Chapitre 11 Compromise
Caroline Bingley tournait en rond dans sa chambre. Elle était absolument folle de rage. Être compromise en public de manière aussi humiliante était bien la dernière chose à laquelle elle s'attendait. Pourtant, c'était bel et bien ce qui était arrivé.
Elle regrettait maintenant d'avoir lourdement insisté auprès de son frère pour qu'ils se rendent à cette réception. Une erreur qui allait lui coûter très cher et ruiner tous ses espoirs.
Elle n'était certainement pas en faute ! Elle n'en avait commis aucune ! C'était cet ivrogne, le responsable ! S'il ne l'avait pas bousculée et projetée sur un autre homme, elle n'aurait pas été irrémédiablement compromise. Elle n'avait pas d'autre choix que d'épouser l'homme sur lequel elle était malencontreusement tombée. Et à en juger par sa tête, il était aussi furieux qu'elle. Le regard qu'il lui avait adressé était chargé d'une telle colère qu'elle en avait été extrêmement vexée. Nul doute qu'il devait se sentir aussi humilié qu'elle. Il avait fallu qu'elle tombe sur l'homme le plus ennuyeux et le plus désagréable de la bonne société, Edward Clarke. Un imbécile prétentieux, qui passait son temps à faire la morale à tout le monde. Il était vraiment ridicule, mais ne s'en rendait même pas compte.
Elle n'avait jamais rencontré un homme aussi persuadé de son importance, surtout venant de quelqu'un qui non seulement était ennuyeux à mourir, mais qui n'avait rien pour séduire avec sa silhouette courtaude, son visage grassouillet et ses petits yeux porcins d'un gris fade qui lui conféraient une note d'austérité.
Il avait des cheveux châtain et graisseux, un visage aux traits irréguliers, des joues rasées de près. Sa tenue vestimentaire était à l'image du personnage, élégante et sans défaut. Et sa voix paraissait sans doute aussi distinguée que sa personne.
C'était un homme entêté, persuadé de tout savoir mieux que les autres. Même lorsqu'on lui donnait la preuve irréfutable de son erreur, il refusait d'admettre qu'il avait pu se tromper, ce qui lui valait de nombreuses moqueries. Il était ridicule, mais en dépit de cela, il continuait à croire qu'il pouvait dicter leur conduite aux gens ou donner des conseils dont personne ne se souciait, à sa grande colère.
Il était ennuyeux à mourir et hantait les salons de Londres depuis près de vingt ans à la recherche de l'épouse parfaite. Caroline était persuadée qu'il cherchait plutôt une esclave qui approuverait tout ce qu'il dirait et se soumettrait à tous ses ordres. S'il croyait qu'elle s'abaisserait à cela, il se faisait des illusions. Elle se promit de lui faire perdre ses illusions à ce sujet. S'il croyait qu'elle s'abaisserait à chanter ses louanges, il serait déçu. Il n'avait même pas assez de cervelle pour se rendre compte de son ignorance totale.
Naturellement, il l'avait rendue responsable de l'accident, alors qu'elle n'y était pour rien. Mais elle devait découvrir que c'était le genre d'homme à accuser les autres de ses propres fautes. Il voulait bien jouer au moraliste avec les autres, mais il ne suivait pas ses propres conseils, ce qui en faisait un hypocrite, chose qu'il ne tolérait pas d'être accusé.
Elle avait tenté de convaincre son frère de faire appel à Mr Darcy pour arranger les choses mais Bingley avait refusé en disant que ce n'était pas l'affaire de son ami et qu'il ne voyait pas ce qu'il pourrait faire. Il avait très bien compris ce qu'elle espérait obtenir et se demandait si elle avait des problèmes de compréhension. Sans doute que non. Elle était obstinée et persuadée de son bon droit. Et elle ne supportait pas que l'on s'oppose à sa volonté. Et maintenant, il était trop tard. Elle n'avait pas d'autre choix que de se marier ou d'être reniée par lui. Et il doutait fort que les Hurst veuillent s'encombrer d'elle au risque de ruiner leur propre réputation.
Bingley avait écrit à Darcy pour l'informer de l'incident. Il en serait sans doute soulagé. Désormais, il n'aurait plus rien à craindre de Caroline. Elle serait obligée de changer sa conduite ou de se couvrir de ridicule au risque de ruiner sa réputation. Dans ce cas, ce serait son problème et il lui tournerait le dos sans hésiter. Tant pis pour elle ! Caroline lui avait causé suffisamment de problèmes.
?
En déchiffrant tant bien que mal la lettre de Bingley, Darcy n'en croyait pas ses yeux. Caroline Bingley avait été compromise ? Elle allait être contrainte de se marier ? Quelle merveilleuse nouvelle ? Il était enfin débarrassé de cette mégère ! Il pourrait sans doute avoir la paix.
