Chapitre 6

La tête appuyée contre la vitre du pick-up, j'écoutai distraitement les voix de Lydie, Vida et Christian à l'extérieur. Enfin... Je les entendais, mais de là à dire que je comprenais ce qu'ils racontaient... Je resserrai le manteau de Christian autour de moi alors qu'un nouveau frisson me secouait. Je ne pouvais clairement plus prétendre aller bien. Nous avions quittés le centre commercial les mains vides ; il n'y avait pratiquement plus de produits frais et les médicaments que nous avions trouvés étaient périmés. Et depuis que j'avais remis au supermarché, mon état allait en empirant. Comme si depuis mon corps voulait bien admettre que les microbes avaient pris le contrôle. Nous avions monté le camp peu de temps après, dès que Lydie nous avait autorisés à nous arrêter, comme elle voulait s'éloigner le plus possible. Christian était convaincu qu'elle avait usé de son pouvoir sur lui pour l'obliger à rouler autant. Lui avait voulu s'arrêter bien plus tôt, comme je n'étais pas en état. Dès qu'il avait monté la tente, après que Vida lui ait montré comment aller plus vite, il m'avait envoyée me coucher. Il m'avait défiée que lui dire non et avait annoncé qu'il prendrait mon tour de garde. Et dès qu'il avait réussi à me réveiller, c'était seulement pour me donner son manteau en voyant à quel point j'avais froid et m'envoyer dans la voiture près du chauffage.

La portière coté conducteur s'ouvrit et je fis un bond. Christian leva les mains.

-Ce n'est que moi.

Il monta pour s'asseoir sur le siège avant de claquer la portière derrière lui. Il posa une main sur mon front.

-Ca va. Au moins, tu n'as plus de fièvre, fit-il après un moment.

J'hochai légèrement la tête alors qu'il poussait un soupir.

-Lydie et Vida avaient dans l'idée de repartir de leur coté pour leur mission et de nous laisser repartir du nôtre après avoir trouvé les médicaments mais...

-... mais on ne les a pas trouvés, coupai-je. Donc quoi, elles restent ?

Il me mit une pichenette sur le nez.

-Tu vas me laisser parler, oui ! Mais oui, c'est l'idée. Lydie a plutôt dit quelque chose comme quoi elle savait pas trop pourquoi mais elle aimait bien la petite blondinette -c'est ses mots, pas les miens !- et qu'elle voulait nous aider. En fait leur mission nécessite d'aller jusqu'à un camp militaire. D'après Vida, il devrait y avoir un entrepôt là-bas avec de la nourriture, des couvertures et très certainement des médicaments.

Je le dévisageai, incrédule. Il ne proposait quand même pas ce que je croyais qu'il proposait ?

-Tu ne veux quand même pas qu'on cambriole un entrepôt militaire ?! On va se faire tuer !

-Non, je ne parle pas de le cambrioler nous-même, c'est certain. Je n'ai pas envie de retourner dans un camp. Mais Vida et Lydie doivent quand même y aller. Et Lydie est certaine qu'elle peut entrer dans l'entrepôt et nous ramener ces médicaments. On aura qu'à attendre à quelques kilomètres avec les voitures. Elles vont quand même être obligées d'y aller à pied sinon elles vont être repérées.

Je fronçai les sourcils.

-Ca veut dire que tu as déjà accepté ?

-Oui, je leur ai dit qu'on marchait. Je n'aime pas te voir dans cet état. Et je n'ai pas envie que ça empire.

Je fermai les yeux et appuyai la tête sur son épaule. Je ne pus retenir un faible sourcil. Je savais que les garçons lui manquaient autant qu'à moi. Il cherchait à être à la fois Liam, Chubs et Jack, j'en étais certaine. Liam pour son coté attentionné et prévenant ; Chubs pour son coté pragmatique ; et Jack pour savoir prendre des décisions irréfléchies à cause de ses bonnes intentions.

-Merci... Qu'est-ce que je deviendrais sans toi, Cricri ?

Je ne le vis pas, mais je l'imaginais sans mal lever les yeux au ciel.

-Tu le découvriras très vite si tu m'appelles encore une fois comme ça, grommela-t-il.

J'éclatai de rire. Je ne pus cependant retenir une grimace quand mon rire se transforma en quinte de toux.

-C'est très impoli de contaminer tes congénères avec tes microbes, tu le sais, ça ?

Sa remarque me fit glousser d'autant plus et donc tousser autant plus. Je lui jetai un regard de biais et il leva les mains en signe de reddition.

