Chapitre 10 Retour à Londres

L'été avait été très agréable pour les Darcy et les Fitzwilliam. Il y avait eu de nombreux pique-niques, des jeux et des visites avec les proches voisins.

Darcy se tenait devant la fenêtre dans sa chambre. Il poussa un profond soupir. Il n'était pas pressé de retourner à Londres. Il n'aimait pas la ville et toutes ses hypocrisies. Il savait aussi qu'il devrait supporter de nouveau la compagnie de miss Bingley. Le fait de devoir vivre sous le même toit qu'elle serait sans doute éprouvant.

Il savait qu'elle ne tiendrait probablement aucun compte de l'avertissement de son frère, même si celui-ci lui avait affirmé le contraire. Bingley était très naïf et facilement influençable. Tant pis pour elle ! Si miss Bingley ne voulait pas comprendre son total désintérêt pour elle, il veillerait à le lui faire clairement comprendre. Et si elle persistait, il l'informerait qu'il lui tournerait publiquement le dos dans les salons de Londres, de sorte qu'elle découvrirait très rapidement à quelle point elle était insignifiante. Elle serait probablement folle de rage, mais il s'en souciait fort peu. Il était temps qu'elle découvre sa vraie valeur.

Il allait se rendre à Londres avec sa famille, mais il n'informerait pas les Bingley et les Hurst de sa présence. Il irait à Netherfield à la date prévue, mais comptait y aller seul, sans risquer d'être importuné par miss Bingley. Même s'il avait envisagé de partir avec eux, il aurait fait le voyage à cheval. L'idée de monter dans une voiture avec miss Bingley et de devoir subir son bavardage insipide le faisait frémir de dégoût. Non, pour rien au monde il ne voudrait subir un pareil martyr.

Il soupira de nouveau. Il avait reçu une nouvelle lettre de lady Catherine qui exigeait qu'il vienne la voir. Pourquoi ? Il l'ignorait. Mais il n'avait aucunement l'intention de l'obliger. Il se doutait qu'elle manigançait quelque chose, même si il ne savait pas quels arguments elle comptait utiliser pour qu'il fasse ce qu'elle attendait de lui. Il ne se souciait pas le moins du monde de ses caprices et se contenterait d'ignorer sa lettre. Elle ne valait pas la peine qu'il perde son temps à se préoccuper d'elle. D'ailleurs, elle ferait mieux de se rappeler qu'elle était en deuil et que Rosings Park avait une autre maîtresse qui serait bien meilleure qu'elle. Cette idée, il le savait, serait extrêmement vexante pour elle, mais elle ne pouvait rien y changer.

Après tout, peu importait. Lady Catherine n'avait plus le moindre pouvoir. Anne était libre, désormais. Elle ne pourrait plus servir de pion entre les mains d'une mère cupide et avide de s'approprier ce qui ne lui appartenait pas. D'ailleurs, il se demandait comment elle espérait devenir maîtresse de Pemberley, s'il avait épousé sa fille, alors que sa mère était en vie. Elle ne s'était jamais rendue compte que personne ne se souciait de ce qu'elle racontait et que ses caprices n'intéressaient personne. Maintenant qu'elle était reléguée à la maison douairière, les villageois et les habitants du domaine n'auraient plus aucune raison d'écouter ses discours et ses conseils indésirables. Il était probable que seul Mr Collins continuerait à ramper devant elle.

Darcy jeta la lettre dans un tiroir, décidé à en oublier l'existence. Il n'y répondrait pas et l'oublierait sans peine. Il n'avait aucune obligation envers sa tante. Il savait que sa mère la fréquentait uniquement par devoir et qu'il n'y avait pas la moindre affection entre elles. Après tout, lady Catherine était seulement la demi-sœur de sa mère. Elle n'avait jamais compris que sa famille ne faisait que la tolérer parce qu'ils n'avaient pas le choix, mais que ses caprices étaient sans intérêt et qu'il ne viendrait à l'idée de personne d'y souscrire. Elle avait vu tous ses projets complètement ruinés par la mort de sa fille, mais il était évident qu'elle n'avait pas renoncé à satisfaire ses ambitions. Et elle n'abandonnerait pas tant qu'elle croirait avoir une chance d'atteindre son but. Elle refusait d'admettre qu'il ne céderait jamais à ses désirs, comme il le lui avait fait très clairement comprendre. Elle le comprendrait le jour où il épouserait une autre femme. Et il veillerait à ce qu'elle ne soit pas invitée pour lui démontrer le peu de cas qu'il faisait d'elle, mais aussi pour l'empêcher de gâcher la cérémonie comme elle le ferait certainement si elle en avait l'occasion.

