy eut une grimace de dégoût.

- Malheureusement, oui. Elle doit servir d'hôtesse à son frère. Je ne peux pas l'en blâmer. Même si j'aimerais bien qu'il se débarrasse d'elle.

- Peut-être faudra-t-il s'arranger pour qu'elle soit compromise. C'est, à mon avis, le meilleur moyen d'atteindre ce but.

- Je préfèrerais éviter de lier Bingley à un scandale.

- Je vous comprends, mais vous pourriez bien ne pas avoir le choix. A moins de trouver une femme qui lui fera perdre totalement ses illusions.

- Ce n'est pas à Londres que je la trouverais. Ce sont toutes des hypocrites, ennuyeuses à mourir, insipides, sans une pensée personnelle, qui sont incapables de réfléchir et de se comporter avec intelligence. Non, Richard, il n'y en a pas une pour racheter l'autre. Elles ne valent pas la peine que je perde mon temps à les fréquenter.

- Miss Bingley serait furieuse d'entendre une telle opinion.

- Miss Bingley est la pire de toutes. Elle croit que mon amitié avec son frère lui donne le droit de prendre des décisions, concernant Georgiana. Et elle ne se soucie pas le moins du monde de ses sentiments. Heureusement, mes parents seront présents pendant mon absence. Et nous retournerons bientôt à Pemberley.

- Comptez-vous inviter les Bingley pour l'été ?

- Non. Je n'ai aucune obligation de le faire. Je crois que je vois Bingley un peu trop souvent. Je dois lui laisser une certaine indépendance et lui donner la possibilité de prendre ses décisions lui-même. Je l'ai averti à ce sujet. Il a un peu trop tendance à laisser les autres lui dicter sa conduite.

- Si vous le laissez à la merci de ses sœurs, cela ne changera rien.

Darcy sourit et hocha la tête.

- Un de ses amis d'école l'a invité à passer l'été dans sa famille. Ses sœurs ne sont pas concernées. Elles seront obligées de se rendre à Scarborough.

- Mais miss Bingley va essayer de mendier une invitation de la part de Georgiana.

- Elle a déjà essayé, mais cela n'a pas marché. Ma sœur fait mine de ne pas comprendre et s'arrange pour changer de sujet. Les deux sœurs n'osent pas insister, surtout à cause de la présence de Mme Annesley. Elle se méfie d'elles et ne leur a jamais permis de manipuler Georgiana ou de l'importuner avec leurs discours ridicules.

- Je suis heureux de l'apprendre. Au moins, elles n'oseront pas l'importuner en présence de ma tante Anne. Elle les détestent et je pense qu'elles s'en sont rendues compte. Vous n'avez aucune raison de vous en préoccuper.

Ils finirent par changer de sujet, ce qui soulagea Darcy. Il ne voulait pas accorder trop d'honneur à miss Bingley en lui donnant de l'importance, ce qu'elle pourrait croire si elle parlait trop d'elle.

Le temps se modifia lentement entre l'arrivée du colonel Fitzwilliam qui fut accueillit avec beaucoup d'enthousiasme par les membres de la famille et le jour où Darcy et son cousin devaient se rendre à Rosings. Pendant ce temps, Darcy trouva de nombreuses distractions pour compenser l'ennui que les membres de l'aristocratie éprouvent habituellement.

La première était Bingley. Son enthousiasme de chiot l'amusait même s'il tentait de le pousser à faire preuve de plus de calme. Ce qui n'était pas du tout aisé. Ils pouvaient cependant profiter de petits rassemblement ou de rencontres à son club. Darcy évitait autant que possible la compagnie de ses sœurs.

La seconde était justement miss Bingley. Peu importait de quelle manière il essayait d'ignorer toutes ses tentatives d'attirer son attention. Elle semblait refuser d'admettre sa totale indifférence. Darcy n'éprouvait absolument aucun intérêt pour elle et la traitait avec une froide courtoisie, comme la sœur d'un ami.

Sa propre sœur était la troisième. Georgiana était encore très timide dans la société, et si il était déterminé à l'aider à surmonter sa timidité, il n'avait pas eu le cœur de la pousser à le faire. Le colonel Fitzwilliam était également une source de distraction. Sa bonne humeur taquine était un soulagement bienvenu – parfois, du moins – et le changeait de la politesse et du respect parfois hypocrite que tout le monde lui témoignait, même si Darcy souhaiterait parfois que Fitzwilliam montre un peu plus de respect à son égard.

Et la dernière, mais non la moindre, était sa chère Lilibeth.

Certes, elle ne vivait que dans ses rêves, mais elle avait l'air si réelle que le jeune homme avait du mal à faire la différence.

Il soupira. Il savait que ces rêves risquaient de lui faire perdre le sens de la réalité. Mais il ne pouvait pas les contrôler.

Contrairement aux autres, il ne pouvait pas éviter cette distraction. Partout où il allait, quelque soit ce qu'il faisait, elle s'arrangeait pour y être présente. S'il se mettait à lire, elle s'asseyait près de lui avec l'une de ses œuvres préférées, même s'il savait qu'elle détestait la lecture. Cela ne durait pas longtemps car elle ne pouvait pas supporter d'être ignorée et cherchait toujours à accaparer son attention. Il se sentait obligé, par courtoisie, de danser avec elle aux bals, par courtoisie, mais n'en tirait aucun plaisir. Il veillait à ne jamais l'inviter pour les danses importantes, les premières, les dernières et celles du souper qui pourraient l'amener à voir un intérêt qui n'existait pas. Et, même s'il n'aimait pas beaucoup la danse, il invitait toujours au moins trois autres dames après elle. En général, il les jugeaient beaucoup plus agréable que miss Bingley.

Puis, exaspéré par son comportement, il s'arrangea pour se rendre à des réceptions où il savait qu'elle ne serait jamais invitée. Ces faits la rendait folle de rage, mais elle ne pouvait rien y faire. Se plaindre ne pourrait que nuire à sa réputation. Il éprouva un certain soulagement à pouvoir l'éviter, tout en sachant que cela ne suffirait pas à résoudre le problème. Il devrait trouver un moyen de se débarrasser d'elle, même s'il savait que ce ne serait pas facile.

Il la trouvait plutôt pitoyable et s'en amusait, en dépit de son agacement. En dépit de sa dot et de ses accomplissements, elle n'avait jamais reçue de demande en mariage. Son ambition démesurée était connue de tous et lui avait value des moqueries, ce qui la rendait furieuse, mais nullement décidée à renoncer à la satisfaire.

Darcy savait qu'elle risquait de devenir un problème. Cependant, il ne s'en inquiétait pas. Elle comprenait, tôt ou tard, qu'elle n'était rien pour lui et que ses pitoyables tentatives d'attirer son attention ne faisaient que la rendre complètement ridicule. Elle découvrirait qu'elle perdait son temps.

