Chapitre 2.
Cela faisait bien quelques semaines que le Hollandais Volant naviguait, et déjà plusieurs aller-retour entre les océans du monde connu et ceux menant vers l'au-delà. Du moins, c'était ce que Will avait calculé, depuis qu'il avait commencé sa mission, en demandant à ceux qui avaient péri en mer quel jour de l'année ils étaient. Will, bien que désormais Capitaine d'un navire fantôme, voulait rester humain. Lorsqu'il était parti en laissant sa femme Elizabeth derrière lui, il s'était juré de ne pas se laisser emporter par le malheur et encore moins, par la malédiction. Il ne voulait pas finir comme Jones, sans cœur dans tous les sens du terme. Il voulait garder son humanité sa sensibilité, il voulait tant bien que mal continuer à comprendre un monde dont il ne faisait plus partie, celui des vivants. Parce qu'il n'était pas vraiment mort pour autant, il le savait, et surtout, parce qu'il voulait garder un lien étroit avec celle qu'il avait laissé à terre. Il avait l'impression que savoir la date chaque jour, comprendre le temps qui passe, lui permettrait de mieux imaginer ce qu'Elizabeth pouvait faire, penser, selon si c'était l'été ou l'hiver, selon si c'était une date importante ou non, une fête, un anniversaire… Alors Will notait scrupuleusement, chaque fois qu'il le pouvait, la date du jour. Chaque jour, régulièrement, il s'octroyait quelques minutes de pause pendant lesquelles il donnait la barre à son père, puis il s'enfermait dans la cabine du Capitaine et se plongeait dans ses pensées. C'était un rituel qu'il s'imposait, afin de prendre le temps de penser à elle, de l'imaginer, pour ne jamais l'oublier. Parce qu'il avait promis.
Pourtant, malgré tout son courage rassemblé, l'épreuve dès le début avait semblé bien difficile pour Will. Lorsqu'il avait quitté Elizabeth sur cette plage, qu'il lui avait dit adieu, il aurait presque pu sentir son cœur se déchirer, si seulement il avait battu dans sa poitrine. Il n'avait jamais vraiment voulu tout cela, et pourtant, c'était à cause de ses choix que tout se produisait. Il ne regrettait pas d'avoir tenu sa promesse et d'avoir sauvé son père de la malédiction. Il ne regrettait pas non plus d'avoir tenu sa promesse envers Elizabeth en l'épousant, car une chose était sure, son cœur serait toujours à elle, là-dessus il ne mentait pas. Mais il savait pourtant que désormais Elizabeth était condamnée à être seule, tout comme lui, qu'elle partageait en quelques sortes sa malédiction. Finalement, c'était désormais eux qui étaient maudits à la place de son père… Les amants maudits…
Mais Elizabeth l'aimait. Elizabeth l'avait toujours aimé. Elle l'avait choisi. Et désormais il devait rester digne de cet amour, rester cet homme courageux qu'elle avait voulu épouser, et travailler vaillamment sur le HV, remplir sa mission, penser à elle, entretenir cet amour et être le même lorsqu'il reviendrait dix ans plus tard… Will avait traversé bien des épreuves et il était sûr de traverser aussi celle-ci, il le fallait… Elizabeth était donc son ultime motivation pour parvenir à « accepter » sa situation, il s'était promis dès son départ de ne pas faillir et, depuis plusieurs semaines, il travaillait sans relâche, dirigeant du mieux qu'il le pouvait son équipage, apportant réconfort aux âmes qu'il récupérait, tentant aussi de réparer comme il le pouvait l'aspect du navire afin de moins effrayer les malheureux qui y montaient. Il voulait être digne de cette mission qui serait désormais son seul, unique travail, unique passe-temps, unique occupation. Il s'y était investi dès la première minute. La tâche était immense, non seulement parce qu'il ne passait pas une journée sans que quelqu'un ne meure en mer quelque part dans le monde, mais surtout, parce qu'il devait, et ce n'était pas une mince affaire, repêcher toutes les âmes perdues abandonnées à leur sort par Davy Jones, et les amener enfin à leur destination dans l'au-delà…
Des milliers d'hommes attendaient leur moment, perdus, parfois devenus fous, bien souvent effrayés et la plupart du temps, surpris et craintifs de ne pas découvrir le mythique Davy Jones à la barre du HV… Will devait gérer tout cela, rassurer, apaiser, conduire les âmes. C'était son travail, sa vie à présent. Il n'aimait pas ce travail ni le détestait, il savait servir une cause noble, espérait réparer les atrocités de Jones mais il savait aussi que la lourde responsabilité qu'il avait, aurait sur sa vie des conséquences irréversibles, il ne pourrait jamais être le mari le père, l'homme qu'il rêvait d'être… Cette malédiction lui avait tout pris, et il devait continuer à tout donner aux autres… Des autres qu'il ne verrait chacun qu'une fois, le temps d'un ultime voyage, des gens dont il oublierait le visage au fur et à mesure remplacé par d'autres. Aucune attache, aucun lien. Rien.