Certes, elle allait sans doute espérer qu'il serait jaloux et essayer quand même de garder son attention. Mais au moins, il ne se sentirait plus gêné de devoir l'ignorer. Il n'aurait plus la moindre obligation envers elle, sauf, peut-être, pour une danse s'ils allaient à un bal. Il subirait stoïquement son bavardage insipide et l'oublierait aussitôt. Et il s'assurerait qu'elle comprenne que Pemberley lui était définitivement fermé. Elle avait sans doute compris que son espoir de l'épouser était ruiné à jamais, mais elle ne renoncerait sans doute pas facilement à apparier son frère avec Georgiana. Elle n'avait pas encore compris qu'elle perdait son temps.
La réaction des différents membres de sa famille fut un soulagement général. Tout le monde était heureux d'être enfin débarrassé de la menace représentée par cette mégère, surtout Georgiana qui craignait, depuis longtemps, qu'elle ne cherche à s'imposer comme sa sœur. L'idée la faisait frémir de dégoût.
- Elle ne pourra plus vous ennuyer, mon frère ! s'écria-t-elle, visiblement soulagée. En tout cas, elle ne pourra plus agir comme avant sans risquer de se ridiculiser complètement ! Je suis tellement heureuse que vous soyez libéré de cette mégère prétentieuse. J'espère que son mari saura la remettre à sa place. Elle n'aura que ce qu'elle mérite !
- Georgiana a raison. Nous n'aurons pas à supporter les attentions de cette femme, dit lady Anne. Ira-t-elle quand même à Netherfield ?
- Je l'ignore. Il faudra que j'écrive à Bingley pour le lui demander. Même si elle est là, elle sera obligée de surveiller sa conduite. Sinon, elle pourrait bien ruiner sa réputation.
- Je ne pense pas qu'elle prendra ce risque, surtout après le scandale dont elle a été l'objet.
- Elle n'en est pas responsable, admit Darcy honnêtement. Seulement la victime. Clarke aussi. Elle est vraiment mal tombée. C'est un homme ennuyeux à mourir. Sa vie n'aura rien d'agréable.
- J'espère qu'il contrôlera ses habitudes de dépenses, dit lady Anne. Et qu'il veillera à ce qu'elle apprenne à s'habiller. Son goût est déplorable.
Darcy fit une grimace. Il avait toujours été dégoûté par les couleurs vulgaires portées par Caroline Bingley. Chaque fois qu'elle s'approchait de lui, elle s'attendait à recevoir un compliment de sa part, ce qu'il n'avait jamais fait, à son grand dépit.
Le jeune homme hocha la tête. Caroline Bingley n'était pas son problème. Il était soulagé d'en être débarrassé. Il y avait peu de chances qu'il la voit souvent, à l'avenir. Puis, il grimaça de nouveau.
- Elle devait servir d'hôtesse à son frère à Netherfield. J'espère que Bingley aura le bon sens de lui dire de ne pas venir.
- Pensez-vous qu'elle continuerait à vous importuner en dépit de son mariage ? demanda lady Anne.
- Je suis sûr qu'elle va se convaincre que je regrette son mariage et que je suis jaloux et malheureux, dit Darcy d'un ton railleur. Je vais écrire à Bingley et l'avertir que, s'il compte l'inviter à Netherfield, il vaut mieux que son mari l'accompagne sinon, je pourrais remettre en question ma propre venue.
- Vous avez raison, Darcy, dit le colonel. Je pense qu'il sera obligé de réagir. Suggérez-lui d'inviter sa tante à lui servir d'hôtesse. J'imagine qu'elle n'osera pas mal se conduire en sa présence.
- Je la crois capable de tout !
- Alors, il vaudrait mieux que Clarke soit présent. Si elle a un peu de cervelle, elle surveillera sa conduite. Je doute qu'il tolère qu'elle essaye de jouer les séductrices. Il se croit irrésistible et ne supportera pas qu'elle lui préfère un autre homme.
- J'en parlerai à Bingley dans une lettre, dit Darcy. Je ne suis pas disposé à supporter ses manières de courtisane. Je n'hésiterais pas à la remettre à sa place, si elle m'y contraint.
- Au moins, elle ne peut plus essayer de vous piéger. Elle a dû trouver la chute de son piédestal très brutale. Tous ceux qu'elle a insultés avec sa langue de vipère ont dû bien rire. Quelle belle vengeance pour eux de voir se briser tous ses rêves. Elle n'a pas fini d'être humiliée. Peut-être jugera-t-elle préférable de rester à Netherfield, après tout. Et être mariée à un bonnet de nuit comme Clarke. C'est à mourir de rire. Je suis sûr qu'il va faire de sa vie un enfer.