?

Enfin, le matin de leur départ arriva, au grand soulagement de Darcy. Il s'était préparé rapidement et attendait dans la bibliothèque que son cousin le rejoigne. Ils devaient rendre visite à leur tante, lady Catherine de Bourgh, maîtresse de Rosings Park, dans le Kent. Ils inspecteraient la maison et les terres devraient faire rapport à elle et à son intendant. Un objectif secondaire, dont ils n'avaient pas l'intention d'informer leur tante, était d'encourager leur cousine Anne, qui semblait accablée par l'insistance de sa mère dominatrice qu'elle était trop faible et maladive pour faire quoi que soit. Les cousins d'Anne savait que sa mère exigerait, une nouvelle fois, que Darcy se marie avec Anne afin de joindre les domaines et les fortunes des Darcy et des Bourgh, ce qu'il n'avait pas l'intention de le faire. Il savait très bien que la pauvre Anne ne souhaitait pas plus que lui ce mariage, même si elle n'oserait jamais le dire à sa mère. Celle-ci n'aurait aucun scrupule à accuser Darcy de briser le cœur de sa fille en refusant de faire ce qu'elle attendait de lui.

Quelques minutes plus tard, il y eut un coup sur la porte.

- Entrez, dit Darcy.

La porte s'ouvrit et le colonel entra.

- Darcy, êtes-vous prêt ? Nous devons partir dans une demi-heure si nous voulons atteindre Rosings dans le temps.

Darcy poussa un soupir et ne répondit pas.

- Vous ne pouvez pas échapper à vos obligations, cousin. Et vous avez un devoir envers lady Catherine. Elle est un membre de la famille.

Darcy soupira de nouveau, sentant ses obligations peser sur lui comme une chape de plomb. Devoir. Il avait un devoir envers sa famille, un devoir envers ses terres, un devoir envers Bingley et plus. La liste continuait encore et encore.

« Quand pourrais-je satisfaire mes propres désirs » ? songea-t-il avec amertume.

- Non, je n'ai pas oublié.

Darcy se leva et fit face à son cousin.

- Allons-y alors. Je suis prêt à partir.

Alors qu'il s'apprêtait à sortir, la porte s'ouvrit devant Georges et lady Anne Darcy.

- Vous alliez partir, Fitz ? demanda son père.

- Oui, Père. Je n'ai pas le choix, n'est-ce pas ?

Lady Anne regarda son fils d'un air désolé.

- Je suis désolée de vous imposer une telle corvée, Fitz. Lorsque vous serez marié, vous n'aurez pu à le faire car je doute que ma sœur soit prête à vous accueillir encore à Rosings.

- Il est peu probable qu'Anne sera encore là l'année prochaine, ma tante. Le médecin a dit clairement qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps. Mais lady Catherine refuse de voir la vérité en face et continue à faire comme si de rien n'était et à projeter le mariage de sa fille avec Fitz.

Lady Anne secoua la tête d'un air exaspéré.

- Croit-elle réellement que nous allons céder à ses caprices ? Elle perd la raison !

- Je me demande ce qu'elle espère exactement, dit Darcy. Si j'épousais Anne, Rosings Park serait à moi. Je pourrais l'expulser dans la maison douairière et lui interdire de s'approcher d'Anne.

Le colonel Fitzwilliam éclata de rire.

- Elle serait sans doute folle de rage et tenterait par tout les moyens de s'y opposer. Je crois qu'elle n'a pas compris que les femmes n'avaient aucun droit et que ceux qu'elle s'attribue n'existent que dans son imagination.

- Quel dommage que mon oncle Lewis n'ait pas pris plus de mesures pour éloigner Anne de sa mère. Je suis sûr qu'elle ne serait pas dans un état aussi déplorable, en train de mourir à petit feu, ne servant qu'à satisfaire les ambitions d'une mère égoïste et dépourvue de cœur.

Il se tourna vers son père.

- Pense-t-elle sérieusement que le fait de me marier à sa fille fera d'elle la maîtresse de Pemberley ? Je suppose qu'elle doit regretter que vous ayez survécue à la naissance de Georgiana. Elle surestime son pouvoir.

- Eh bien, Darcy, faites comme d'habitude, ignorez-la, dit le colonel. Elle n'obtiendra rien de vous et elle doit le savoir. Pourquoi vous en préoccuper à l'avance ? Nous ferons ce que nous avons à faire et nous repartirons. Elle essayera de nous retenir sans succès et nous n'aurons plus qu'à l'oublier.

Facile à dire. Ce n'est pas vous qui êtes sa cible !

Son cousin haussa les épaules.

- Je ne doute pas qu'elle va me faire des remarques sur le fait que je dois me marier tout en exigeant que je lui demande son avis avant de choisir une dame. Elle se comporte comme si elle était la reine. Cela devient ridicule, à force.

Lady Anne secoua la tête.

- Je crains que ma sœur n'ait, depuis toujours, surestimé son importance. Elle raconte partout que nous sommes très proches alors que c'est faux.

- Elle vous a toujours détesté, Maman, dit Darcy. Elle vous envie tout ce que vous avez.

- Oui, j'en suis consciente, mon fils. Mais je n'y attache aucune importance. Je sais parfaitement qui elle est et elle ne parviendra jamais à me duper. Elle le sait parfaitement. Ce qui ne l'empêchera pas d'essayer. En tout cas, je vous souhaite bon courage. Vous n'êtes pas obligé de rester plus d'une semaine.

- C'est ce que j'avais prévu, dit Darcy. Je ne suis pas disposé à supporter plus longtemps ses jérémiades, peu importe ce qu'elle pourra dire.

- Dans ce cas, je crois qu'il est temps que vous partiez, dit Georges Darcy. Plus vite vous irez, plus vite vous reviendrez.

- Je vous devance, dit le colonel en quittant vivement la pièce.

Darcy hocha la tête. Quelques minutes plus tard, il descendait l'escalier avec ses parents et son cousin pour se diriger vers la porte. Il observa Bingley et ses relations ainsi que Georgiana qui attendaient en bas du perron afin de leur faire leurs adieux. Fitzwilliam dirigeait les serviteurs afin qu'ils rangent convenablement les bagages sur la voiture.

Miss Bingley, sans surprise, fut le première à lui faire ses adieux.

- Eh bien, monsieur, vous êtes à passer du temps avec vos relations ? Je vous souhaite un bon voyage.

- Je vous remercie.

- Et vous reviendrez bientôt ? Je sais que je... nous serons les plus malheureux sans votre présence. Et aussi celle du colonel… ajouta-t-elle à la hâte.

- Je l'espère.