Alors, au fil des jours, Will commençait à comprendre Davy Jones. Il comprenait la douleur, la déshumanisation progressive, l'attente interminable. Il comprenait la solitude qui rend fou, la perte de tous les liens humains et sociaux, amoureux, la tristesse, l'amertume. Oh bien sûr, il ne ressentait pas tout, c'était bien trop tôt, mais il comprenait. Il commençait même à moins haïr Davy Jones, car c'était le seul qui aurait pu savoir ce que lui-même parfois commençait à ressentir…
Mais bien sûr, Will n'en disait rien, son équipage étant celui de Jones, ils avaient tous bien trop souffert par sa faute et comptaient tous sur Will pour être bien différent. Il l'était, bien sûr, jamais il ne ferait tout ce que Jones avait fait... Mais il savait aussi qu'il ressemblait déjà beaucoup au Jones du début, un homme encore humain, condamné à dix longues années de solitude, un homme qui pense à celle qu'il aime, un homme qui espère la retrouver…
Mais il espérait que la comparaison s'arrêterait là. Que son grand amour à lui, l'attendrait et serait là dix ans plus tard…
Il en était là de ses réflexions lorsque son père, Bill le Bottier, entra dans la cabine. Ce dernier savait que son fils était ici tous les jours pour penser à son épouse si loin de lui, et il savait aussi toute la souffrance que Will portait déjà sur ses épaules sans le montrer. Bill lui-même, savait ce que c'était que de laisser derrière soi une épouse, mais toute la différence entre lui et Will, c'est que lui, à l'époque, avait laissé de son plein grès, sans aucune malédiction et sans aucune autre motivation que l'océan, sa femme, et même son fils… Il avait laissé Will… Puis il avait fini par regretter, au fil des ans, mais bien trop tard… Et il ne pouvait pas lui laisser faire la même erreur. Alors il avait bien tenté d'expliquer à son fils qu'il ne fallait pas se sacrifier pour un père qui l'avait abandonné, qu'il valait mieux rester auprès de celle qu'il aime, mais au final, Will n'avait pas voulu l'abandonner… Il l'avait sauvé, lui montrant par ce geste sacrificiel qu'il ne lui en voulait pas et qu'il lui pardonnait... Will aimait son père, en dépit de l'abandon… Au point de le sauver. Et ainsi, d'abandonner sa vie, sa femme, ses rêves…
Bill, pendant ces longues années de servitude à bord du Hollandais Volant, avait eu le temps de réfléchir à bien des choses, à ses erreurs, à son passé, à tout ce temps perdu avec son fils. A l'époque, il ne pensait jamais le revoir. Et bien qu'il en souffrait beaucoup, il avait toujours estimé qu'il ne méritait absolument pas de revoir ce fils qu'il avait abandonné… Encore moins d'être aimé par lui.
Il avait espéré, pendant tout ce temps, que Will était heureux quelque part, et surtout, que personne ne saurait jamais qu'il possédait la pièce maudite du trésor de Cortes…
Bill avait tant fait d'erreurs avec Will, non seulement il avait quitté sa mère alors qu'il l'aimait, il n'avait pas élevé Will, et pour finir il lui avait envoyé cette pièce maudite, pour de sombres raisons qui n'avait guère de rapport avec l'amour qu'il lui portait… Lorsqu'il s'était retrouvé au service de Davy Jones, maudit à son tour, Bill avait considéré que ce n'était peut-être que justice, et les remords et les regrets avaient étreints son cœur, mas il n'en avait jamais rien dit, ce qui était fait était fait et il n'avait plus que l'espoir que son fils vive heureux désormais, sans lui qui ne savait rien lui apporter…
Jusqu'à ce jour où Will avait atterri sur le HV. Bien vivant, et à cause de Jack Sparrow, qui n'était autre que l'ancien ami, et surtout capitaine, de Bill… L'ironie du sort était totale : Bill avait été marin, puis pirate, sous les ordres de Jack et lorsque Hector Barbossa avait déclenché une mutinerie, le seul à être du côté de Jack avait été Bill… Ca ne lui avait guère porté chance, au final, puisqu'après maintes aventures bien sombres il avait terminé au fond de l'eau, puis repêché par Davy Jones pour lequel il avait accepté de travailler pour ne pas mourir… Mais travailler pour Jones était sans issue, c'était une malédiction et une servitude éternelle. Bill s'était fait à cette idée, il avait donné son âme par peur de mourir.
