Chapitre 4
-Vous allez où comme ça ? demanda Lydie avant d'esquisser un sourire amusé. Laissez-moi deviner... East River ?
Nous étions assis par terre dans l'herbe devant nos tentes. Quand les filles avaient terminé de monter la leur -et ce beaucoup plus vite que Christian l'avait fait-, Vida s'était empressée d'allumer un feu. Nous étions en mars mais sa chaleur se faisait apprécier.
Je fronçai les sourcils et échangeai un regard avec Christian. Je n'en avais jamais entendu parler, et visiblement lui non plus.
-East River ?
Lydie leva les yeux au ciel avant de marmonner.
-Peu importe. Tant mieux pour vous si vous ne connaissez pas. Ce n'est probablement qu'un rêve partagé par des gamins désespérés.
Vida soupira.
-Ce serait une sorte de refuge, expliqua-t-elle. Tenu par l'Insaisissable. La rumeur veut qu'il ait échappé au gouvernement 4 fois et que ce soit un Orange. Il y aurait de la nourriture en suffisance, des abris où dormir... ce genre de choses.
Le ton de la Bleue laissait clairement supposer qu'elle n'y croyait pas vraiment. Lydie lui fit les gros yeux avant d'esquisser un demi-sourire.
-Ne leur donne pas de faux-espoirs. Je ne vois pas comment un tel endroit pourrait exister. Et je ne vois pas non plus pourquoi un Orange se donnerait la peine de tenir un endroit pareil.
Christian haussa un sourcil.
-Donc vous, vous ne cherchez pas East River ?
Vida éclata de rire et secoua la tête.
-Grands Dieux, non ! Même si cet endroit existe il doit être d'un ennui... On travaille pour la Ligue. Ca vous dit quelque chose ?
Je me figeai et déglutis difficilement. La Ligue ? Comme la Ligue des Enfants ? Voilà pourquoi Vida m'avait semblé avoir une excellente maîtrise de son pouvoir. Parce que c'était réellement le cas. Et qu'il ne faisait aucun doute qu'elle serait capable de nous tuer juste en levant la main si l'envie lui en prenait. Liam avait fait partie de la Ligue quelques mois, juste avant son arrestation. C'était eux qui lui avaient appris à maîtriser son don... et à tuer quelqu'un. Liam avait quitté la Ligue des Enfants parce qu'il la trouvait beaucoup trop violente. Et vu l'accueil que nous avaient réservé ces filles quand elles nous avaient croisés, je ne pouvais qu'être d'accord avec lui.
Je croisai le regard de Christian qui secoua discrètement la tête. Je fronçai les sourcils. Pourquoi voulait-il leur cacher que nous avions déjà entendu parler de la Ligue ? J'haussai mentalement les épaules. Après tout, c'était lui le Vert, j'allais lui faire confiance.
-Vaguement, fit-il. Des bribes de conversations des FSP.
Vida haussa un sourcil et pencha en avant, les coudes sur les genoux, soudainement intéressée.
-Et pourrait-on savoir à quelle occasion vous vous êtes retrouvés à écouter les conversations des FSP ?
Elle semblait réellement intéressée par la réponse que nous allions donner. Je détournai le regard. Je voulais laisser Caledonia derrière nous. Et pourtant tout semblait vouloir m'y ramener. Mais ça ne faisait que trois semaines, c'était peut-être normal. Christian me jeta un regard mais je gardai le silence. Il dut comprendre que je ne parlerais pas car le coin de ses lèvres se releva en un sourire provocateur.
-Pourquoi ai-je l'intuition que vous connaissez déjà la réponse ?
Je relevai les yeux vers lui, septique. Même si je savais qu'il aimait l'ironie, je n'avais jamais entendu ce ton. A quoi jouait-il ? Une idée folle me traversa l'esprit et j'en restai comme deux ronds de flan. Il n'était quand même pas en train de flirter avec Vida ?! On les connaissait depuis moins de deux heures ! Non. Non ce n'était pas le genre de Christian. Enfin... pas que je sache.
Un nouvel élan de migraine me fit grimacer et je me mordis la lèvre en fermant les yeux quelques instants.
-Vous étiez dans un camp. Caledonia, n'est-ce pas ?
Ca n'avait pas sonné comme une question et tout dans l'attitude de Lydie laissait entendre qu'elle était certaine de ce qu'elle avançait. Christian hocha la tête. Je fronçai les sourcils et regardai la jeune femme.
-Comment tu le sais ?
Ils me regardèrent tout les trois comme si j'étais idiote. Je soupirai. Je n'avais pas une intelligence hors du commun comme certains et mon mal de tête m'empêchait de réfléchir correctement... j'avais des circonstances atténuantes !