Mr et Mme Hurst souhaitèrent simplement bon voyage Bingley était le seul qui savait qu'il allait lui manquer en dehors de Georgiana. Il promit à son ami et sa sœur également qu'il écrirait souvent, puis le colonel reçut à son tour ses adieux.

Les deux hommes montèrent dans la voiture. Le marchepied fut relevé et la portière refermée. Le cocher fit claquer son fouet et les chevaux partirent au trot.

?

La voiture, roulant depuis vingt-cinq miles sur une bonne route, n'avait connu aucun problème sur son chemin. A l'intérieur, les deux passagers occupaient le temps de leur voyage depuis Londres pour se rendre dans le Kent en discussions sur le temps agréable en ce début de printemps. Il était finalement assez chaud pour permettre l'exercice en plein air, qui était un changement bienvenu par les divertissements intérieurs clos de l'hiver en ville. Ils étaient bien isolés du cliquetis des harnais des chevaux et de la brise fraîche qui transperçaient les manteaux des valets en livrée.

L'un des passagers, le colonel Fitzwilliam venait de terminer de régaler son cousin, Mr Darcy, avec des anecdotes sur la vie militaire. Il revenait tout juste du continent et ne manquait pas d'aventures à raconter. C'était un homme d'une trentaine d'années, avec un visage qui, s'il n'était pas vraiment beau, n'en était pas moins très agréable, comme ses charmantes manières et sa facilité dans la conversation. Il était seulement le plus jeune fils d'un comte, et ne pouvait pas s'attendre à hériter du titre de son père.

Les dames de la ville considéraient toutes Mr Darcy comme un très bel homme, aussi bien pour son visage aux traits réguliers, ses cheveux et ses yeux noirs, comme pour le fait qu'il était le maître de Pemberley, une grande propriété située dans le Derbyshire, qui lui apportait un revenu de 10 000 £ par an.

Il avait fait de son mieux pour divertir son cousin pendant plus de la moitié du chemin. Comme il ne restait plus qu'une dizaine de miles à parcourir avant d'atteindre leur destination, Rosings Park,

Darcy jugea qu'il devait parler à son tour même s'il n'en avait pas autant à raconter. Rien d'aussi excitant en tout cas.

- Je crains que ma vie n'ait été beaucoup moins intéressante que la vôtre..

Son cousin se mit à rire.

- Darcy, votre vie est réglementée comme une horloge, contrairement à la mienne. Tout ce qui sort de l'ordinaire serait considéré comme intéressant.

Darcy fronça les sourcils. Il n'avait jamais pensé que sa vie pouvait paraître aux autres comme étant si banale. Certes, il préférait nettement que les choses soient bien organisées au chaos, préparer à l'avance tout ce qu'il avait prévu de faire, plutôt que d'agir spontanément sans réfléchir, mais réglementé ? Il savait qu'il avait des responsabilités envers son domaine, ceux qui y vivaient mais surtout envers sa jeune sœur, Georgiana, dont il partageait la tutelle avec son cousin. La tentative de Wickham de séduire sa sœur dans le but de s'enrichir et de se venger de ne pas avoir obtenu ce qu'il convoitait l'avait rendu encore plus méfiant envers les étrangers. Il savait que tout le monde ne cherchait pas forcément à l'approcher dans un but intéressé, mais être sur ses gardes valait mieux que se montrer conciliant au risque d'être trompé.

- Je pense que c'est beaucoup mieux ainsi. Au moins, je sais où je vais.

- Et Georgiana, comment va-t-elle ? Elle ne se montre pas très bavarde, demanda son compagnon, qui espérait que son cousin aurait quelque chose d'intéressant à raconter.

- Très bien. Elle se sent plus à l'aise à l'idée de se tenir à l'écart des sœurs de Bingley. Je pense que c'est à cause de miss Bingley. Ses insinuations sont ridicules. Elle croit pouvoir manipuler ma sœur dans un but personnel. Elle n'a pas encore compris qu'elle n'a aucune chance de réussir à atteindre son but.

- Ses espoirs sont aussi vains que ceux de lady Catherine, n'est-ce pas ?

- Exactement. Mais je crains qu'aucune des deux ne l'ait compris. Miss Bingley a peu d'importance, mais nous savons que notre tante ne reculera devant rien pour obtenir ce qu'elle veut.

- Je ne vois pas comment elle peut espérer y parvenir. Vos parents et les miens sont opposés à elle. Et vous, le premier concerné, refusez absolument de l'obliger. Elle n'a aucun moyen de vous forcer la main.

- Il y a quelques mois, elle a essayé de le faire en envoyant une annonce aux journaux. Heureusement, mon père y avait pensé. Il a écrit aux propriétaires pour leur dire qu'ils risquaient d'avoir de gros ennuis s'ils publiaient une annonce mensongère. Elle a donc fini au feu. J'imagine que lady Catherine était folle de rage lorsqu'ils ont refusé de faire ce qu'elle voulait.

Lady Catherine de Bourgh était la demi-sœur aînée de la mère de Darcy, Lady Anne Darcy, et son souhait le plus cher était de voir sa fille Anne épouser son neveu Mr Darcy. Darcy n'ignorait à quel point sa colère serait grande lorsqu'il lui dirait de façon très claire et définitive qu'il n'épouserait jamais sa fille, Anne. Mais c'était la moindre de ses préoccupations. Il était temps qu'il prenne le contrôle de sa vie et cesse de se baser uniquement sur les désirs des autres pour faire quoi que ce soit. Il rappellerait à lady Catherine que ses parents étaient opposés à une union entre sa cousine et lui et que lui-même n'était pas du tout intéressé par sa fille. Peu importait ce qu'elle disait. Elle n'avait aucun pouvoir de décision, même si elle semblait persuadée du contraire.

- Peut-être serait-il temps qu'elle comprenne et que vous lui disiez de façon très claire que vous n'épouserez jamais sa fille, peu importe ce qu'elle pourrait dire.

- C'est ce que je compte faire. Et cette visite sera la dernière que je ferais. Elle n'aura qu'à trouver quelqu'un d'autre pour s'occuper de la monstruosité qu'elle appelle sa maison. Sir Lewis se retournerait dans sa tombe s'il pouvait voir ce qu'elle en a fait. C'est honteux !

- Oui, je suis d'accord, Darcy. Ce que je vous propose, c'est que je demande à mon père de jeter un coup d'œil sur son testament. Je parierais que lady Catherine ne l'a pas respecté. Il serait plus que temps de la remettre à sa place.

- J'espère que ce sera possible.

- Regardez, Darcy. Je crois que nous arrivons.

Alors que la voiture passait la grille qui conduisait au manoir, les deux hommes virent soudainement un homme vêtu de noir qui leur adressait toute une série de courbettes.

- Qui diable est ce ridicule petit homme ? demanda le colonel, visiblement stupéfait. Et que fait-il dans cette position ridicule ? Je n'ai jamais rien vu de pareil.