Le jeune homme haussa les épaules. Il avait mieux à faire que de se soucier d'une parente indésirable. Lady Catherine ne comptait pas assez, à ses yeux, pour qu'il perde son temps à penser à elle. Il quitta sa chambre et se rendit dans le salon pour rejoindre sa famille. La conversation était générale et tout le monde parlait de sujets divers qu'il jugeait beaucoup plus agréables que sa tante. Il ne lui fallut pas longtemps pour l'oublier complètement.

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A Longbourn, la vie se déroulait paisiblement. Lizzie était seule à la maison car Jane séjournait chez leur tante. Récemment, un individu parfaitement indésirable avait séjourné à Meryton. Il n'était pas censé rester longtemps, mais il avait remarqué Lizzie et semblait avoir décidé de lui montrer un certain intérêt.

La jeune fille n'avait pas du tout apprécié d'être importunée par un parfait étranger. L'homme était parfaitement ridicule. Il devait avoir au moins quarante ans, n'avait rien de séduisant et passait son temps à faire la morale à ses interlocuteurs. Il désapprouvait le fait qu'Elisabeth, à son sens, disposait de beaucoup trop de liberté. Il était persuadé que, bien dirigée, elle apprendrait à être une épouse soumise et obéissante. En entendant cela, Elisabeth avait éclaté de rire, avant de l'envoyer au diable. Elle n'était pas intéressée par un imbécile prétentieux et ridicule qui avait moins de cervelle qu'un ver de terre. L'homme n'avait tenu aucun compte de son refus, persuadé que son père prendrait conscience de l'honneur qu'il lui faisait. Il avait été extrêmement déçu quand Mr Bennet lui avait ordonné de laisser sa fille en paix et de déguerpir. Il n'était pas digne d'elle.

L'homme fut absolument furieux d'être rejeté, à la fois par le père et par la fille. Il eut beau leur faire part de tous les avantages qu'il pouvait offrir, il n'en fut pas moins rejeté. Mr Bennet lui ordonna de quitter ses terres et l'avertit qu'il lâcherait ses chiens sur lui s'il y remettait les pieds. L'homme, dépité, n'eut pas d'autre choix que de quitter la région. Mais il méditait sa vengeance.

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A Scarborough, miss Bingley et sa sœur étaient toujours furieuses du manque de coopération de leur frère.

Caroline était toujours en colère des menaces qu'il lui avait adressé. Elle avait compris aussi que se plaindre ou se mettre en colère ne servirait à rien. Il lui faudrait donc faire preuve de patience. Son frère avait toujours été facile à manipuler. Même s'il semblait avoir décidé de ne plus se laisser faire, elle ne doutait pas une seule seconde qu'elle finirait par obtenir ce qu'elle voulait de lui. Ce n'était qu'une question de temps.

Elle se trouvait dans le salon et se plaignait de la situation :

- Vraiment, Louisa, Charles exagère. Comment peut-il me traiter ainsi ? Il aurait dû faire en sorte de nous faire inviter à Pemberley ! Il devrait se préparer à épouser miss Darcy et faire comprendre à Mr Darcy que je serais une épouse parfaite pour lui ! Au lieu de cela, il me menace de me renier. Il devrait avoir honte !

Louisa, qui, après une conversation avec son mari, avait pris le temps de réfléchir à la situation des dernières années, réprima un soupir d'exaspération. Elle avait toujours soutenu sa sœur dans ses projets d'épouser Mr Darcy. Mais elle avait aussi compris que ce projet était vain et que sa sœur se faisait des illusions. Mr Darcy ne l'épouserait jamais. Peu importait ses croyances, rien ne pourrait changer au profond dégoût et au mépris qu'elle lui inspirait. Elle en avait pris conscience peu à peu mais n'avait pas voulu le voir, persuadée que sa sœur finirait par atteindre son but. Désormais, elle savait que cela n'arriverait jamais.

De toute évidence, Caroline était bien décidé à poursuivre Mr Darcy et s'obstinait à croire qu'elle finirait par obtenir ce qu'elle voulait, en dépit de toutes les preuves qui démontraient le contraire. Elle acceptait maintenant le fait que sa sœur se faisait des illusions et que son rêve ne se réaliserait jamais. Elle le regrettait beaucoup car elle en aurait tiré un grand profit. Mais il était inutile de regretter une chose qui n'arriverait jamais.

Le problème, c'était que Caroline ne renoncerait jamais. Elle était persuadée de son bon droit et n'abandonnerait jamais celui qu'elle considérait comme sa proie. Le seul moyen que Mr Darcy avait de se débarrasser d'elle serait de se marier avec une autre femme. Caroline n'aurait pas d'autre choix que de renoncer ou de se couvrir de ridicule.

