La sonnerie du réveil fit grogner Venec qui dut se retenir de le balancer à travers la pièce. Le matelas bougea à côté de lui. Quelques secondes après qu'Arthur ait quitté le lit, un bruit inquiétant, comme une sorte de fracas, le fit se redresser immédiatement. Son compagnon était tombé à genoux et s'appuyait contre le mur pour ne pas s'affaler plus bas.

« Arthur ! Bordel mais- »

Il se précipita auprès de son copain et constata qu'il était plus pâle que la mort. Ses tremblements semblaient vouloir ne pas s'arrêter. Venec l'aida à s'asseoir sur le lit et attrapa son téléphone.

« Bon, je prends ma journée et je prends rendez-vous chez le médecin.

- Non... c'est pas la peine.

- Aaaaah cette fois Arthur Pendragon, je ne te laisse pas le choix ! Tu vas m'écouter. »

Le brun n'eut pas la force de protester plus longtemps et se rallongea. Venec prit rendez-vous pour lui dans l'après-midi. Il se demanda ce qu'il pourrait bien raconter au médecin. " Y'a un putain de clone de mon mec qui m'empêche de dormir la nuit. " Il allait être interné immédiatement. Peut-être était-ce la solution, après tout. Peut-être qu'en étant shooté il parviendrait enfin à dormir. Juste quelques heures.

Son compagnon tenta de lui changer les idées entre chaque mini sieste et passa une main douce dans sa nuque pour le rassurer quand fut venue l'heure de partir. Ils n'attendirent pas longtemps avant que le médecin ne vienne chercher Arthur, et Venec décida de patienter, confortablement installé dans une des chaises en plastique de la salle d'attente.

« Monsieur Pendragon. » dit le médecin en serrant la main d'Arthur. « Asseyez-vous. Qu'est-ce qui vous amène ?

- Alors, euh… je… je dors mal.

- Mais encore ?

- Hm, bon. Je dors pas mal, je dors plus du tout. J'suis crevé, je peux même pas aller travailler. Mon copain a absolument voulu que je vienne et sincèrement, si vous pouviez me prescrire un médoc ça m'arrangerait.

- Depuis combien de temps dormez-vous mal ?

- Quatre jours. Je sais que c'est peu, mais vraiment depuis que ça a commencé j'ai du dormir dix heures maximum. »

Son vis-à-vis haussa un sourcil. « Depuis que quoi a commencé ?

- Je fais un cauchemar… toujours le même, dès que je ferme les yeux. »

L'autre sourcil se leva à son tour. Arthur eut un petit rire gêné. « Du coup, ahem, je sais pas si vous allez pouvoir vraiment m'aider par rapport à ça.

- En effet, je ne suis pas spécialisé dans les cauchemars. » Il sourit et commença à taper les touches de son clavier. « Je peux vous prescrire des somnifères pour vous permettre de dormir, mais c'est une solution à court terme. Je vous conseille d'aller voir une confrère psychologue qui sera plus à même de vous aider, qu'en pensez-vous ?

- Euh, et bien… pourquoi pas, oui.

- Parfait, je vous donne ses coordonnées. »

« Alors ? » pressa Venec dès qu'ils furent sortis du cabinet.

« Alors baaah… faut que j'aille voir un psy.

- Oh.

- C'est pas possible bon sang j'y crois pas, tout allait bien et ce foutu cauchemar débarque et faut que j'aille voir un foutu psy alors que j'me suis toujours arrangé pour pas mettre les pieds dans ce genre d'endroit. »

Venec glissa un regard gentiment moqueur vers son copain et passa un bras par dessus ses épaules. « Tu sais, ils sont peut-être pas aussi terribles que ce que tu crois.

- C'est ça, fous toi de moi. Non mais tu m'imagines raconter ce… truc? à quelqu'un que je ne connais même pas ?

- Ça ira. Je suis sûr que ça ira. » murmura le plus petit en déposant un baiser sur la joue du brun.

En attendant, Arthur s'empressa d'avaler un cachet une fois qu'ils furent rentrés chez eux et commença à rattraper ses heures de sommeil perdues.

Il sentit l'atmosphère maintenant familière de l'endroit avant même d'y atterrir. Il rencontra le regard de l'autre Venec, discerna les contours flous de la silhouette dans le fond. Il resta figé sur place.

« S'il-vous-plaît… » gémit-il. « Pas encore. Arrêtez de faire ça. Je veux que ça se termine.

- Se termine ? siffla une voix d'outre-tombe qui déclencha de violents frissons chez Arthur. Mais cela ne fait que commencer. »

Il eut l'impression que la voix lui tournait autour et il eut envie de fuir mais ses jambes ne bougèrent pas. Alors il se débattit de toutes ses forces jusqu'à ce qu'une douleur aiguë ne le force à retourner dans le monde des vivants.