- Je crois qu'ils iront très bien ensemble. Aussi prétentieux et persuadés de leur importance l'un que l'autre.
- En tout cas, moi, je n'irai pas si elle y est, dit Georgiana. Je n'ai aucune envie de subir ses allusions ridicules. J'ai eu beau la remettre à sa place, elle s'obstine à croire qu'elle peut me manipuler à sa guise.
- Elle n'est pas aussi intelligente qu'elle le croit, dit Darcy. Allons, oublions cette femme déplaisante. Nous n'allons pas gâcher la journée en ne parlant que d'elle. Ce serait lui faire trop plaisir.
Tout le monde en convint et ils changèrent de sujet. Il y avait beaucoup de choses dont ils pouvaient parler.
Miss Bingley se serait probablement sentie extrêmement humiliée si elle avait su le peu de cas que l'on faisait d'elle. Mais elle avait actuellement d'autres préoccupations. Son frère aussi.
Charles Bingley reçut la lettre de Darcy avec une certaine appréhension. Et il comprit qu'il avait raison de s'inquiéter en lisant le contenu. Il poussa un profond soupir. Pourquoi fallait-il que Caroline s'acharne à lui causer des problèmes en permanence ?
A peine s'était-il posé cette question qu'il se rappela les innombrables avertissements de sa tante et de Darcy. C'était entièrement de sa faute. Uniquement parce qu'il refusait de remettre Caroline à sa place et d'exiger qu'elle change son comportement !
Il se rappela sa réaction lorsqu'il l'avait menacée de lui trouver une maison, un chaperon et de rompre tout lien avec elle. Il était évident qu'elle était furieuse contre lui. Et qu'elle ne renoncerait pas à le manipuler pour l'en empêcher.
Le scandale, provoqué involontairement, n'aurait pas eu lieu si elle n'avait pas insisté pour se rendre à cette réception. Il regrettait de s'y être rendu. Il aurait préféré ne pas être le témoin de son humiliation. Mais il n'avait pas eu le choix. Caroline allait souffrir. Elle n'était pas aimée dans la bonne société. Elle avait insulté et humilié un trop grand nombre de dames pour que celles-ci ne profitent pas de sa situation pour se venger.
Il ne voulait pas d'elle à Netherfield. Mais il savait qu'il valait mieux qu'elle quitte Londres pendant un certain temps après son mariage pour donner le temps de faire oublier le scandale.
Darcy avait raison. Clarke devait être présent pour surveiller sa femme. Et il allait demander à sa tante de lui servir d'hôtesse. Caroline ne pourrait pas importuner Darcy. Dans le cas contraire, il la chasserait de sa maison.
Il se rendit au salon où se trouvaient ses sœurs. Caroline avait toujours l'air absolument furieux et tournait en rond. Elle se tourna vers son frère à son entrée :
- Tout cela est de votre faute, Charles. Si vous aviez fait ce que nous voulions, nous serions allés à Pemberley et rien ne serait arrivé !
- Je vous ai déjà dit que vous n'étiez pas la bienvenue à Pemberley, Caroline. Lady Anne ne veut pas de vous chez elle. Elle vous méprise autant que le reste de sa famille. Qui êtes-vous pour croire que tout le monde doit plier devant vous ? Il semblerait que vous vous donnez une importance qui n'existe qu'à vos yeux. C'est vous qui avez voulu aller à cette réception. C'est vous qui prenez plaisir à gâcher la vie des autres. Ne vous étonnez pas du résultat !
Caroline était d'autant plus furieuse qu'elle ne pouvait pas nier la vérité. Mais elle n'était pas décidée à l'admettre.
- Si vous aviez fait appel à Mr Darcy, je suis sûre qu'il nous aurait offert son aide !
- En faisant quoi ? En proposant de vous épouser lui-même après avoir clairement dit qu'il ne le ferait jamais ? Vous rêvez, Caroline. Vous continuez à vous illusionner sur un intérêt qui n'existe pas, qui n'a jamais existé, sauf dans votre imagination ! Inutile de rêver, il ne viendra pas vous sauver de ce mariage. Il ne sera même pas présent. Nous devons parler de la suite.
- De quoi parlez-vous, Charles ? demanda Louisa.
Elle avait été très choquée par les événements et, en même temps, elle était soulagée de se débarrasser de sa sœur encombrante.
