La franchise et l'univers de Fire Emblem ne m'appartiennent pas. Ils ont été créés par Shouzou Kaga, et développés par Intelligent Systems.
Il s'agit ici d'une Fanfiction.
Aigles de Jais - Fleurs Vermeilles
Chapitre 17 - La Plaine de la Vengeance
Zakuro Ruby Kagame
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La Plaine de la Vengeance
Comme nous nous y étions attendue, la pluie fait battre le drapeau bleu sous l'orage. Les larmes de la Déesse noient la terre comme pour la laver du sang versé. Celui de mes ennemis, mais aussi de mes alliés. Une fois de plus, la plaine de Tailtean est témoin d'un terrible affrontement. C'est ici que Seiros a vaincu Nemesis il y a plus de mille ans, et c'est également sur cette même plaine que Loog a défait l'empereur il y a quatre cent ans, avant de créer le Royaume. Je suis certaine que le Roi actuel tente de reproduire ce combat, envers et contre tout. L'armée de Faerghus n'est plus ce qu'elle était cependant, et Dimitri, son souverain, ne s'est pas même présenté dans les règles comme le veut la tradition lorsqu'une bataille s'annonce. Je sais que son seul et unique objectif est celui de me tuer, et je sais aussi qu'il m'attend. Nombre de ses amis ont déjà rejoins les cieux, et même s'il ne le supporte pas et que cela ne tend qu'à lui faire perdre un peu la raison, je le sais prêt à tout pour me voir disparaître. Si son seul désir est de voir sa relique sacrée, Areadbhar, m'empaler le cœur, je suis bien décidée à l'arracher à ce passé auquel il s'accroche désespérément, même si je dois pour cela ôter sa tête de ses solides épaules. Son âme est déjà brisée, et son corps finira bientôt par la rejoindre.
Alors que nous avancions sur Fhirdiad, son armée a tenté de nous barrer la route. Dés le début de l'affrontement, plusieurs de nos ennemis se sont changés en bêtes démoniaque. L'armée royale n'a plus aucune limite et est prête à tout pour nous arrêter et remporter la victoire. Nul besoin de me rappeler les paroles d'Hubert, je sais que cette armée est connue pour être tenace, mais il était hors de question que je reste loin du combat. Celui-ci n'est pas l'un de ceux desquels je peux me permettre de me retirer.
Ma voix transcende la pluie tandis que je hurle mes ordres à mes troupes. Une partie de l'Escadron des Aigles de Jais a déjà pris le nord, et j'ai senti mon cœur saigner sur les derniers rugissements de Mercedes. La plupart des Lions s'en est déjà allé, mais chaque vie prise ne rend qu'un peu plus lourd le poids de ma couronne, et même si chacune me rapproche de mes objectifs, j'ai l'impression de me confondre un peu plus dans les ténèbres chaque fois. Les Lions, les Cerfs, les Aigles... nous étions autrefois des camarades, certains même étaient des amis, mais aujourd'hui nous ne partageons plus que notre volonté de survivre et de vaincre. Je sais nombre d'innocents pris dans cette guerre que j'ai moi-même déclenché, et je consacrerai chaque minute de ma vie à rendre ce monde meilleur, même si je sais ne jamais pouvoir me racheter. Certains crimes sont si lourds qu'une existence toute entière n'est pas suffisante pour ne serait-ce qu'oser effleurer le pardon.
Ferdinand est déjà partie sur le front est où je sais Sylvain attendre. Cependant, une bête démoniaque lui barre la route et Hubert, mon plus fidèle et loyal serviteur est déjà dans ses pas pour le trouver. J'ai envoyé Lysithea qui nous a rejoins récemment, ainsi que Dorothea au centre de la plaine pour se charger d'un soldat Royal utilisant une puissante magie. Nous avons échappé de peu à son sort Fulguration et je doute moi-même pouvoir me relever si un second s'abat sur nous.
Je n'ai nul besoin de lever les yeux que dans les grondements du tonnerre j'entends les armes s'entrechoquer dans le ciel dans l'affrontement des pégases des deux armées, avec Petra à la tête de la mienne. Je sais que si j'ose ne serait-ce que regarder une seule seconde sur la couche nuageuse, je n'arriverai pas à quitter le combat des yeux. C'est également pour cela que je ne regarde pas derrière moi, car la peur de perdre mes alliés, mes amis... ravage déjà ma raison, mais je suis l'impératrice de l'Empire d'Adrestia, et je ne peux me permettre de plier, ni de pleurer les morts à venir alors que le combat est loin d'être terminé.