« Que…?

- Désolé. » souffla Venec en le serrant dans ses bras. « Je t'ai baffé.

- Quoi ?

- Tu hurlais et j'ai eu peur.

- J'ai dormi combien de temps ?

- Quatre heures ! C'est un record. » s'exclama son compagnon en levant le poing en signe de victoire.

« Mais le médoc ne m'a pas empêché de rêver…

- C'est peut-être pas plus mal, mon coeur. Ce cauchemar… il signifie forcément quelque chose. Faudrait savoir quoi.

- Ouais. J'espère que le psy aura une idée.

- LA psy. Et on saura dans trois semaines, j'ai pu t'avoir un rendez-vous. »

Arthur soupira en se calant contre Venec. « Merci d'avoir appelé. J'aurais pas eu le courage.

- C'est normal. » répondit l'autre en lui massant les cheveux.

« Trois semaines sans dormir ça va être long par contre.

- Boh, on augmentera la dose de somnifères. Si un jour tu te réveilles pas, j'appelle les urgences, promis. »

Arthur éclata de rire pour la première fois en quatre jours.

Arthur retourna travailler dès le lendemain, décision qu'il regretta lorsque ses collègues le pressèrent de questions. Il n'arrêtait pas de lever les yeux au ciel depuis qu'il avait mis un pied dans leurs bureaux.

« Je vais bien, je vous dis.

- Arrêtez de l'emmerder, il a un jour de travail à rattraper ! » cria Leodagan de l'autre côté du couloir.

Les autres le laissèrent tranquille et Arthur se demanda si c'était vraiment lui le chef de groupe ici. Sa journée passa trop lentement à son goût et il dut lutter chaque minute pour ne pas s'endormir, comme toutes les journées suivantes pendant trois semaines. Le cauchemar continuait de le tourmenter sans relâche, comme une ombre qui attendait n'importe quelle occasion pour grignoter ses forces mentales jusqu'à ce qu'il ne reste d'Arthur qu'une épave sans âme. Il priait tous les dieux, même ceux qu'il ne connaissait pas, que la psychologue aurait une solution à lui apporter.

Il se présenta à son cabinet à dix heures du matin, le teint pâle et les yeux cernés, sans faire aucun effort pour améliorer son apparence. Il se disait que peut-être, la psy aurait peur de lui et ferait en sorte de le soigner rapidement pour qu'il arrête de venir la voir.

Elle l'accueillit avec un sourire chaleureux et une douce poignée de main. Elle le sonda de haut en bas et pour une fois, cela ne dérangea pas Arthur. Son regard semblait si bienveillant. Alors qu'il s'assit sur un fauteuil du bureau, il se surprit à lui lancer un regard désespéré qui voulait dire "aidez moi, je vous en supplie".

« Qu'est-ce qui vous amène à moi, monsieur Pendragon ? »

Arthur décida de ne pas y aller par quatre chemins. Il voulait tellement en finir.

« Je ne dors presque plus depuis quatre semaines. A cause d'un cauchemar que je fais, à chaque fois que je ferme les yeux.

- Un cauchemar… » Elle commença à prendre de rapides notes. « Toujours le même ?

- Oui, toujours, à quelques détails prêts. Et quand je suis dedans, je… j'ai tellement l'impression que c'est réel.

- C'est généralement le cas lorsque l'on rêve. » sourit la femme.

« Oui mais là… je me souviens de tout, à chaque fois. Comme si c'était vraiment un- un moment de ma vie, et pas juste un rêve. »

Elle fronça les sourcils et posa son carnet. « Êtes-vous d'accord pour me le raconter ? En détails ? »

Arthur inspira profondément pour se donner du courage. « Je… je suis dans un couloir au début, et puis, toujours au même endroit, je tombe et j'atterris dans une grande salle en pierre avec des escaliers au fond et puis un siège, comme… comme un trône, en haut des marches. Il y a des fenêtres et on voit la Lune. Elle éclaire deux personnes qui sont en bas des escaliers, dont une qui est mon compagnon. Et… peu importe ce que je dis ou fais, cette personne derrière lui, que je ne vois pas, elle le tue. Avec une épée. C'est là que je me réveille.

- Alors si je comprends bien, les seules variantes de ce cauchemar sont les actions que vous faites pour essayer de changer le destin de votre compagnon ? Mais ça ne fonctionne jamais ?