-Parce que Caledonia est probablement le seul camp dont des jeunes se sont échappés. C'est arrivé il y a moins d'un mois, et on est pas très loin. Élémentaire, mon cher Watson.
Je retins une grimace. Cette fille était Verte, ça ne faisait plus aucun doute. Christian sembla réfléchir. Il regarda les deux filles, les sourcils légèrement froncés.
-Vu que vous êtes de la Ligue... Vous avez accès au réseau des chasseurs de prime ?
-On a un clé pour cracker celui des FSP au besoin, répondit Vida. Il est plus complet. Pourquoi ?
Le Vert me regarda, l'air de me demander s'il devait leur dire ou non. Le hic ? J'ignorais complètement à quoi il pouvait bien penser. Je secouai très légèrement la tête pour le lui faire comprendre. Il soupira.
-On a des amis qui sont sortis du camp en même temps que nous. On ne sait pas ce qu'ils sont devenus. On voudrait savoir si...
-S'ils se sont fait attraper une seconde fois ou non, compléta Vida dans un soupir. Je vois. Si on trouve un ordinateur on vous laissera regarder.
-Merci, soufflai-je à mi-voix.
Le reste de la soirée s'était déroulé dans une étrange ambiance. Nous ne faisions pas vraiment confiance à Vida et Lydie, mais nous ne pouvions pas non plus dire de nous méfier complètement d'elles. Je savais qu'il en allait de même de leur coté. Nous étions tout les quatre des Psi, nous étions tout les quatre dans le même merdier. Mais en même temps... la faim justifie les moyens, non ? Si elles étaient réellement désespérées, elles auraient très bien pu nous voler nos provisions, notre voiture ou je ne savais quoi d'autres. D'un autre coté, elles n'avaient vraiment pas l'air désespérées. Mais ça n'empêchait pas que la méfiance était de mise. Ce n'était pas parce que, elles, elles ne nous voleraient pas, que d'autres s'en priveraient. Nous avions fini par aller nous coucher et j'avais été déçue de ne pas pouvoir prendre le premier tour de garde. Je préférais largement celui-là comme il ne nécessitait pas de se réveiller. Non parce que vu le temps qu'il me fallait pour émerger, si on se faisait attaquer dans les 30 premières minutes de mon tour de garde, nous étions foutus. Mais non, ils m'avaient filé le quatrième tour, le dernier. Et Vida me faisait beaucoup trop peur pour que je n'ose lui demander d'échanger. Elle avait l'air tout sauf sympathique. Tant pis, j'allais faire avec.
J'avais espéré que mes cauchemars soient terminés. Je m'étais dit que la fin de Caledonia, le début de la liberté, tout ça, toute cette euphorie des premiers jours me permettrait de ne plus faire de cauchemars. Je n'aurais pas pu me tromper plus lourdement. Certes, mes anciens démons avaient été remplacés par des nouveaux. Pires encore.
Mon esprit s'amusait à me montrer tout ce qui avait pu arriver à mes amis, ceux que les FSP avaient rattrapé. Une petite partie de moi savait qu'ils étaient très certainement toujours en vie, mais une autre, elle s'obstinait à me montrer les pires scénario dans ce qu'il avait pu leur arriver. Je ne savais même plus distinguer ce qui était réellement arrivé ou non. Ceux qui étaient morts dans l'accident de voiture. Ceux sur qui les FSP avaient tiré alors qu'ils me visaient moi. Taylor qui était morte pour qu'on s'enfuie.
Je savais que j'étais en train de rêver. Je le savais. Il fallait juste que je parvienne à me réveiller. Le moment où on savait qu'on rêvait ne devait-il pas être celui où on se réveillait ? Pourtant je n'y arrivais pas. Tout ces morts, ces morts possibles m'attrapaient de leur mains glacées et me tiraient plus profondément dans le rêve avec elles. Elles m'attrapaient là où elles pouvaient. Ces dizaines de mains.
Je finis par me réveiller en poussant un hurlement. Je regardai vivement autour de moi, tremblante. Je ramenai mes genoux contre ma poitrine et les serrai contre moi en tâchant de reprendre mon souffle. Je ne me rappelai pas avoir jamais fait un rêve si horrible. Si réel.
-Cassie ?
Je sursautai et tournai la tête vers Christian. Celui-ci s'était redressé dans son sac de couchage et me regardai avec des yeux ensommeillés.
-Cauchemar ?
J'hochai la tête en claquant des dents. Il écarta les bras avec un léger sourire.
-Allez viens ici. Je veux bien être ton nounours pour cette nuit.