- Je crois qu'il vaut mieux que vous quittiez Londres. Avec votre mari, cela va de soi. Vous pouvez venir à Netherfield. Cependant, vous ne serez pas mon hôtesse. Tante Ellen s'en chargera à votre place. J'attends que votre comportement soit irréprochable, Caroline. Ne vous avisez pas d'importuner Darcy ou je vous mettrai dehors. Me suis-je montré assez clair ?
Caroline était choquée. Elle n'arrivait pas à croire ce qu'elle entendait.
- Comment pouvez-vous me parler ainsi, Charles ? Pour qui me prenez-vous ?
- Je vous connais, Caroline. Votre mariage ne vous empêchera pas d'essayer de vous attacher Darcy. Tentatives vaines depuis six ans. Vous ne pourriez pas supporter l'idée qu'il puisse se lier à une autre femme. Vous chercherez donc probablement à le tenir en votre pouvoir. Bien sûr, vous ne parviendrez qu'à vous ridiculiser et votre mari risque fort de ne pas apprécier. Je ne tolèrerais pas que vous importuniez Darcy. Rappelez-vous mes paroles, Caroline. Vous ne recevrez pas d'autres avertissements. C'est le seul que vous aurez de moi et j'agirai en conséquence. Vous êtes prévenue.
Il quitta la pièce dans attendre sa réponse. Il savait parfaitement qu'il parlait dans l'oreille d'une sourde. Caroline ne l'écouterait pas. Elle ferait ce qu'il faut pour se couvrir de ridicule. Eh bien, tant pis pour elle. Elle ne pourrait pas prétendre qu'elle n'était pas prévenue !
?
Ce fut un triste jour que celui où Caroline Bingley se maria. Bien loin de la grande cérémonie dont elle rêvait et qui lui aurait permis de triompher sur ses nombreuses rivales. Elle ne souriait pas et n'avait aucune raison de le faire. Mis à part son frère, sa sœur et son beau-frère, seul le témoin du marié, ainsi que sa mère assistèrent à la noce.
La cérémonie fut brève et, une fois terminée, le nouveau couple et les invités se rendirent chez les Hurst pour le petit-déjeuner de mariage. La veille, Louisa avait informé sa sœur des devoirs d'une épouse. Caroline était absolument horrifiée. Elle ne le montrerait jamais, mais elle avait peur.
Ce fut une terrible épreuve, pour elle, mais elle était trop orgueilleuse pour le révéler. Il va de soit que son mari entendait la soumettre totalement à ses volontés. Mais il découvrit très vite que ce ne serait pas aussi facile qu'il le croyait. Caroline n'approuvait pas tout ce qu'il disait comme s'il s'agissait de la parole d'Evangile.
Il était évident, qu'à ses yeux, une femme n'avait pas le droit à la parole, seulement à l'obéissance. Ce fait la rendait folle de rage. Son frère lui avait conseillé de faire preuve de prudence. Son mari avait tout les droits et elle n'en avait aucun. Il pouvait, s'il le voulait, la reléguer à la campagne. Elle devrait se réjouir qu'il ne possède pas de domaine. Cela lui rendrait la tâche plus difficile. Si elle ne faisait pas très attention à ce qu'elle faisait, elle en payerait les conséquences. Elle ne pourrait pas prétendre qu'elle était dans l'ignorance.
Caroline était furieuse d'être si mal traitée. Elle avait également compris qu'elle ne pourrait jamais faire tout ce qu'elle voulait. Ses dépenses seraient surveillées et le dépassement de son allocation nullement toléré. Mr Clarke, elle le découvrit très vite, n'était pas le genre d'homme que l'on pouvait manipuler à sa guise.
Il était loin d'être aussi intelligent qu'elle, même s'il était persuadé de tout savoir mieux que les autres, sur tous les sujets. Ce qui était risible. Caroline avait d'abord voulu se moquer de toutes les sottises ridicules qu'il proférait. Mais elle s'était rendue compte que cela pourrait lui coûter cher. Elle devait donc faire profil bas.
Elle était folle de rage. Elle s'attendait à ce que sa situation soit encore plus humiliante lorsque les Darcy reviendraient à Londres. Elle n'avait pas renoncé à son projet de marier son frère avec miss Darcy. Peu lui importait que son frère ne soit pas d'accord. Elle veillerait à ce qu'il lui obéisse. Cependant, elle éviterait d'en parler de nouveau. Miss Darcy n'était pas encore sortie, ses allusions ne serviraient donc à rien. Le moment venu, elle veillerait à ce que son frère fasse ce qu'elle attendait de lui.
Pas un instant elle n'envisagea que miss Darcy ou ses parents pourraient refuser. Elle était trop persuadée de son bon droit pour imaginer que l'on s'opposerait à elle. Elle n'avait pas fini d'être déçue, mais de cela, elle s'en rendrait compte bien assez tôt !