Fitzwilliam affichait une expression de perplexité amusée. Il tendit la tête pour regarder par la fenêtre tandis que la voiture s'approchait d'une courte allée qui menait vers une modeste maison.

- On dirait un pasteur, poursuivit-il. Mais je vous mets au défi de trouver un singe plus drôle, Darcy. regardez-le !

Darcy se pencha à son tour pour regarder dans la direction que lui montrait son cousin. Bien que le visage de l'homme soit caché, Darcy devina qui il était.

- Ce doit être le nouveau vicaire d'Hunsford, Mr William Collins. Le même genre que son prédécesseur, à ce que je vois.

- Est-ce qu'il se comporte toujours comme ça avec elle ?

- Je ne sais pas. Mais nous allons bientôt le savoir.

- Ah ! Il nous promet donc beaucoup d'amusement. Notre séjour ne sera peut-être pas trop ennuyeux, après tout !

- Je n'ai pas l'intention de rester plus d'une semaine. Peut importe ce qu'elle dira. Nous repartirons samedi prochain.

- Bonne idée. Moi aussi, je n'ai aucune envie de m'attarder trop longtemps.

- Regardez ! Le vicaire ne cesse de saluer, dit le colonel d'un ton moqueur.

- S'il est capable d'agir ainsi avec nous, Dieu seul sait comment il se comporte avec notre tante.

- Il doit ramper à ses pieds à chaque occasion. Cela nous promet beaucoup d'amusement.

Darcy soupira et hocha la tête.

- Espérons-le. Les prochains jours risquent d'être très ennuyeux.

Chacun à sa manière redoutait la visite qu'il rendait plus par devoir que par affection. Le colonel Fitzwilliam savait que sa tante voudrait lui des conseils sur l'épouse la plus appropriée, il devrait envisager, même s'il avait indiqué à plusieurs reprises qu'il était très capable de choisir son propre quand il a senti la nécessité de se fixer. Cela avait fait aucune différence pour sa tante qui a continué à le mettre en garde sur les maux de la sélection de mariée pauvres, en particulier pour une telle illustre famille que la leur.

Mr Darcy redoutait la visite surtout parce qu'il craignait de mourir d'ennui. Il avait depuis longtemps écarté la demande de sa tante d'épouser sa fille, mais elle ressentait encore le besoin de lui rappeler constamment son prétendu devoir, que ce soit dans ses lettres insensées ou lorsqu'il venait lui rendre dans sa propriété. Lady Catherine avait fut son souhait refusé par son père, George Darcy, et par sa propre mère, même si, selon lady Catherine, c'était son plus cher souhait, ce que lady Anne démentait fermement, son propre neveu continuait à refuser de la satisfaire.

- Richard, qui de nous aura l'honneur de recevoir les conseils indésirables de notre tante d'abord, à votre avis ? Nous pouvons au moins lui donner crédit pour sa persévérance. Je doute qu'il y ait une autre personne vivante qui aime autant le son de sa propre voix que notre tante fait.

Même si ses paroles avaient été prononcées d'un ton presque badin, le colonel Fitzwilliam détecta l'agacement sous-jacent dans la voix de son cousin et savait que leur tante ne serait jamais capable de briser sa volonté de se marier par amour.

- Comme vous le savez bien Darcy, l'influence de notre tante est limitée à Rosings, même si elle ne semble pas le savoir. Je peux à peine attendre de me familiariser avec son nouveau vicaire. Son ancien vicaire n'était pas le type de gentleman qui pouvait faire autre chose que de se prosterner à ses pieds. Sa présence à la table du dîner va beaucoup me manquer. Il a réussi l'exploit de faire taire notre tante à plus d'une occasion.

Mr Arthur Scotton comprenait très bien le comportement excentrique de notre tante. Il refusait totalement de se plier à sa volonté et elle était plus que prête à se séparer de lui. Je me demande quelle serait sa réaction si jamais elle découvrait que son propre frère était responsable de sa bonne fortune dans sa nouvelle cure. Il dispose désormais d'un presbytère beaucoup plus grand ainsi que de 50 £ par an plus.

- En plus de tout cela, il peut écrire ses propres sermons sans qu'elle tente d'interférer. Ce fut la principale raison pour laquelle voulait quitter Hunsford. Le colonel Fitzwilliam rappeler combien de fois sa tante se plaint à son père que son vicaire insensible et irrespectueuse refusé de lui permettre de dicter le contenu des sermons.

Les deux cousins étaient heureux de rire de l'ingérence de leur tante sur les conditions environnantes de la nouvelle cure de son ancien pasteur mais bientôt ils se calmèrent à l'idée qu'ils se rapprochaient de Rosings à chaque minute qui passait. Ils sombrèrent rapidement dans un silence compatissant et Mr Darcy se perdit dans ses pensées.

Il fut tiré de cette introspection quand la voix de son cousin lui parla de nouveau.

- Darcy, vous semblez perdu dans vos pensées. Je pense que vous devriez garder l'esprit clair au lieu de rêvasser. Nous sommes sur le point de livrer bataille de Rosings et nous ne voulons pas que vous acceptiez de vous marier à notre cousine parce que vous seriez inattentif aux propos de notre tante.

Darcy fut surpris de constater qu'ils étaient à l'entrée de Rosings et tenta de repousser ses pensées avec un certain effort pour ne penser qu'à ce qui l'attendait.

Les deux hommes se turent brusquement lorsque la voiture s'arrêta. La portière fut ouverte et le marchepied déplié et ils en sortirent. Darcy cligna les yeux. Le majordome vint les saluer et leur souhaiter la bienvenue avant de les conduire jusqu'au salon.

Lady Catherine reçut ses neveux, assise sur le fauteuil à haut dossier, semblable à un trône, dans le salon principal de sa maison où elle avait coutume de recevoir ses visiteurs.

Darcy et Fitzwilliam connaissaient intimement la maison et les terres étant donné leurs visites régulières à Rosings depuis de nombreuses années. C'était, pour eux, l'un des aspects les plus agréables de leurs visites de pouvoir marcher ou monter à cheval afin de pouvoir échapper à la maison, et éviter les conférences insipides de leur tante.

Heureusement, ce genre d'activités n'intéressait pas le moins du monde Lady Catherine et les deux jeunes gens avaient ainsi la liberté de passer en sa compagnie le moins de temps possible.

Le colonel Fitzwilliam avait souvent constaté une similitude de comportement par des comparaisons entre sa tante et l'attitude supposée de Darcy lorsqu'il est placé au milieu d'une foule d'inconnus. Il s'en s'amusait.