La pluie balaye et noie mon visage, le vent fouette et mord ma peau. Le talon de mes bottes s'enfonce presque dans la terre gorgée d'eau devenue boue lorsque j'évite la lame de l'épée d'un combattant du royaume avant que Aymr ne pourfende ses chaires. Le liquide carmin imbibe la terre et souille un peu plus le sol sous le regard inexpressif du Professeur. Si Hubert m'a fait part de sa volonté de me voir loin du combat, j'ai choisi d'être en première ligne, témoin de ce massacre et de l'enfer que j'ai moi-même causé. Tel est mon châtiment. Et si mon vassal n'a pas insisté lors de l'annonce de ma décision, c'est uniquement car ma très chère préceptrice a exigé se trouver à mes côtés. Et ma seule condition fut d'exiger à mon tour d'elle qu'elle survive jusqu'au bout. Je ne saurais comment vivre dans un monde où elle aurait cessé de respirer par ma faute. Je sais cependant qu'elle est prête à sacrifier sa vie pour protéger la mienne et c'est bien pourquoi Dimitri n'aura ni ma tête, ni celle d'un autre oiseau.
J'ai l'impression que ce combat est sans fin et que les ennemis ne cessent d'apparaître, d'autant plus que leurs rangs grossissent chaque fois qu'un des soldats abandonne son enveloppe humaine pour se changer en bête. Je n'ai point de mots pour décrire ces horreurs, mais nous les libérerons tous, les uns après les autres. Les attaques de ces monstres sont dévastatrices, à la hauteur de celles des golems. Nous avons perdus des hommes sous leurs assauts, et Linhardt et les moines impériaux sont déjà à bout de force. Mais il nous faut tenir.
A deux, le Professeur et moi avançons très rapidement malgré la furieuse tempête. J'ai envoyé mes troupes blindées au sud et au centre de la plaine pour barrer la route aux bêtes et aux golems, afin que je puisse gagner du terrain, mais... comme nous nous en doutions, Dimitri compte sur l'église pour prendre l'avantage dans la bataille. L'armée impériale est certes puissante, l'armée de Seiros qui vient d'entrer en scène compte de nombreux et très puissants soldats, et à leur tête, galvanisant ces troupes, Rhea elle-même. Si le seul désir de Dimitri est de voir ma tête rouler jusqu'à ses pieds, celui de l'Archevêque est d'occire le Professeur qui a osé se rebeller contre l'Ordre et l'Eglise. Prendre ma défense fut selon elle, un affront envers la divinité qui ne trouverait le pardon que par la mort.
Alors que plusieurs chevalier de l'Ordre viennent de se jeter sur nous, je sens la terre gronder sous mes pieds. J'ai à peine le temps d'esquiver la lame d'une épée qui caresse ma joue que mon regard est immédiatement attiré vers le nord-ouest où le plus fidèle compagnon du Roi pousse des hurlements à en pétrifier le plus solide des hommes. Dans l'obscurité du champs de bataille et malgré la distance, je n'ai aucun mal à remarquer son corps se cambrer avant de prendre des proportions monstrueuses. Je devine qu'il s'agit là d'une énième tentative de prendre le dessus sur nous et j'imagine aisément ses os se briser un à un, ses chaires se déchirer, et j'entends bientôt les rugissement de la mort s'échapper de sa gueule grande ouverte. Ce spectacle est inqualifiable, et je n'ose penser au sort de ceux qui tenteront de le libérer de ce mal. Je me fais violence pour détourner mon regard malgré Caspar et mes hommes qui s'approchent, je suis trop loin pour hurler des ordres et ai mon propre combat à mener pour rester en vie. Nous devons faire face, nous devons tenir, malgré la fatigue qui s'accumule, malgré la peur de voir de pareilles bêtes en face de nous. Nous devons tenir bon, car il est hors de question de se replier.
Il ne reste plus qu'une seule ligne de défense entre nous et Rhea qui nous attend en haut des quelques marches de pierres. Une demi-douzaine de chevaliers de l'Ordre et un Golem en arrière garde. J'esquive une nouvelle attaque lorsque ma hache s'abat devant moi mais le chevalier recule. Ces adversaires sont vraiment redoutables, et plus nous perdons de temps, plus le gardien de pierre de l'Archevêque approche. Non... en fait... il est déjà là !