Puis il avait regretté. Car Jones était sans cœur, et contre lui l'équipage aurait eu mille raison de se mutiner. Mais on ne pouvait pas se mutiler contre Jones. Il était le maître des océans, il était la terreur, il était celui qui décidait s'il vous tuerait ou s'il vous enverrait par le fond, dévoré par son terrible Léviathan pour finir dans l'antre, cet enfer désertique ou l'on devenait fou.
Bill avait fini, comme tous les autres membres d'équipage, par s'habituer à son sort, bien qu'il n'ait jamais développé comme d'autres, cette haine et cette violence qui caractérisaient les agissements du HV. Il était resté lui-même autant qu'il avait pu, tentant de profiter de la seule chose qui lui restait : pouvoir naviguer sur l'océan… Cet océan qui avait guidé sa vie entière.
Mais une chose était sûre, c'est qu'il n'aurait jamais imaginé que son fils devienne un pirate à son tour. Il avait naïvement cru que ce serait même tout l'inverse et que Will vive une vie paisible à terre avec femme et enfant, l'exacte contraire de ce que lui avait fait. C'était ce qu'il avait souhaité pour son fils, jusqu'à ce qu'il apprenne que la réalité était bien différente. Will était devenu pirate. Et surtout, Will l'avait recherché toute sa vie. Et désormais, Le père et le fils était tristement liés à jamais, réunis pour toujours sur ce navire, travaillant ensemble et partageant un quotidien qu'ils auraient dû partager d'une toute autre manière.
Bill aurait tout donné pour que cela ne se produise pas. Il s'en voulait désormais, se demandant souvent s'il n'aurait pas dû intervenir, trouver une solution, ou tout simplement avoir le courage de dire à Will la première fois, qu'il ne fallait pas tuer Jones, sous peine de prendre sa place… Car lorsque Will avait promis de le faire, il ignorait encore le prix à payer. Et Bill lui, le savait, mais il n'avait rien dit, trop bouleversé d'avoir retrouvé son fils, trop heureux de voir que ce dernier malgré tout voulait le sauver coûte que coûte. Ou bien peut-être aussi, trop certain au fond de lui, que Will ne le ferait pas, qu'il ne parviendrait jamais à tuer Jones.
Mais Will était homme de paroles et lorsqu'il avait appris que tuer Jones signifiait prendre sa place, il avait tenu malgré tout sa promesse. Et en cela Bill s'en voulait. Il pensait à la jeune Elizabeth, cette femmes qu'il avait eu la chance de brièvement connaitre et qui semblait aimer si fort son fils, et c'était a cause de lui que désormais ce couple était brisé… Bill n'en retirait aucune fierté. Il aimait son fils, il était heureux d'être avec lui, mais il savait que ce bonheur n'était rien comparé à la souffrance de Will et de son épouse.
Alors, il s'était décidé à venir parler à Will. Lui dire quelque chose que ce dernier ignorait encore, quelque chose qui pourrait tout changer. Du moins pour la personne qui était restée à terre.
« Tu penses à elle n'est ce pas ? » Commença t' il en s'asseyant aux côtés d'un Will perdu dans de sombres pensées.
« Quelle vie va-t-elle avoir…Elle ne devrait pas souffrir par ma faute. Je voulais la rendre heureuse, je le voulais vraiment… » répondit Will avec amertume.
« Elle le sait… Elle m'a parlé de toi, et j'ai vu dans ses yeux, qu'elle t'aimait… Parfois le destin est cruel. Ta mère… On s'aimait, elle et moi… Mais j'ai choisi de la laisser… Elle ne le méritait pas… Mais toi Will, ce n'était pas ce que tu voulais. Tu n'aurais jamais fait ça si tu ne m'avais pas rencontré ici, si tu n'avais jamais su… Tu n'aurais jamais laissé Elizabeth. Tu n'es pas comme moi… Tu es un homme bien, mon fils… Je suis heureux que tu ne sois pas comme moi. »
Will releva le regard vers son père qui était désormais son seul repère, celui qu'il n'avait jamais connu était désormais seul et unique repère ici à bord de ce vaisseau, le seul être à qui il pouvait désormais être lié éternellement, à qui il pouvait tout dire. Ils avaient perdu tant de temps tout les deux et désormais ils avaient l'éternité pour apprendre à se connaitre.