- C'est ça. »

La psy finit d'écrire quelques mots et resta silencieuse de longues secondes. Arthur sentit un malaise naître en lui et eut l'impression que la voix sifflante du cauchemar essayait de lui parler. Il tenta de toutes ses forces de lui bloquer le passage mais elle prenait le dessus. Son interlocutrice, qui n'avait rien remarqué de son mal-être, reprit la parole, faisant fuir la voix.

« Ce lieu, cette pièce que vous décrivez, est-ce qu'elle vous évoque quelque chose ?

- Non, non, pas du tout… je n'ai jamais mis les pieds dans cet endroit.

- Mais… ? encouragea-t-elle avec un sourire en coin.

- Mais je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer que les pierres… enfin, ce type de pierre n'est plus utilisé pour la construction depuis longtemps, et si on part du principe que cette pièce fait partie d'un château, alors ça doit être un très grand château, et très vieux. »

Elle sourit de nouveau. « Vous êtes observateur.

- C'est mon métier. Je suis archéologue.

- Oh, intéressant. Donc selon vous, ce château, ou du moins cette salle du trône dans vos cauchemars, elle existe réellement ? ajouta-t-elle quelques secondes plus tard.

- Euh, je… n'en sais rien. Enfin… c'est un cauchemar non ? C'est forcément irréel. »

Il ne sut pas lire ce qui passa dans le regard de son vis-à-vis à ce moment.

« Les rêves et les cauchemars sont des messages plus ou moins subtils de notre subconscient. Et les images que vous y voyez sont puisées dans vos souvenirs. Peu importe de quand ils datent.

- Qu'est-ce que ça veut dire ? »

La femme le fixa pendant quelques seconde, le visage neutre. Puis d'une voix douce, déclara: « Je vous l'expliquerai… quand vous serez prêt. En attendant, parlez moi de votre compagnon et de votre vie de couple. »

Il lui avait certifié que Venec et lui ne pouvaient pas être plus heureux ensemble qu'en ce moment et avait été soulagé qu'elle le crut. Elle était donc aussi persuadée que lui que le problème ne venait pas de là. Arthur été rentré chez lui le coeur un peu plus léger, avant de se préparer pour son après midi de travail. Malheureusement, la fatigue le rattrapa bien vite et avec elle les ombres qui semblaient le poursuivre insalablement depuis plusieurs semaines. Il se réveilla en sueur après trente minutes de sieste. Ses yeux larmoyants rencontrèrent ceux de son subordonné aux cheveux blancs.

« Chef, ça va ?

- Perceval ? Qu'est-ce que vous foutez là ? demanda-t-il d'une voix toujours endormie.

- Bah je voulais vous demander conseil pour mon rapport mais j'ai vu que dormiez donc…

- … donc vous avez attendu dans mon bureau que je me réveille ?

- Bah oui. Vous êtes sûr que ça va ? »

L'archéologue leva les yeux au ciel. « Ça va, oui. Donnez moi votre rapport.

- Vous avez fait un cauchemar, non ? »

Arthur fusilla son collègue du regard. « Vous ne le dîtes à per-sonne. C'est clair ?

- Oui oui. »

Le jeune homme se mit à basculer sur ses pieds alors qu'Arthur ne cessait de froncer les sourcils en lisant son rapport. A peine l'eut-il posé sur son bureau qu'il reprit la parole.

« Vous savez, j'ai fait un cauchemar une fois aussi.

- Ah oui ? relança Arthur, totalement désintéressé.

- Oui, j'ai rêvé que vous me viriez de l'équipe. »

Cette fois, le chef de groupe de redressa bien droit sur son siège. « Pourquoi j'aurais fait ça ?

- Bah vous dites tout le temps que je sais rien faire alors un jour vous en aurez marre et vous me demanderez de partir.

- Mais… non. Vous avez vraiment des idées bizarres parfois, j'vous jure.

- Vous voulez pas me virer ? »

Arthur haussa les épaules. « Par encore. Je dis pas que je peux pas changer d'avis mais pour le moment je vous supporte. »

Perceval sourit largement et déclara d'une voix douce. « En tous cas, c'est peut-être pareil avec votre cauchemar.

- Quoi donc ? » Le brun pencha la tête sur un côté. « La peur de se faire virer ?

- Pourquoi pas ? »

Son supérieur soupira. « Non, Perceval.

- Enfin c'était pas exactement ce que je voulais dire. En fait, c'est plutôt euh… avoir peur de perdre quelque chose. Quelque chose d'important. Comme moi, perdre mon boulot, parce que je l'aime bien et j'aime bien travailler avec vous. Vous perdez quelque chose d'important dans votre cauchemar ? »

Arthur vit les yeux étincelants de Venec dans ceux de Perceval et se força à fermer les siens pour se calmer. « Non. Non, je ne perdrai rien. »