Je souris et me levai, m'extirpant avec difficulté de mon sac de couchage. Je m'allongeai à coté du jeune homme et me pelotonnai contre lui. Enfin c'était mon intention. Il posa une main sur mon front dès que je me fus allongée à coté de lui.
-Bon Dieu, tu es brûlante !
Je grimaçai en l'entendant crier, provoquant un nouvel élan de migraine. Je croyais qu'il avait disparu, mais visiblement je m'y étais juste habituée.
-Tu n'es pas obligé d'hurler aussi fort, marmonnai-je. Je suis juste à coté de toi.
-J'ai parlé normalement, Cassie.
Il fronça les sourcils. Il dut comprendre que j'avais encore mal à la tête et son regard se fit soucieux. Je pus presque voir les rouages de son cerveau s'activer.
-Tu es malade.
-Je ne suis pas malade.
Il fit claquer sa langue.
-On ne contredit pas le Vert, Cassiopée, tu le sais.
-Je contredis le Vert si je veux, rétorquai-je sur le même ton.
Je ne pus cependant pas résister à l'envie de lui tirer la langue ce qui le fit lever les yeux au ciel. Il poussa un profond soupir.
-Je déteste quand tu es fatiguée, tu deviens une vraie gamine. Et visiblement c'est encore pire quand tu as de la fièvre.
A mon tour de soupirer. Je me levai. En une fois je n'avais plus envie de rester avec lui. Je saisis la montre bon marché que j'avais trouvé à la station essence pour constater qu'il était presque 4h30.
-Je n'ai pas de fièvre, tu sais très bien que je chauffe toujours beaucoup pendant la nuit.
-N'essaie pas de mentir, j'ai dormi avec toi pendant plus d'une semaine. Ce n'est pas le cas.
Je croisai les bras. Je n'avais aucun moyen de m'en sortir. Il aurait le dernier mot quoi que je dise, je le savais.
-D'accord. Je suis peut-être un peu malade. Mais je te promets qu'il n'y a pas de raison de s'inquiéter. Ce n'est probablement qu'un gros rhume. Je me sens bien. Je vais prendre mon tour de garde, Lydie pourra dormir un peu plus comme ça.
Il me fixa, peu convaincu, mais ne protesta pas. Je sortis de la tente et l'air froid de la nuit me me sauta au visage, achevant de me réveiller. Je fermai les yeux en sentant le vent soulever mes cheveux. Depuis toute petite j'avais toujours adoré cette sensation, même si je finissais décoiffée la plupart du temps. A Caledonia, quand nous devions travailler dans le potager peu importe le temps, ça me mettait toujours un peu de baume au coeur de sentir le vent sur mon visage. C'était comme s'il me soutenait.
-T'as fait un mauvais rêve ?
Je rouvris les yeux et tournai la tête vers Lydie, assise en tailleur à quelques mètres du feu. Elle jouait avec un révolver, le faisant tournoyer entre ses doigts et je me pris à espérer qu'elle ait mis la sécurité.
-J'ai crié ? m'enquis-je en réponse.
Elle acquiesça.
-Pas très fort, je te rassure. Tu n'as pas l'air d'avoir réveillé Vida. Sinon, elle, on l'aurait entendue hurler à des kilomètres.
J'esquissai un sourire amusé et m'assis sur un tronc d'arbre.
-Ne pas réveiller Vida en plein milieu de la nuit à moins d'un danger imminent, fis-je, c'est noté.
Lydie éclata de rire.
-Ne pas la réveiller sauf en cas de danger mortel, sinon c'est elle le danger mortel quand elle n'a pas toutes ses heures de sommeil. Et le matin... il vaut mieux lui parler le moins possible. Juste le nécessaire.
-C'est bon à savoir, souris-je.
J'ignorais combien de temps nous allions "vivre" avec ces filles, mais vu comment elles avaient toutes les deux un coté très inquiétant, je préférais connaître en avance les boulettes à éviter. Quoi que, en cet instant, son visage seulement éclairé par la lumière du feu et plaisantant sur son équipière, Lydie devenait soudain moins intimidante. Enfin c'était si on oubliait l'arme dansant machinalement dans sa main. Tandis qu'elle parlait, je m'étais obligée à la fixer elle et non pas le pistolet, pour ne pas trahir totalement à quel point j'étais mal à l'aise avec les armes à feu. Particulièrement quand celles-ci avaient servi à me menacer 12 heures plus tôt.
-Tu peux aller te coucher si tu veux. Mon tour de garde commence dans un quart d'heure. Je peux le prendre en avance.