« Je t'interdis de dire ça… Je ne t'en veux de rien… Tu as fait des choix, peut-être pas les bons, moi je n'ai pas su en faire… Quand j'ai épousé Elizabeth elle ne savait pas que je voulais toujours tuer Jones… Je ne lui ai pas dit. Je n'aurais jamais laissé Jack tuer Jones… Parce que j'avais juré de le faire de mes propres mains, et parce que je n'aurais jamais rien laissé à Jack… Ni l'immortalité… Ni Elizabeth. Je voulais te sauver, épouser Elizabeth, je voulais que Jack n'aie rien… Mais... » il marqua un temps d'arrêt :
« Elle partage ma malédiction désormais… C'est cher payé pour m'avoir aimé. »
Bill observa son fils qui semblait désormais abattu par sa décision, par le poids de ses choix qu'il n'avait pas su faire, par ses décisions si lourdes de conséquences et ses promesses auxquelles il n'avaient pu renoncer alors qu'elles étaient incompatibles… Alors il se décida.
« Fils… Tu peux encore faire quelque chose pour elle. »
Will fronça les sourcils sans comprendre, désormais il était loin d'elle à jamais et il ne pourrait ni l'aimer, ni la protéger, ni lui apporter tout ce qui désormais lui manquerait… Il ne pouvait plus être ce mari dont elle rêvait. Alors, faire quelque chose pour elle, il aurait donné n'importe quoi pour ça mais il savait que ce n'était plus possible…
Pourtant, Bill semblait plus sérieux que jamais. Après un instant d'hésitation, il expliqua :
« Lorsqu'on devient capitaine du Hollandais… La déesse Calypso peut vous accorder une faveur, une seule… Elle peut faire revenir une âme, une seule, d'entre les morts, une personne que l'on accepte de voir revenir pour le bonheur de l'une des personnes qu'on a laissé sur terre… »
Will se figea du seul coup, le cœur battant dans sa poitrine.
La première de ses pensées fut de faire ramener son père à la vie. Il pourrait veiller sur Elizabeth… Puis un voile de tristesse assombrit ses yeux. Elizabeth avait un père elle aussi… S'il devait ramener une personne à la vie, ce devait être le sien.
« Mais, continua Bill, le choix de la personne ne nous appartient pas… Calypso choisi de faire revenir l'âme dont a le plus besoin la personne que tu auras choisi d'aider… »
« Le gouverneur Swan… Calypso ne peut choisir que lui… Elizabeth était si dévastée lorsqu'il est mort… Comment peut-on demander cette faveur à Calypso ? Connais-tu le prix ? »
Le bottier secoua la tête négativement.
S'il y avait un moyen de rendre à Élizabeth un peu de son bonheur passé, alors, il le ferait. Quel qu'en soit le prix.
Cela faisait des jours que Will tentait d'appeler Calypso par tous les moyens. Il s'était mis sur le pont , avait crié son nom, l'avait imploré mais rien ne s'était produit. Mais l'espoir qu'avait suscité chez lui ce que lui avait raconté son père était bien trop fort pour que Will abandonne. S'il pouvait encore avoir un impact sur le destin de celle qu'il avait épousé, même en étant dans un autre monde, alors il le ferait… C'était peut-être sa seule chance d'être un mari pour elle pendant ces dix années.
Alors, Will avait fini par décider d'arrêter le HV. Désormais comme immobile glissant sur les eaux sombres des océans du bout du monde, l'imposant navire ne naviguait plus. Il se laissait porter par les eaux mystérieuses, à la dérive comme l'était le cœur de Will depuis qu'il en était capitaine.
Et cela ne tarda pas à attiser la colère de Calypso. Elle savait pourtant Will bien diffèrent de Jones, elle savait que contrairement à ce dernier Will ne trahirait pas son engagement de conduire les âmes, alors s'il avait décidé de cesser de le faire et de laisser le navire dériver, c'était forcément qu'il souhaitait quelque chose de très particulier. Mais Calypso était cruelle. Et elle savait déjà que si elle acceptait de lui offrir son aide, d'accéder à sa demande, alors en retour elle demanderait quelque chose de difficile, de cruel même…
Quelque soit le souhait de Will, il allait falloir en payer le prix.