Il avait souvent taquiné son cousin sur le fait que s'il se sentait plus à l'aise, il éviterait d'être mal vu par son comportement froid, hautain et retiré. Mais Darcy se sentait tout simplement trop mal à l'aise dans ce genre de situations pour permettre d'afficher sa véritable personnalité. Ce qui lui valait d'être qualifié d'homme fier, arrogant et désagréable. Rien ne pourrait être plus éloigné de sa nature généreuse et réfléchie qui était le contraire de l'attitude condescendante autoritaire de leur tante dont il était totalement différent.

Lady Catherine était une femme majestueuse, autoritaire, dotée d'une forte volonté qui se comportait à la manière d'un autocrate[1]. Et elle ne supportait pas qu'on s'oppose à ses volontés.

L'arrivée de Darcy et de son cousin ne changea rien à cela. Dès son entrée dans la maison, le visage de Darcy est devint un masque qui cachait totalement ses sentiments. Lady Catherine ne manqua pas de couvrir son neveu de louanges et de faire des allusions évidentes à une union prochaine entre sa fille et Darcy. Il l'ignora totalement avant de se tourner vers sa cousine.

Celle-ci, pâle créature assise sur un canapé, à la droite de sa mère, était entièrement recouverte sous une épaisse couche de châles, estimés nécessaires par sa mère pour lui éviter de prendre froid. Mais son teint blafard indiquait clairement que c'était inutile et ne pouvait rien dissimuler du mal qui la ferait bientôt disparaître.

Les deux hommes la saluèrent poliment, le cœur empreint de pitié car ils n'ignoraient rien du sort qui attendait la malheureuse. Ils savaient aussi que la mort serait une délivrance pour elle et que cela lui permettrait d'échapper à son bourreau et à l'enfer qu'elle avait vécu sous son emprise.

Les deux messieurs venaient à peine de terminer leurs salutations à leur tante et à leur cousine qu'elle commença à les importuner avec des conseils non sollicités concernant leurs affaires privées.

- Richard Fitzwilliam, je fais mon devoir en vous rappelant ce qui est attendu de vous par la famille. Avant de penser à même courtiser toute jeune fille, vous m'écrirez pour que je vous conseille afin de savoir si elle est apte à être considérée comme un membre de notre famille.

Son neveu ne pouvait que répondre avec force et conviction.

- Vraiment, tante Catherine, je ne vois pas du tout en quoi mes éventuels projets matrimoniaux vous concernent. Je suis un soldat, j'ai combattu nos ennemis et je suis parfaitement capable de faire mes propres choix. Et si je devais chercher des conseils, je pense que je m'adresserais en priorité à ma mère. Vous l'insultez en pensant que je devrais m'adresser à vous avant elle. Je ne l'offenserais jamais en agissant ainsi. Elle risque de ne pas apprécier le fait que vous prétendiez usurper son rôle.

Lady Catherine parut extrêmement choquée par ses paroles. Pendant un moment, elle donna l'impression qu'elle allait y répondre, mais elle y renonça avant de se tourner vers son autre neveu, lui adressant la parole d'un ton empreint de ressentiment.

- Quant à vous Darcy, vous avez encore à satisfaire les désirs de votre famille en unissant nos deux nobles domaines. vous êtes bien passé l'âge de penser à un héritier.

Le colonel Fitzwilliam sourit à son cousin renfrogné que Darcy répondit leur tante d'un ton encore plus impatient que d'habitude.

- Lady Catherine, dit-il d'un ton glacial. Je n'ai pas l'intention de me répéter éternellement. C'est la dernière fois que je vais vous le répéter. Sur mon honneur de gentleman, je vous jure que les domaines de Pemberley et de Rosings ne seront jamais unis par le mariage. Je n'ai nullement l'intention de demander Anne en mariage, ni maintenant, ni jamais Et nous savons, tous les deux, qu'il s'agit seulement de votre souhait, à vous seule et non pas celui de ma famille. Quand bien même ce serait le cas, la décision n'appartient qu'à moi seul et non à vous. Comme vous ne possédez pas le moindre pouvoir sur moi, votre désir ne sera jamais exaucé. Vous perdez votre temps avec moi.

Lady Catherine eut le souffle coupé en entendant le ton tranchant employé par son neveu en réponse à ses paroles et elle rougit de colère. La dame se redressa davantage sur son siège. Elle écarquilla ses yeux, sidérée par ce qu'elle venait d'entendre, puis après quelques secondes de silence, elle inspira profondément avant de laisser éclater son indignation.

- Pardon ? Quelles sont ces fadaises que vous me contez-là neveu, vous n'êtes pas sérieux ? s'exclama-t-elle d'une voix tonitruante.

- Je suis tout ce qu'il y a de plus sérieux, ma tante, répondit-il calmement, mais avec détermination.

Elle tenta de le convaincre de l'importance que cela pourrait avoir mais sans obtenir le moindre succès. Elle continua ses discours, inconsciente du fait que ses neveux ne lui prêtait qu'une vague attention.

- Et que faites-vous des sentiments d'Anne ? Ma fille sera dévastée !

Elle changea de tactique en essayant de jouer sur sa culpabilité et l'apitoiement.

- Anne ne désire pas plus que moi cette union. Et je ne suis aucunement responsable des mensonges que vous avez pu lui dire.

- Et qu'en savez-vous ? demanda-t-elle perplexe.

- Je le lui ai demandé.

- Peu importe ! Anne est une fille obéissante qui fera son devoir envers sa famille.

- En tout cas, ce ne sera pas avec moi et c'est définitif.

Darcy restait posé même s'il bouillait intérieurement de colère.

- Grand Dieu ! Vous avez une autre candidate en vue que vous venez de rencontrer lors de votre séjour à Londres, c'est cela ? s'exclama-t-elle tout à coup.

- Cela n'a rien à voir, lady Catherine. Candidate ou pas, je n'ai jamais voulu, et ne voudrais jamais épouser ma cousine.

- Allez-vous faire votre demande à quelqu'un d'autre ? Et si oui, à qui ? J'exige une réponse, Darcy ! interrogea-t-elle impérieuse.

- Je n'ai pas à vous répondre, lady Catherine, mais quand je serai fiancé, vous en serez avisée et vous recevrez une invitation à mon mariage.

Il finit par se lever tout en pensant :

« Comme si j'allais vous le dire avant la principale intéressée ! »

- Votre comportement est intolérable ! Jamais de ma vie, on ne m'avait montré si peu de respect !

Elle frappa sa canne sur le sol avec colère, comme un monarque courroucé le ferait avec son sceptre.

- Ce n'est pas vous manquer de respect que d'avoir ma propre volonté, Lady Catherine, je ne suis plus un petit garçon, dit-il d'un ton inflexible en regardant sa tante du haut de son avantageuse position.

- Je…je…je suis outrée, déclara-t-elle à bout d'argument.

Jusqu'à ce que Richard, sentant qu'une dispute violente risquait de se produire, intervienne en douceur avant qu'elle ne puisse poursuivre sa diatribe.