Mais même si Mr Darcy se mariait, Caroline était tout à fait capable de chercher à nuire à la jeune Mme Darcy. Elle réprima un soupir. Il était regrettable que son frère ait parlé de son ami alors que Caroline était courtisée par un homme tout à fait respectable. Elle avait envoyé l'homme au diable, persuadée que Mr Darcy lui conviendrait mieux. Apparemment, son prétendant ne l'avait pas regretté longtemps car il s'était marié trois mois plus tard. Toutes les tentatives de Caroline pour plaire à Mr Darcy avaient été vaines. Il l'avait toujours ignorée. Une chose qu'elle supportait difficilement, mais contre lequel elle ne pouvait rien.

Louisa se rendit compte que sa sœur attendait une réponse et tenta de la calmer :

- Caroline, vous savez très bien que vous mettre en colère ne servira à rien. Voulez-vous que Charles mette sa menace à exécution et vous renie ? Cela vous coûterait très cher, vous le savez très bien !

Caroline continua à faire les cent pas, visiblement mécontente :

- Vraiment, Louisa, on dirait que vous avez changé d'avis. Vous ne pensez plus que je devrais épouser Mr Darcy ?

- Il vous a fait clairement comprendre que vous ne l'intéressez pas, Caroline. Voulez-vous devenir la risée de Londres ? Peut-être devriez-vous tourner votre attention ailleurs. Laissez Mr Darcy tranquille. Peut-être qu'il finira par changer d'avis, mais cela ne dépend pas de vous. En tout cas, je vous déconseille de l'importuner lorsqu'il arrivera à Netherfield. Montrez-vous polie avec lui et ne cherchez plus à attirer son attention. Il vous considérera peut-être mieux si vous ne le couvrez pas de louanges et ne cherchez pas à attirer son attention. Il n'est pas idiot. S'il avait voulu vous épouser, il vous aurait demandé votre main depuis longtemps. Comme il ne s'intéresse pas à une autre femme, vous n'avez pas à craindre une rivale. Ignorez-le un certain temps afin d'apaiser sa colère à votre égard. Cela vaudra mieux pour vous.

- Mais comment pourrais-je lui montrer mes qualités si je n'attire pas son attention dessus ?

- Il les verra tout seul. Laissez-le en paix, Caroline. Charles est décidé à vous punir si vous refuser à suivre ses conseils. Et je crains qu'il ne change pas d'avis. Il tient beaucoup à l'amitié de Mr Darcy et ne prendra pas le risque de la perdre à cause de vous. Prenez garde. Je ne pense pas qu'il vous avertira deux fois. A vous de décider ce qui vaut mieux pour vous, mais quelque soit votre choix, vous en subirez les conséquences.

Caroline grommela entre ses dents.

- Pourquoi ne pourrais-je pas obtenir ce que je veux ?

- Cela ne dépend pas que de vous, ma chère sœur. Vraiment, Caroline, suivez mon conseil. Laissez Mr Darcy tranquille. Cela apaisera la colère de Charles et il sera mieux disposé envers vous. Croyez-moi, Caroline, vous ne pouvez pas agir autrement. Sinon, cela pourrait vous coûter très cher. Charles fera ce qu'il vous a dit, je n'en doute pas un instant. Faites preuve d'un peu plus de subtilité.

Le visage de Caroline s'éclaira subitement d'un grand sourire.

- Vous avez sans doute raison, Louisa. Si je l'ignore, il croira que j'ai renoncé et baissera sa garde. Oui, je vais agir comme vous le dites. Je ferai preuve de patience. Il verra bien ce qu'il perd en m'ignorant. Et il finira par faire ce que j'attends de lui de son propre chef. Mais j'espère qu'il n'attendra pas trop de temps. Je pense avoir attendu assez longtemps. Et la patience n'est pas mon fort.

- Vous n'avez pas vraiment le choix, Caroline. L'impatience pourrait faire tout rater. De plus, je doute que nous risquions de rencontrer des rivales potentielles pour vous dans le Hertfordshire. Il s'ennuiera vite en se retrouvant face à des gens de peu d'importance. Vous verrez qu'il appréciera plus votre compagnie.

- Oui, vous avez raison. Des paysans, des boutiquiers et de petits propriétaires terriens de peu d'importance. Il n'appréciera pas ce genre de compagnie et préférera de beaucoup la mienne. Oui, Louisa, cela pourrait marcher. En tout cas, je vais essayer. Je lui donnerai une chance de comprendre et de faire ce qu'il faut. Mais s'il ne le fait pas, alors je prendrais des mesures pour qu'il le comprenne.

- Que voulez-vous dire, Caroline ? J'ose espérer que vous n'envisagez pas de ruiner votre réputation en essayant de le compromettre. Vous avez été avertie qu'il ne vous épouserait pas et Charles vous reniera ! J'ose espérer que vous ne ferez pas quelque chose d'aussi stupide !

Caroline se contenta de sourire.

- Il y a d'autres moyens. Et il ne pourra rien y faire.