—Professeure !
L'ancienne mercenaire se tient debout devant moi, ultime rempart assurant ma protection. Devant elle, son épée émane une lueur presque aveuglante. Je sais qu'elle ne laissera aucun de ces ennemis m'approcher, mais j'ignore si elle sera capable de tenir seule en face d'un si grand nombre de soldats et d'une poupée mécanique destructrice. Elle ne peut pas vaincre seule, et je refuse de la laisser sacrifier sa vie pour moi. Mes mâchoires s'endolorissent tant mes dents se serrent les unes contre les autres tout comme le font mes doigts autour de Aymr dont la gemme emblématique s'illumine sur mon cœur qui s'emballe.
—Ensemble, je souffle.
Elle hoche simplement la tête et je vois sa détermination brûler dans ses orbes de jade. La pointe de son épée s'abat dans un sillon de lumière et je m'élance à travers ce dernier comme si je fendais l'air malgré la très imposante armure qui me recouvre. Cette seule ouverture est notre seule et dernière chance de percer leurs défenses. Mes talons quittent le sol lorsque je me jette sur le golem qui grince devant moi, et s'abattent les os des fils et filles de la Déesse de toute ma fureur pour briser le cœur de la poupée de pierre.
Et malgré ça... j'entends encore le pantin articulé bouger, le son des morceaux de pierres frottant les uns contre les autres se rapprochant dangereusement dans mon dos et me glaçant le sang. J'ai à peine le temps de me retourner, de lever ma relique sacrée alors que mes poumons crachent difficilement l'oxygène qui peine à s'y engouffrer, que l'ombre de ses immenses mains recouvrent mon corps et même mon âme. Je ne vois plus que le plastron doré au visage de lion recouvrant sa poitrine et le blason de l'église revêtir fièrement ses épaules de cuivres. Mes yeux s'agrandissent quand les membres s'approchent de moi prêt à s'écraser et... c'est étrange, car la seule peur qui m'habite est celle de ne plus jamais revoir ma très chère professeure... Est-ce là la fin de l'impératrice de l'Empire d'Adrestia ? Je refuse de fermer les yeux, car je suis prête à tout affronter, la mort... et plus encore. Après tout, je connais déjà l'enfer.
Et puis... j'entends hurler tandis qu'une vive lueur semble presque percer le ciel, il n'y a pourtant nul rayon du soleil qui ne se reflète sur mon armure dorée. Mes yeux lèvent vers le sommet de l'imposant pantin, se perdent sur la couche de nuages sombres alors que la pluie ravage mon visage, et je la vois. Je la vois pourfendre le ciel, la roche puis la terre, tel un éclair furieux. Les morceaux du golem s'écroulent devant moi dans un fracas qui fait vibrer mes tympans, et je n'arrive plus à décrocher du regard de jade et de ses cheveux de la même teinte qui dansent quand sa main se tend sous mes yeux.
—Ensemble, elle répète.
J'aimerais sourire mais je n'en ai pas le droit, pas encore, et je dois faire taire mon cœur battant dans ma poitrine malgré cette incertitude d'être toujours là demain. Mes doigts se serrent autour des siens lorsque je me relève et qu'enfin, nous faisons face au Dragon.
Je n'avais jamais vu son visage si dur et ses traits tirés de colère comme ils le sont actuellement alors que nous nous dressons entre elle et ce monde sur lequel elle règne depuis trop longtemps maintenant. J'ai il y a bien longtemps décidé de mettre un terme à tout ceci, même s'il me faut pour cela la tuer. Pour autant, même maintenant, alors que la terre est recouverte de carmin, presque autant que le sont mes mains, et que la Déesse pleure sur la vie qui s'éteint, j'aimerais éviter de prendre la sienne.