- Tante Catherine, quelles nouvelles avez-vous à partager avec nous au sujet de votre nouveau vicaire. Est-il tout ce que vous attendiez?

Lady Catherine profita de cette ouverture, car elle n'était pas du tout heureuse avec son autre neveu, mais était simplement attendre son temps jusqu'à son retour au sujet de son mariage avec sa fille.

- Mr Collins dépasse toutes mes attentes, neveux. Je n'ai pas eu le plaisir de jouir de telles flagorneries et obéissance depuis de nombreuses années.

Elle fut bientôt interrompue par le majordome qui annonça que Mr Collins demandait à être admis devant Sa Seigneurie.

- Oui. Oui. Faites-le entrer ! ordonna lady Catherine.

Le colonel reconnut sans peine le ridicule petit homme qu'il avait vu faire des courbettes lorsque la voiture était passé à travers les grilles du domaine.

Il fut alors témoin, comme son cousin, de ce qui ressemblait à un rituel quotidien entre lady Catherine et Mr Collins. Il la couvrait de flatteries et elle l'interrompait pour lui donner toutes sortes de conseils non sollicités. Humblement humilié par l'intelligence supérieure de la dame, le pasteur attendait une pause pour reprendre ses compliments. Les deux hommes avaient du mal à dissimuler leur envie de rire, tellement cette scène leur paraissait aussi ridicule que pitoyable.

Mr Collins, le recteur de Hunsford, était un homme obséquieux, maladroit. Son presbytère était situé à une centaine de mètres de l'entrée du parc de lady Catherine. Darcy, tout comme son cousin, le jugeait complètement ridicule. Les deux hommes apprirent ainsi que Mr Collins était orphelin, mais qu'il avait des cousins qui possédaient une propriété dans le Hertfordshire dont il était l'héritier. Darcy fut très choqué en apprenant le nom du domaine en question : Longbourn.

- Longbourn ? demanda-t-il. Est-ce qu'il n'appartient pas à un certain Mr Bennet ?

- Oui, en effet, balbutia le pasteur. Je ne savais pas que vous connaissiez mon cousin, Mr Darcy ?

- Je ne le connais pas, mais vous devez vous tromper, Mr Collins, car je sais, de bonne source, qu'il a deux fils. Je ne vois donc pas comment vous pourriez être l'héritier de son domaine. Vos cousins s'appellent bien Bennet, n'est-ce pas ?

- Oui, en effet, répondit Mr Collins d'un air effaré. Mais il doit y avoir une erreur.

- Comment pouvez-vous savoir cela, Darcy ? demanda lady Catherine, d'un ton impérieux et visiblement mécontente de la situation.

- L'un de mes amis a loué un manoir dans la région. Il est situé à trois miles de Longbourn. Le mandataire de la propriété a donné à mon ami des informations au sujet de ses futurs voisins et Mr Bennet et sa famille ont été mentionnés. Les Bennet représentent l'une des familles les plus importantes du comté. Je me souviens très bien qu'on lui a dit qu'il y avait deux garçons et deux filles. Apparemment, il s'agit de jumeaux.

Lady Catherine était visiblement choquée, elle aussi. Mais c'était plus parce que les choses ne se passaient pas comme elle l'espérait que par souci d'honnêteté et d'équité.

- Cet homme a donc eu l'audace d'avoir des fils qui privent Mr Collins de son héritage légitime ! s'écria-t-elle. Quelle honte vraiment !

Darcy et son cousin échangèrent un regard stupéfait. Que voulait dire leur tante ?

- Pourquoi dites-vous cela, lady Catherine ? demanda le colonel. Il me semble que Mr Bennet a parfaitement le droit d'avoir des fils pour hériter de son domaine. Qui pourrait prétendre le contraire ?

- Le grand-père de Mr Collins a été spolié de son héritage en faveur de son jumeau !

- S'il s'agissait de l'aîné, il avait parfaitement le droit d'hériter ! s'exclama Darcy d'un ton indigné. Je sais qu'il existe des fils cadets qui ne supportent pas leur situation. Je pense que ce fut le cas pour celui-là. Si ses parents lui ont dit qu'il était né en second, il n'avait aucun droit de prétendre le contraire, étant mal placé pour le faire. Vous ne devriez pas vous baser sur les mensonges de votre grand-père pour revendiquer un bien qui ne vous appartient pas, Mr Collins. Cela ne vous rapportera rien du tout.

- C'est une véritable injustice qu'il a connu ! protesta lady Catherine d'un ton indigné.

- Vous êtes mal placée pour parler de choses que vous ignorez, lady Catherine, répondit froidement Darcy. Je vous suggère de ne pas vous en mêler. Je doute que Mr Bennet apprécierait de voir une étrangère mettre le nez dans ses affaires privées. Votre rang n'y changera rien.

Lady Catherine était furieuse d'une telle opinion mais elle jugea plus prudent de changer de sujet. Elle envisagea d'abord d'essayer de nouveau de le convaincre d'épouser sa fille, son pasteur ne manquerait pas de lui apporter son appui.

- Peut-être y a-t-il une erreur de nom, dit Mr Collins.

Mr Collins avait l'air extrêmement choqué par cette information. Il ne pouvait pas accuser Mr Darcy de mensonges sans risquer d'indigner lady Catherine.

- J'en doute fort. Mais je suppose qu'on peut vérifier l'information dans le Debrett. Quoi qu'il en soit, Mr Collins, je suis sûr que vos cousins vous accueilleront avec courtoisie. Vous n'êtes pas responsable du conflit qui a existé entre votre père et votre cousin. Cependant, avant de parler d'épouser l'une des jeunes filles, je vous conseille de vous assurer de l'accord de la demoiselle en question et de son père. Elles n'ont aucune obligation envers vous et pourraient bien faire un autre choix. Ne l'oubliez pas, seul le père a une autorité légale sur ses enfants. Les désirs d'une autre personne n'ont aucune valeur.

Lady Catherine comprit sans peine que ces paroles s'adressaient aussi à elle, ce qui la rendit furieuse. Son neveu voulait lui faire comprendre que sa parole ne valait rien et qu'il ne désobéirait pas à son père pour satisfaire ses caprices. Elle comprit que toute discussion serait une perte de temps pour le moment, mais elle n'était pas prête à renoncer à ce qu'elle voulait. Elle trouverait bien un moyen de le convaincre. Elle congédia son pasteur et envoya ses neveux dans leur chambre pour qu'ils puissent se rafraîchir et se changer. Ils ne payaient rien pour attendre.

?