Louisa réprima un soupir. Elle se méfiait de sa sœur et de ses manigances. Elle se promit de la surveiller attentivement. Elle ne lui permettrait pas de compromettre sa propre position dans la bonne société dans le but de satisfaire ses ambitions. Et si elle découvrait qu'elle allait trop loin, elle en informerait leur frère. Il n'aurait qu'à se débrouiller avec elle, ce ne serait plus son problème.

- Très bien, Caroline. Vos malles sont-elles prêtes ? Vous savez que nous partons demain.

- Oui, je suis prête. Je suis impatiente d'être à Londres. Et je n'ai aucune envie de revenir ici. J'en ai plus qu'assez de devoir subir les leçons de morale de notre tante. Elle ne comprend absolument rien. Elle ferait mieux de se mêler de ses affaires.

- Soyez polie avec elle, Caroline. Nous ne la reverrons pas avant longtemps. Il vaut mieux ne pas mettre Charles en colère en vous montrant impolie avec elle. Demain, nous partirons. Vous ne l'entendrez plus.

- D'accord, je ferai un effort. Je n'aurai pas beaucoup de temps à patienter, de toute façon.

Caroline et Louisa ignoraient que leur tante allaient voyager avec elles. Lorsqu'elles l'apprirent, elles furent très mécontentes, Caroline plus que sa sœur. Le voyage ne se passait pas du tout comme elle l'avait espéré. Mais elle n'avait pas d'autre choix que de se taire. Elle savait que son frère n'attendrait qu'un prétexte pour se débarrasser d'elle et elle ne lui accorderait pas ce plaisir.

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Pour les Darcy, le voyage fut beaucoup plus agréable. Georgiana se réjouissait de ne pas avoir été contrainte de voyager en compagnie de miss Bingley. Elle prêtait rarement une grande attention à ce qu'elle racontait et l'oubliait très vite. Elle était indignée que cette femme la croit si facile à manipuler et elle saurait bien lui prouver le contraire. Elles seraient furieuses lorsqu'elles découvriraient qu'elle ne comptait pas se rendre dans le Hertfordshire. Ce qui ne ferait pas leurs affaires. Mais cela lui importait peu. Elles ne comptaient pas assez à ses yeux pour qu'elles se soucie de leurs sentiments. Elle n'avait pas du tout apprécié que Caroline Bingley fasse preuve de familiarité en l'appelant par son prénom sans sa permission. Elle avait continué à l'appeler miss Bingley d'une manière si explicite, qu'elle n'avait plus jamais recommencé. Mais il était évident qu'elle se croyait plus intime avec elle que la réalité. Elle finirait bien par se rendre compte de la futilité de ses croyances. Georgiana n'enviait pas son frère de se retrouver sous le même toit que cette mégère. Elle savait que ce serait pénible pour lui et espérait qu'il tiendrait bon. De toute façon, il n'avait pas prévu de rester plus de deux mois. Il reviendrait à Londres avant Noël et ils pourraient partir pour Pemberley. Si miss Bingley espérait être invitée, elle serait déçue.

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Fitzwilliam Darcy n'était pas plus heureux de devoir subir la présence de miss Bingley, mais il le supporterait pour Bingley. Il espérait que son ami avait pris au sérieux ses avertissements. Il le connaissait suffisamment bien pour savoir qu'il tiendrait sa parole s'il l'y obligeait. Cela le peinerait, mais il ne pourrait pas continuer à tolérer longtemps un tel comportement. Et il était plus que temps que Bingley se comporte comme un homme et cesse de se laisser traiter comme une marionnette. Sinon, personne ne le respecterait et il gâcherait sa vie juste parce qu'il ne supportait pas les conflits et qu'il ne voulait pas agir. Peut-être que se retrouver par terre lui ferait le plus grand bien et lui apprendrait à se redresser et à s'assumer. Il n'était plus un enfant et devait se conduire comme un adulte.

Il songea que miss Bingley avait dû être folle de rage de savoir qu'elle ne viendrait pas à Pemberley avant son retour à Londres. Elle n'avait sans doute pas compris qu'il était peu probable qu'elle soit de nouveau invitée. Mais elle s'en rendrait compte très vite. Il s'attendait à ce qu'elle cherche à se faire inviter pour Noël. Mais elle serait obligée de subir une déception. Il ne prêterait aucune attention à ses insinuations. Passer deux mois avec elle serait suffisamment éprouvant pour qu'il n'ait pas la moindre envie de s'encombrer plus longtemps d'elle. Il la savait assez rusée pour jouer la comédie, mais elle découvrirait bientôt qu'il ne se laisserait pas duper par son petit jeu. Il espérait qu'il rencontrerait une femme qui lui plairait suffisamment pour pouvoir se débarrasser d'elle de façon définitive. Même s'il ne se faisait pas d'illusions. Mais il pouvait toujours espérer.