-D'accord, je me tais. Je reviens, je vais voir pour l'itinéraire avec les filles. On devrait pas tarder à partir.

J'hochai la tête et le suivis des yeux le temps qu'il sorte, jusqu'à ce qu'il disparaisse totalement de mon champ de vision.


-Je n'aime pas ça.

Je levai la tête de mon livre et cherchai Christian des yeux. Je finis par le trouver debout, appuyé sur le capot de notre voiture, à regarder ce que j'imaginais être l'entrepôt vers lequel Vida et Lydie étaient parties. Je cornai la page à laquelle j'étais arrivée, fermai mon livre et me levai. Debout, sur la benne du pick-up des filles, je fis les gros yeux au Vert.

-Moi non plus. A la différence que moi je fais seulement ce qu'on m'a demandé. Toi, tu as accepté qu'on nous demande de faire ça.

J'ignorais en quoi consistait la mission des deux filles et je ne tenais pas à le savoir. Comme elles n'avaient pas besoin de nous, que nous ne servirions à rien, qu'elles ne tenaient pas à ce que nous venions avec elle et inversement, elles nous avaient confié la responsabilité de... garder les voitures. Rien de bien exaltant, mais ça me convenait parfaitement. Ca m'aurait convenu un peu plus si nous étions à plus d'un kilomètre de l'entrepôt plein de militaires prêts à nous livrer au gouvernement, mais au moins nous n'étions pas dans l'entrepôt.

J'haussai les sourcils et regardai Christian.

-A moins que Lydie ne t'ait obligé à accepter ?

Il leva les yeux au ciel, mais je savais que cette idée l'avait aussi traversé. Je n'étais vraiment pas familière des pouvoirs des Oranges, mais je me doutais qu'ils pouvaient influencé n'importe qui sans que la personne concernée ne s'en rende compte.

-Elle n'en aurait pas eu besoin, grommela-t-il. J'aurais tout de même accepté. Garder des voitures, il n'y a rien de bien sorcier là-dedans.

Je lui souris faiblement tout en haussant les épaules. Depuis que nous avions compris que Lydie était Orange, je ne cessais de me demander à quel point elle avait pu nous influencer. Si elle m'inquiétait alors que je pensais qu'elle était Verte, désormais elle me terrifiait. J'ignorais l'étendue des pouvoirs d'un Orange, mais je savais que le contrôle mental était leur aptitude et qu'ils étaient vraiment très craints. A chaque pensée me traversant l'esprit, je ne pouvais m'empêcher de me demander si c'était elle qui me l'avait mise dans la tête ou si, au contraire, elle pouvait lire tout ce qu'il me passait par la tête. J'étais tétanisée en sa présence et Christian devait souvent me rappeler si non d'agir naturellement, d'au moins réagir tout court.

-Mais je trouve quand même que nous sommes trop près de la base militaire. Ca ne les aurait pas tuées de laisser les voitures un kilomètre plus loin.

Je penchai la tête avec un petit sourire amusé.

-Elles auraient dû marcher deux kilomètres au lieu d'un seul. Elles auraient pu être plus fatiguées. Et donc ça les aurait peut-être tuées.

Il me lança un regard exaspéré qui me fit sourire avant que je ne sois secouée par une petite quinte de toux.

-Arrête d'essayer de réfléchir, Cassie, tu n'as pas mon cerveau et tu es malade.

Je parvins à glousser à travers ma toux.

-Non, je n'ai pas ton cerveau, ça, c'est certain !

Il leva les yeux au ciel à nouveau mais ne répliqua pas. Je retournai m'asseoir sur le bord de la benne du pick-up en laissant pendre mes jambes dans le vide. Je rouvris mon livre pour reprendre ma lecture. Les pages et les chapitres s'égrenèrent, tout comme les minutes très certainement. J'entendais Christian faire les cent pas autour des deux voitures. Après un soupir, je finis par refermer brusquement mon livre et tendre la main pour stopper le jeune homme dans sa course.

- Tu veux pas arrêter un peu ? Tu me donnes la tête qui tourne à force.

- Désolé. C'est juste que je m'inquiète. Ca fait plus d'une heure. Elles devraient déjà être revenues, non ?

- Elles t'ont donné une heure ?

Il fit signe que non.

- Alors on attend. On s'inquiétera si à la tombée de la nuit elles ne sont pas encore là.

- Je vais les chercher, annonça-t-il brusquement.

Je clignai des yeux, surprise. Pourquoi ne pouvait-il pas m'écouter pour une fois ?! Les quelques secondes qu'il me fallut pour réagir lui permirent de s'enfoncer dans les bois.