Si pour beaucoup, Rhea est une femme effrayante, plus encore maintenant que sa forme d'Immaculée a été révélée, à moi, ne m'a jamais fait peur. Ce n'est pas lors de mon entrée au monastère que je l'ai rencontrée, mais bien avant cela. La famille Hresvelg est intimement liée à l'Eglise, depuis la défaite de Nemesis en ces même plaines il y a plus de milles ans. L'empire a toujours été le plus grand allié de l'Ordre, et j'imagine aisément la colère qui la consume de me voir ainsi, debout devant elle. Je ne me rappelle pas exactement quand l'ai-je rencontré pour la toute première fois, mais je sais que je n'étais encore qu'un nouveau-née, et je me rappelle également mon père me raconter lorsqu'elle me tenait dans ses bras et que je riais. Aujourd'hui, les rires ont disparus pour laisser place aux larmes et à la haine. Autrefois, Rhea était presque une figure maternelle que j'aimais croiser, dans ses yeux noyer mon propre regard, mais cela, à personne je ne saurais un jour l'avouer. Aujourd'hui, la femme que j'aimais parfois admirer a disparu et il ne reste devant moi que le visage d'une ennemie, prêt à m'abattre.
—Un fondateur de la maison Hresvelg, celui qui devint le premier empereur d'Adrestia...
Mon corps ne bouge plus, ni celui de ma préceptrice, tandis que la grande Archevêque descend seule les marches, une à une, avec une prestance sans pareille et une puissance prête à clouer mes ailes au sol.
—Cet homme m'a sauvée. M'a soutenue. Il voué sa vie à la défaite de Nemesis.
J'entends la colère de la Déesse pourfendre le ciel et me sommer de partir alors que je m'apprête à prendre la vie de sa fille. Je suis déterminée, au moins autant qu'elle, à mettre fin à cette bataille pour que la lumière de nouveau s'étendre sur ces plaines.
—Que je me retrouve ici, à Tailtean, prête à anéantir son engeance...
—Ne soyez pas présomptueuse, Rhea. Ce n'est pas vous qui m'anéantirez !
Ni ici, ni ailleurs. Hier, aujourd'hui, tout comme demain, j'avancerai et je lutterai pour un monde libre, un monde où nulle âme ne vit dans l'abnégation d'une entité, divine ou salvatrice. Un monde juste où chacun mérite de vivre !
Je m'élance vers cette femme qui me parait encore plus forte qu'autrefois, lorsque j'étais enfant, Aymr serré entres mes doigts que je traîne derrière moi avant de me jeter sur elle, mais elle est si rapide qu'elle n'a aucune difficulté à esquiver cette attaque frontale. Ma rage se mêle à ma haine et à mon désir de vaincre, et pourtant, une part de moi espère la faire changer d'avis. Pour autant, mes lèvres restent closes car je sais que rien de ce que je pourrais dire ou faire ne peux la faire changer d'avis. Son destin est de mourir pour enfin laisser sa place, et d'une certaine façon, je sais que la même chose m'attends. Sommes nous si différentes, elle et moi ?
Je ne sais à quel moment l'épée du Créateur a bloqué l'épée de Seiros pour me permettre de reculer, mais j'ai tout autant envie de la remercier que de lui hurler de partir. Cependant, je suis impératrice, et je sais que mes sentiments personnels ne doivent venir influencer cette guerre. Ce combat est déjà difficile, et j'ignore si seule, je suis capable de la battre.
Je maudis mon cœur qui se serre douloureusement dans ma poitrine, mes émotions, et la dualité de mes pensées. J'aimerais ne jamais avoir vu ce visage, celui de la femme douce et maternelle qui me souriait en passant sa main dans mes cheveux châtain lorsque la joie et le bonheur les habillaient encore, celui de la femme forte à laquelle je voulais ressembler. J'ai beau marcher dans les ténèbres et avoir du sang jusqu'aux chevilles, mes jambes ne font que trembler à chaque pas que je fais. Et chaque fois, je ne fais que m'enfoncer un peu plus profondément dans l'obscurité. Je me demande si, lorsque j'étais enfant, elle nourrissait des espoirs et des projets pour moi. Aujourd'hui, j'ai conscience de n'être qu'une déception à ses yeux et... j'ignore pourquoi mais ce sentiment est d'une certaine façon très douloureux. Presque insupportable.