Elle haussa les sourcils dans un regard étonné. Je dus me mordre la lèvre pour ne pas pouffer. En cet instant elle avait l'air tout droit sortie d'un dessin animé. Ca ne collait pas vraiment avec le personnage.
-Tu es sûre ? Tu vas tenir jusque six heures ?
J'hochai la tête avant de grimacer. J'avais l'impression d'avoir un marteau-piqueur dans le crâne. Il allait vraiment falloir qu'on se procure de l'aspirine dès que possible.
-Oui, t'en fais pas. Si je sens que je ne tiendrais pas jusqu'à la fin de mon tour de garde, j'irais réveiller Christian, ajoutai-je avec un léger rire.
J'avais parlé volontairement plus fort pour qu'il m'entende, mais il s'était visiblement déjà rendormi. Lydia ricana en suivant mon regard jusqu'à la tente. Elle avait dû comprendre. Elle reporta son attention sur moi, soudain sérieuse. Elle se leva avant de demander :
-Tu sais t'en servir ?
Je la dévisageai, perplexe. De quoi étais-je supposée savoir me servir ? Elle agita ce qu'elle avait en main et je baissai les yeux. Ah. Son revolver. Je secouai négativement la tête. Elle soupira et haussa les épaules.
-Tant pis, alors. S'il y a un problème... crie.
Sans trop savoir pourquoi, je ne pus retenir un frisson. Son ton de voix faisait froid dans le dos. Je la suivis des yeux le temps qu'elle rentre dans la tente qu'elle occupait avec Vida. Je m'allongeai sur le sol pour contempler les étoiles. La nuit allait être longue.
-Bordel, c'est pas possible ! Lydie !
Je sursautai en entendant la voix de Vida. Je tournai la tête vers la tente des deux filles, curieuse. Je n'aurais pas dû écouter mais je n'avais rien de mieux à faire.
-Baisse la voix un peu, tu veux.
Leurs voix étaient légèrement étouffées et suivant l'instruction de Lydie, Vida parla plus bas, m'obligeant à tendre l'oreille. J'hésitais à me lever pour aller les écouter plus facilement, mais si l'une venait à sortir, je ne donnais pas cher de ma peau.
-Tu peux pas continuer à faire ça, Lydie !
-Oh détends-toi, Vee... Je m'ennuyais. Et je ne lui ai fait aucun mal.
-Aucun mal ?! Tu n'en sais foutre rien ! Si ça tombe cette fille est hyper fragile mentalement.
Il y eu un léger silence avant que Lydie ne réponde sur un ton niais.
-Si elle est fragile, alors peut-être que je viens de lui faire perdre la tête, ouais. Mais tu sais qu'à l'heure actuelle on ne peut pas se permettre d'être faibles.
-Et on ne peut pas non plus se permettre de se traiter comme ça entre Psi ! On doit se soutenir, pas se mettre des bâtons dans les roues !
Nouveau silence. Suivi par un éclat de rire, mais je ne les connaissais pas suffisamment pour déterminer de laquelle il venait.
-Oh arrête, on sait toutes les deux que tu en as après moi seulement à cause de ce que j'ai fait tout à l'heure. N'essaye pas de nier, je lis en toi comme dans un livre ouvert.
-Très drôle. Mais j'apprécierais que tu arrêtes à l'avenir.
-Je ne te promets rien. Tu es beaucoup trop amusante.
-Lydie..., gronda Vida.
Rien que dans ce prénom, Vida avait réussi à véhiculer une véritable menace. Le même rire retentit. Lydie, très certainement. Quand elle parla, même de là où je me trouvais, j'entendis clairement la menace sous-jacente dans sa voix, comme autant de lames de rasoir.
-Je t'en prie, Vida. On sait toutes les deux que si tu voulais m'affronter, je l'emporterai.
-Tout comme on sait toutes les deux que tu ne te relèverais pas d'une balle dans la tête, répliqua Vida sur le même ton. Et même toi tu as besoin de dormir.
Des bruissements retentirent mais je n'entendis plus aucune voix. Elles s'étaient probablement recouchées. Je soupirai et me rallongeai, avant de tendre la main, faisant tournoyer trois cailloux entre mes doigts tout en réfléchissant.
L'entente de façade entre Vida et Lydie n'était probablement que ça : une façade. J'imaginais qu'elles devaient au moins faire semblant de s'apprécier minimum si elles devaient faire des missions ensemble. Mais d'un autre coté... Il y avait quelque chose d'étrange dans leur discours. Une tension, des secrets qui me semblaient dangereux.
Et je n'étais pas certaine de vouloir découvrir à quel point ils étaient dangereux.