Darcy savait que sa tante ne renoncerait pas sans se battre. Le contraire l'aurait étonné. Elle était persuadée d'avoir le droit de prendre des décisions pour les autres. Des années plus tôt, elle avait tenté d'imposer à son frère la femme de son choix. Sans succès, à sa grande fureur. Elle avait aussi essayé de s'opposer au mariage de sa sœur avec Georges Darcy, jugeant qu'il n'était pas d'un rang assez élevé pour la fille d'un comte. Elle avait changé d'avis en voyant Pemberley et l'avait convoité pour elle-même. Mais ses tentatives avaient été vaines. Ce n'était qu'à la naissance de sa fille qu'elle avait décidé qu'elle aurait un moyen de s'assurer le domaine par le biais d'un mariage. Elle avait lourdement insisté auprès de sa sœur et de son beau-frère pour qu'ils signent un contrat de mariage. En vain. Elle avait été ignorée. Chaque fois qu'elle revenait sur le sujet, elle ne récoltait qu'un refus. Ce qui la rendait folle de rage. Et maintenant, voilà que son neveu lui disait exactement la même chose. Elle savait très bien qu'il ne pouvait pas s'opposer aux désirs de ses parents. Elle le connaissait suffisamment pour savoir que sa loyauté envers ses parents primait sur tout le reste.

Cependant, ses tentatives pour imposer ses vues furent vaines. Mr Collins était bien trop intimidé par Mr Darcy pour oser lui parler. Surtout qu'il ne semblait nullement désireux de le voir se mêler de ses affaires. Et un autre événement se produisit qui le convainquit de l'inutilité de toute tentative dans ce sens : l'état de santé de miss de Bourgh empira. Elle resta confinée dans son lit et le médecin annonça qu'il lui restait très peu de temps.

Lady Catherine refusa ce diagnostic et décréta qu'elle allait faire venir un médecin de Londres. Tentative parfaitement inutile d'empêcher l'inévitable. Si les choses s'aggravaient pour Anne, Darcy devait s'attendre à ce que sa tante pique une véritable crise de fureur et d'hystérie.

Il suggéra à son cousin d'envoyer un express à son père. Le comte était sans doute la seule personne capable de contrôler lady Catherine.

Elle allait perdre tout son pouvoir. Après Anne, l'héritière était la fille de la sœur de sir Lewis. Une jeune femme qui vouait une haine sans bornes à sa tante. Elle ne lui permettrait jamais de la manipuler. Elle serait expédiée dans la maison douairière et n'aurait plus son mot à dire concernant le domaine. Les habitants du village et les locataires n'auraient plus aucune raison d'écouter ses conseils et ne lui permettraient plus de mettre son nez dans leurs affaires. Elle découvrirait alors sa totale insignifiance.

Il savait que sa tante refuserait de voir la vérité en face jusqu'à ce que l'inéluctable se produise. La seule chose qui l'intéressait, il le savait, c'était de s'approprier Pemberley. Même s'il ne voyait pas comment elle espérait s'y prendre puisque ses parents étaient en vie. Mais il était évident qu'elle croyait pouvoir agir comme bon lui semblait.

Naturellement, lady Catherine tenta de rendre son neveu responsable de la situation de sa fille, prétendant qu'il lui avait fait du mal en refusant de faire son devoir. Le regard plein de mépris de Darcy fut la seule réponse qu'elle obtint. Mais elle refusait de se taire.

- Vous perdez votre temps, lady Catherine, si vous pensez pouvoir me culpabiliser au sujet d'Anne. Je ne vis pas en fonction de vos caprices. Peut-être est-il temps que vous découvriez que votre importance n'existe qu'à vos yeux !

- Comment osez-vous me parler sur ce ton ?

- Je vous parle comme bon me semble. Que vous ayez l'audace de me faire des reproches parce que je refuse d'obéir à vos ordres alors que votre unique enfant est en train de mourir ne fait que conforter le mépris et le dégoût que vous m'inspirez. Il est vrai que vous l'avez toujours considérée comme un simple pion susceptible de satisfaire vos caprices ! Vous ne l'avez jamais aimée. Vous ne lui avez jamais montré le moindre respect ni ne serait-ce qu'un peu d'affection. Vous ne vous êtes jamais souciée de savoir ce qu'elle désirait. La seule chose qui comptait, à vos yeux, c'est qu'elle était le moyen de satisfaire vos ambitions. Malheureusement pour vous, vous avez découvert que vous devrez compter sur d'autres personnes pour obtenir ce que vous croyez être un dû auquel vous n'avez aucun droit. Vous n'êtes rien, lady Catherine et vous allez bientôt le découvrir. Cette visite sera la dernière que je vous ferais car vous ne comptez absolument pas à mes yeux. Vous rendre visite a toujours été une corvée ennuyeuse. Mais je m'en passerais sans peine.

- Comment osez-vous ? J'ai toujours pris soin de ma fille !

- Prendre soin d'elle, vraiment ! Vous ne l'avez jamais fait soigner sérieusement ! Cela vous arrangeait qu'elle soit malade et fragile car, ainsi, elle se révélait incapable de revendiquer ce qui lui appartenait. Vous l'avez élevée en dépit de tout bon sens, la couvrant de vêtements inutiles, la privant du droit de sortir et de profiter de l'air et du soleil. En l'enfermant dans cette maison, vous n'avez fait que l'affaiblir. Non, lady Catherine. Vous avez agi selon vos caprices et vous avez probablement causé sa mort. Ce prétendu médicament que vous lui faisiez prendre, à base d'opium, a probablement contribué à la mettre dans l'état où elle se trouve. Vous avez tué votre fille, lady Catherine, ce qui démontre à quel point vous êtes méprisable. Vous l'avez privée de toutes les joies qu'elle aurait dû connaître. Elle a été obligée de passer sa vie à écouter vos discours ridicules, vos vantardises risibles et vos prétentions sans fin. En vérité, je crois que vous l'avez toujours détestée parce que son père l'aimait et qu'il vous a toujours méprisée. Vous n'avez jamais pu supporter de ne pas être le centre de l'attention. Vous êtes tellement imbue de votre importance que vous vous targuez de tout savoir sur des sujets dont vous ignorez tout ! Je sais aussi que vous détestez ma mère parce qu'elle a obtenu ce que vous convoitiez. Et vous avez décidé de trouver un moyen de l'obtenir pour vous-même. Vous devriez vous soucier un peu plus de votre fille, Madame et lui demander pardon de vos fautes avant qu'il ne soit trop tard. Même si je doute fort que vous soyez prête à les reconnaître. N'oubliez pas que Dieu vous jugera en fonction de vos actes, Madame, et qu'il se moque de votre naissance et de votre position sociale. A ses yeux, cela ne signifie rien du tout.

Folle de rage, lady Catherine ouvrait la bouche pour répondre mais elle la referma aussitôt. Elle comprit que la colère ne lui servirait à rien et redressant la tête, elle fit demi-tour et quitta la pièce sans dire un mot.