D'aussi loin que je puisse m'en souvenir, j'ai toujours eu conscience d'un jour ou l'autre, devoir prendre le trône. Je n'étais peut-être pas en tête de liste quant à la succession, mais j'ai très rapidement compris ce que je représentais, ou plutôt, ce que représentait mon emblème. L'emblème mineur de Seiros. Quoiqu'il puisse se passer, je suis liée à cette femme, et seule ma mort ou la sienne me permettra de me libérer de son emprise. Je me demande parfois si les choses auraient pu être différentes, si j'étais née sans emblème. Si je n'avais pas possédé son emblème. Je me demande si mon sang aurait ainsi coulé, si mon propre corps aurait été déchiré et souillé de la sorte afin de me rendre... plus forte, dans l'unique but de mettre fin au règne du Dragon. Car si Rhea est un monstre, je ne suis qu'un peu plus monstrueuse. Moi qui possède son emblème, ainsi que celui de l'homme qui a pris la vie de tant des siens, et de sa propre mère... Qui suis-je en ce monde pour réclamer sa vie ? Je me demande... aurais-je été capable de la tuer si je n'avais pas été torturée et manipulée dans ce but ?
—Vous êtes tous condamnés, sans aucun espoir de rédemption. Votre insurrection vous vaudra d'aller directement en enfer.
J'imite Byleth qui fait un saut en arrière pour reprendre une position défensive. Je sais que chaque attaque de l'Archevêque peut être fatale. Cette femme est impressionnante, si belle, si forte, inébranlable. Et la haine qu'elle ressent pour moi ne trouve aucune limite alors que je lui ai soustrait ce en quoi elle plaçait tant d'espoirs : Byleth.
D'une certaine façon, j'arrive à la comprendre, elle qui a tout perdu, car j'ignore moi-même quelle aurait été ma réaction si, dans la tombe sacrée, l'ancienne mercenaire ne m'avait pas choisie. Je m'étais bien sûre attendue à ce que naturellement, elle rejoigne les rangs de l'Eglise, mais je nourrissais aussi l'espoir qu'elle combatte avec moi car... ce fut bien elle la seconde personne que je me surpris à autant admirer. Mon cœur tremblant se souvient encore de la peur de devoir continuer seule et j'ignore si je serais parvenue jusqu'ici sans l'aide de mon très cher Professeur. Je doute fort que tout cela aurait été possible si elle s'était trouvée en travers de ma route. Car aujourd'hui, j'affronte la plus puissante de mes ennemies en compagnie de la plus puissante de mes alliées et... Le fracas de nos armes n'a d'égal que les détonations du tonnerre.
—Je suis jadis venue ici en tant que Seiros la guerrière... et j'ai vaincu Nemesis, le Roi perfide. Et me revoilà, aujourd'hui, à devoir affronter celle qui manie son épée.
Mes yeux ne quittent plus les deux épées qui se croisent et se recroisent, qui se bloquent pour se recroiser sur des milliers d'étincelles qui jaillissent du fer blanc sur les os. Mes poumons se vident mais peinent à se remplir de nouveau, et mon corps tout entier est en souffrance. Mes muscles sont tétanisés à force de me tenir debout et de brandir ma relique sans arriver à la faire reculer.
—Vous subirez le même sort que Nemesis. je vous empalerai sur mon épée et votre sang ira abreuver cette terre que vous avez trahie !
Je vois l'épée ondulée se lever pour bloquer la dentelée et j'en profite pour abattre Aymr quand Rhea recule de nouveau. J'ai l'impression que les rayons du soleil tentent désespérément de percer la toile sombre pour se refléter sur ses ailes dorées qui ornent sa tête et sur les dorures de sa robe. Je n'ai jamais prié la Déesse pour qu'elle me vienne en aide, du moins... plus depuis longtemps alors que mon cœur saignait sur d'atroces expériences alors... ce n'est pas aujourd'hui que je demanderai sa clémence. J'ai de toute façon parfaitement conscience qu'affronter Rhea, Sainte Seiros, est l'ultime péché que Sothis ne saurait me pardonner si je devais un jour me repentir. J'ai il y a longtemps déjà laissé les ténèbres m'envahir, et aujourd'hui, je ne ferais qu'y plonger plus profondément. Nulle lumière ne peut désormais m'atteindre. A moins que...
Les mèches de jades se lèvent lorsque la louve contre un coup à ma place et que la cape sombre danse devant mes yeux. Au cœur de ce combat, je trouve fascinant de constater ô combien ces deux femmes sont semblables. Leurs cheveux, leurs regards... et pas seulement cette nuance d'émeraude... La détermination qui y brûle, qui les habite, et que je sens également me consumer malgré la pluie... Dans un monde meilleur peut-être que...