-Christian ! Christian, attend !

Je sautai de mon perchoir et courus à sa suite, chose peu aisée dans mon état.

-Arrête ! Tu sais aussi bien que moi que c'est de la folie ! lâchai-je à travers une quinte de toux. Tu ne sais pas te battre et tu n'es même pas armé ! Ces deux filles sont surentraînées. Même si elles se sont faites attraper, ce qui n'est même pas certain, si elles, elles n'ont pas pas réussi à s'en sortir comment crois-tu pouvoir t'en sortir ?

Je l'entendis soupirer mais il ne ralentit pas le pas. Je retins un juron.

-Christian ! C'est pas supposé être toi le plu...

Je m'interrompis brusquement lorsque du bois craqua derrière moi. Christian me jeta un regard par-dessus son épaule, sourcils haussés. Ses yeux se posèrent un instant sur un point derrière moi avant que je ne sente une présence dans mon dos. Je me retournai et la seconde suivante, un objet dur me percuta le crâne. Le visage du militaire fut la dernière chose que je vis.


Dans la pièce sombre où les soldats nous avaient enfermés, je ne quittai Christian des yeux, terrifiée. Le jeune homme n'avait toujours pas repris connaissance et la tache de sang sur son front allait en s'agrandissant. Le sang commençait même à goutter par terre. Je tendis mes mains attachées ensemble par des menottes zip et tentai à nouveau de l'attirer à moi avec mon pouvoir. Comme rien ne se produisit, je lâchai un gémissement de frustration avant d'être secouée par une quinte de toux. Je ne maîtrisai déjà pas très bien mon pouvoir, mais alors m'en servir sans m'aider de mes mains relevait de l'impossible. Mais il fallait que je réagisse, que je tente quelque chose, n'importe quoi ! Sinon nous allions y rester tout les deux. Je fermai les yeux et inspirai profondément. Personne n'allait mourir. Enfin si, tout le monde, mais pas aujourd'hui. La tête n'était-elle pas une partie du corps humain qui saignait beaucoup ? La blessure était peut-être sans importance...

-Christian ? appelai-je à voix basse. Christian, allez, réveille-toi...

J'attendis quelques secondes, le coeur battant à tout rompre. Rien, aucune réaction. Je me mordis nerveusement la lèvre. Bon sang, je ne pouvais strictement rien faire. La voix de Chubs résonna dans mon esprit. Paniquer va seulement t'embrouiller l'esprit. Calme-toi.

-Plus facile à dire qu'à faire, Chubs imaginaire, marmonnai-je.

Mais je décidais tout de même de l'écouter. Je fermai les yeux et inspirai profondément. Je retins ma respiration trois secondes avant d'expirer lentement par la bouche. Maintenant détache tes mains. Ce sont des zip, même pas des menottes. C'est jouable. Je soupirai. Liam avait déjà voulu nous expliquer comment nous débarrasser de ce genre d'entrave, mais je ne l'avais pas vraiment écouté. Je ne pensais pas que ça pourrait m'être utile un jour. Je n'avais donc aucune idée de comment faire. Et Chubs imaginaire ne m'aidait pas. Enfin, si j'avais bien une idée, mais j'étais presque sûre que ça ne marcherait pas. Perdu pour perdu... Je tendis les mains devant moi et tirai le plus fort possible vers l'extérieur. Rien ne se produisit, comme je m'en doutais.

Je marmonnai un juron quand j'entendis des coups de feu à l'extérieur. Mon sang se figea. Peu importe ce que c'était, c'était tout sauf bon. Je n'entendais cependant rien qui puisse ressembler de près ou de loin à des bruits de lutte. Alors, quoi, les militaires s'entraînaient au tir ? Ce serait tout de même peu probable.

Je lâchai un cri lorsque la porte s'ouvrit brusquement. Une silhouette s'y découpa et mon cœur accéléra dans ma poitrine. Ca y était, ils allaient nous tuer. Ou nous renvoyer dans un camp. J'ignorais ce que je préférais.

Quand l'aveuglement dû au soudain apport de lumière se dissipa, je fronçai les sourcils. La militaire avait des cheveux roses et la peau métisse ? Je sentis un semblant de sourire s'étirer sur mes lèvres en comprenant. Les soldats ne s'étaient pas entraînés au tir. Ils s'étaient entre-tués sur la volonté d'un Orange. Ca, c'était plus probable.

-Bon vous venez ? lança Lydie. Si on traîne trop, Vida va vraiment nous faire la peau.