Darcy poussa un soupir. Il aurait dû s'y attendre. Il savait que sa tante refuserait toujours d'admettre ses fautes. Elle ne pouvait pas supporter de ne pas voir les choses se passer comme elle l'avait prévu. Elle n'avait aucun pouvoir sur ce qui se passait. Elle savait qu'elle ne disposait d'aucun moyen pour empêcher ce qui allait se produire et cela la mettait en fureur. Il devait s'attendre à de nouveaux éclats de sa part, mais cela ne lui servirait à rien. Elle ne pouvait pas changer ce qui allait se produire, peu importait ses discours. Elle chercherait à s'y opposer, mais n'obtiendrait aucun succès.

Darcy avait eu raison de s'inquiéter des prochains jours. L'arrivée de son frère provoqua chez lady Catherine une véritable crise de fureur. Quant à Anne, elle mourut quelques jours plus tard sans s'être réveillée.

Lorsqu'elle en fut informée, lady Catherine refusa tout d'abord d'y croire. Mais elle ne pouvait pas refuser la réalité qui se trouvait devant elle. La mort de sa fille ruinait non seulement tous ses plans, mais allait la reléguer à une position fort humiliante : celle d'une veuve qui doit se contenter d'une vie simple après avoir connu un grand pouvoir. Elle ne l'accepterait pas facilement. La rupture avec sa famille était inévitable.

La messe n'eut rien d'agréable. Dans l'espoir d'être agréable à sa bienfaitrice, Mr Collins chanta les louanges de miss de Bourgh… et de sa mère. Les autres membres de la famille dissimulèrent leur dégoût devant une telle hypocrisie.

La comtesse de Beverton, cousine de la défunte et nièce de sir Lewis, regarda le pasteur d'un air menaçant. Celui-ci n'avait pas encore compris que lady Catherine n'était plus la maîtresse de Rosings Park et qu'il devrait changer son comportement s'il voulait conserver son poste. L'homme ridicule et obséquieux n'avait pas encore été présenté à la comtesse. Il ne tarderait pas à découvrir la réalité.

Après la messe, tout le monde se retrouva dans le salon pour entendre ce que l'avocat avait à dire. A la grande surprise de tous, il les informa que miss de Bourgh avait fait un testament, peu de temps après avoir atteint sa majorité. Ce qui le rendrait incontestable. Ce fait provoqua la colère de lady Catherine. Ce fut bien pire lorsqu'elle en découvrit le contenu.

Miss de Bourgh avait fait de nombreux legs aux serviteurs. Bien entendu, le domaine et tous les avoirs reviendraient intégralement à sa cousine. Quant à sa dot de 30 000 £, elle était léguée à son cousin, le colonel Fitzwilliam. Ses autres cousins, son oncle et sa tante reçurent un legs, eux aussi. Mais tout le monde découvrit que le nom de lady Catherine ne figurait pas dans le testament. Ce qui donnait une bonne idée de la haine et du mépris qu'elle avait pu inspirer à sa fille. Elle avait rendu ces faits publiques en montrant qu'elle signifiait aussi peu à ses yeux qu'elle-même avait signifié aux siens.

Lady Catherine fut absolument folle de rage devant ce camouflet public. Elle était d'autant plus furieuse qu'elle n'avait aucun moyen de faire casser le testament comme l'en informa l'avocat lorsqu'elle parla de le faire. Elle n'avait absolument aucun moyen de changer les choses.

Mais son humiliation n'était pas terminée lorsqu'elle découvrit que les serviteurs refusaient d'obéir à ses ordres et répondaient qu'ils demanderaient confirmation à leur maîtresse. Si elle n'avait pas pris conscience que sa position de maîtresse de Rosings Park était terminée, elle était en train de le découvrir de manière très brutale.

Elle eut même l'audace de se plaindre d'un tel manque de respect. La comtesse ne manqua pas de se moquer de sa présomption.

- De quoi vous plaignez-vous, lady Catherine ? Vous n'êtes plus la maîtresse, ici. Il serait temps que vous le compreniez. La maison douairière sera bientôt prête à vous accueillir. Vous pourrez vous y installer avec vos serviteurs. Un conseil, traitez-les avec politesse et respect, sinon, vous risquez fort de découvrir que personne ne veut vous servir. Quoique je doute que vous suiviez mon conseil. Dans ce cas, vous risquez fort de découvrir que votre rang ne suffit pas pour vous faire apprécier et respecter. Réfléchissez-y, sinon, vous vous retrouverez complètement seule.

Lady Catherine enrageait, mais elle ne pouvait rien faire pour changer les choses à sa guise. Bientôt, les autres membres de la famille prirent congé et retournèrent à Londres.

Dans la voiture où il se trouvait avec son cousin, Darcy fit remarquer.

- Je ne me réjouis nullement de la mort de notre cousine, Richard, mais mon deuil m'évitera de devoir supporter les insinuations de miss Bingley. Elle ne peut pas s'attendre à être invitée pour l'été à Pemberley. J'ai écrit à Bingley pour l'en informer et lui dire que nous partirons directement pour Pemberley. Je n'ai aucune envie de subir les discours mielleux de cette femme.

- Je ne doute pas qu'elle sera furieuse, même si elle sait qu'elle ne peut guère protester.

- Qu'elle fasse ce que bon lui semble, je ne m'en soucie pas le moins du monde. Elle est totalement dépourvue d'intérêt. Ce sera déjà suffisant de devoir la supporter en septembre. Je prévois un moment fort désagréable, mais je le supporterais, tant qu'elle ne va pas trop loin.

- Je pense qu'elle va se ruiner elle-même, Darcy, vous verrez.

- Bingley risque d'en subir les conséquences.

- Songez que si elle se compromettait avec un homme, vous en seriez débarrassée. Elle serait obligée de l'épouser. Même Bingley pourrait faire en sorte de l'éviter.

- Ce serait sans doute une bonne chose, mais je ne peux pas souhaiter une chose scandaleuse pour l'éviter. Elle comprendra un jour qu'elle perd son temps.

- Elle peut chercher à vous compromettre.

- Je ne l'épouserais pas, quoi qu'elle fasse. J'en ai averti son frère. Je ne sais pas s'il le lui a dit, mais peu importe. Si elle agit ainsi, elle sera exclue de la bonne société et en subira les conséquences. Ce n'est pas moi qui vais la plaindre.

- Moi non plus. Elle n'en vaut pas la peine.

Les deux hommes se turent lorsque la voiture s'arrêta devant Darcy House. Ils décidèrent que le sujet de conversation ne valait pas la peine d'être poursuivi et décidèrent de ne plus y penser. Ils avaient d'autres choses à faire.

[1] Monarque détenant un pouvoir absolu. Chef politique ou personne particulièrement tyrannique.