Je pousse sur mes jambes pour me relever malgré la fatigue qui étend peu à peu son emprunte sur moi. Dans la plaine, les combats se sont tus et j'ignore si mes troupes, mes camarades, alliés et amis se dirigent vers nous ou bien vers Dimitri. Nous ne pouvons pas nous éterniser ici, alors que nous avons encore une dernière victoire à remporter. Mais cette femme... est si forte...
Lorsque Byleth recule, mes lèvres s'ouvrent et le hurlement qui en sort est si perçant que j'ai l'impression de transcender l'air lui-même. Aymr rencontre la lame de Seiros quand elle me repousse et mon corps entier vibre. L'une de mes deux cornes ornementales se brise sous cette puissance et mes mèches céruses s'envolent dans le vent pour onduler sous mes yeux. J'ai l'impression que le temps se fige pendant une seconde, peut-être deux, tandis que les souvenirs m'assaillent. Je revois le sourire de Rhea et mes propres rires me bercer, et puis... j'entends mes cris, je sens le poids et le gouts de mes propres larmes ravageant mon visage et le froid saisir mon corps nuit après nuit. Mes cheveux dansent devant moi, tels les flocons de l'hiver, me rappelant que derrière la délicatesse et la douceur de la neige, demeurent la souffrance et la douleur de ses crocs de givre. La gemme emblématique, cœur de Aymr, se met soudain à briller d'une lueur à la fois magnifique et aveuglante, et devant les yeux de jade qui s'agrandissent, mon jugement s'embrase et pourfend le vent, la pluie, et bientôt même la terre.
—Comment est-ce possible ?
L'archevêque est propulsée de plusieurs mètres et semble peiner à se tenir debout tandis que le bruit de mes talons résonne sur les pavés de pierres à chaque pas que je fais. C'est déterminée, le cœur brisé qui se consume que je m'avance vers elle, et dans mon dos, je sens le regard du Professeur presque fait de plomb. Pour ce monde, j'ai renoncé à tout, à aimer, et même à vivre. Je sais devoir prendre sa vie, et ce crime ne peut-être que le mien, car c'est ici que tout s'arrête.
—J'ai perdu... ? C'est intolérable !
Une seule et dernière attaque, et c'est la fin. Je ne peux me permettre d'hésiter et pourtant... il m'est si douloureux d'abattre ma hache - soudain si lourde - que je me demande si le soulagement de savoir le monde libre après cela saura l'atténuer. Et puis... je sais tout cela loin d'être terminé...
Je fais encore un pas avant de m'arrêter. Le temps se fige, ou bien est-ce seulement mon cœur qui s'est arrêté de battre, je n'en suis plus très sûre. J'ai seulement besoin de faire abstraction de tout ce que je ressens... comme je l'ai toujours fait. J'ai seulement besoin de croire en mes idéaux, ceux qui m'écrasent et me portent également haut dans le ciel sous mes ailes déployées. Mes orbes parme s'enracinent dans le regard de jade, pour la dernière fois, j'imagine, et puis...
Et puis je sens la terre trembler.
—Attention, Dame Rhea ! Partez !
Maudits soient ces golems et ces bêtes démoniaques qui n'ont cesse d'apparaître, car mon attention n'a été détournée qu'une seconde à peine, que lorsque je me retourne, l'Archevêque n'est plus. Nulle trace de sa présence écrasante, de son regard à la fois sombre et lumineux, emplis de colère mais aussi ravagé de tristesse. Il ne subsiste que l'ombre de sa douleur qui vient se mêler à la mienne... Et à ma déception. Et je me maudis, encore une fois, qu'une part de moi, celle de la petite fille joyeuse que je croyais morte depuis longtemps, ne s'en sente soulagée...
L'Eglise bat en retraite... D'une certaine façon, cela reste une victoire, même si je sais mon ennemi bientôt réapparaître, car ainsi, je peux aller affronter le dernier encore debout sur les plaines de Tailtean. Je dois faire tomber la tête du Lion, et ainsi, mettre fin à ses pleurs. Avec ses hurlements, disparaîtra la douleur. Il n'y a que dans la mort que nos destins peuvent prendre fin, et dans la mort, nous devront porter le poids de tous nos péchés. Alors, je continue d'avancer. Tout le monde à besoin de lumière.
Mais parfois le ciel reste gris.
