Chapitre 10

- Cassie ? T'es réveillée ?

J'ouvris les yeux et me redressai sur les coudes. Je croisai le regard bleu de Liam et hochai la tête. Il poussa les bords de la tente pour venir s'installer à coté de moi.

- Pas trop près, je vais te refiler mes microbes, marmonnai-je.

Il sourit.

- Je suis assez fort pour les combattre. Et si ce n'est pas le cas... J'imagine que je devrais aussi faire appel à ce cher Docteur Chubs.

Je ne pus retenir un gloussement. Chubs allait nous tuer tout les deux dans notre sommeil si je contaminais Liam et qu'il se retrouvait à devoir s'occuper de nous.

- Lee ? Je peux te poser une question ?

- Tout ce que tu veux.

J'hésitai, me mordillant la lèvre. J'avais besoin de connaître la réponse. Mais en même temps, j'étais terrifiée à l'idée de ce qu'elle pourrait être. J'avais un mauvais pressentiment.

- Jack, il...

J'ignorais aussi comment la formuler, cette question. Mais évidement Liam comprit. Je n'eus pas besoin d'en dire plus. Son visage s'assombrit et ses lèvres se crispèrent.

- Il... Jack n'a pas réussi à sortir du camp. Il s'est pris une balle. Il est même le premier à avoir été touché. Une balle dans la nuque. Il n'a pas souffert d'après Chubs, ajouta-t-il d'une petite voix.

Je regardai Liam comme s'il venait de me mettre un coup de poing dans l'estomac. Je n'étais pas prête à entendre ça. Je pensais seulement qu'ils avaient été séparés, comme Christian et moi l'avions été d'eux.

Jack... Jack ne pouvait pas être mort. C'était lui qui nous avait appris à nous servir de nos pouvoirs. C'était lui qui avait redonné espoir à Liam. C'était lui qui avait canalisé la mauvaise humeur de Chubs. C'était lui qui nous avait tous réunis. Si Liam avait tout pris en main dans notre évasion de Caledonia, c'était Jack qui avait réussi à le convaincre que ça pouvait réussir. C'était le cerveau. C'était son initiative. C'était le plus fort d'entre nous.

Je me rendis seulement compte que je m'étais mise à pleurer à l'instant où ma joue rencontra la flanelle rêche de la chemise de Liam. Il ne dit rien mais je savais que, s'il le faisait, sa voix trahirait sa propre peine. Et il voulait toujours éviter qu'on le sache faible. Il avait toujours été notre roc, surtout à Caledonia, il le savait. Nous pouvions tous comprendre qu'il craque de temps en temps, c'était naturel, mais... Liam restait Liam. Son orgueil l'empêchait d'admettre ses faiblesses.

Serrant les pans de sa chemise entre mes doigts, je relevai les yeux vers lui en m'écartant. Il baissa la tête vers moi et je pris une profonde inspiration. Quitte à être dans les mauvaises nouvelles...

- Les autres qui étaient avec moi... Ils... ils ont... été pris par les FSP juste après notre évasion. Et...et... Christian s'est fait tuer. Il y a trois semaines...

Ma voix me sembla être celle d'une étrangère. Elle avait été tellement neutre, calme. Autant que ma voix ne l'avait jamais été. Peut-être que mes oreilles encore légèrement bourdonnantes déformaient ma perception mais je n'en aurais pas mis ma main à couper. Quand j'osai confronter le regard du jeune homme, je ne compris pas ce que son regard exprimait. Et pourtant Liam était quelqu'un de particulièrement facile à déchiffrer.

Mes sanglots redoublèrent sans que je ne songe même à les en empêcher.

- Je suis désolée, Lee, j'ai rien pu faire ! Je suis tellement désolée !

Il m'attira à nouveau à lui. Je me rendis à peine compte qu'entre ma maladie et mes pleurs je devais être en train de le transformer en mouchoir humain. S'il y pensait, il s'en fichait.

- Hé, hé, Cassie ! Ca va. Tout va bien. C'est...

...des choses qui arrivent. Il ne le dit pas mais c'était tout comme. Mais non, ce n'était pas des choses qui arrivaient. Ca n'aurait pas dû l'être. La mort d'un adolescent de 18 ans, de la main d'un autre adolescent qui était peut-être même plus jeune, n'avait rien de banale ! Surtout lorsque le seul prétexte était que son pouvoir était inutile. Ce n'était pas normal. Enfin... avant le début de toute cette folie ça ne l'était pas. Jusqu'à i ans. Lorsque la norme revient à envoyer les quelques enfants encore vivants dans ce qui s'apparente à des camps de concentration et à pousser les citoyens à traquer les autres, qu'est-ce que la mort d'un adolescent ?

A force de pleurer, mon souffle s'était accéléré et j'étais à la limite de l'hyperventilation... ce qui entraîna une nouvelle crise de toux. Je finis penchée en avant, les yeux fermés, le corps secoué de toutes parts, à penser qu'elle n'en finirait jamais tandis que Liam me frottait gentiment le dos. Quand ma toux se calma, sa voix s'éleva derrière moi.

- Tu veux en parler ?

- Je préférerais éviter, haletai-je en tâchant de reprendre mon souffle.

Un silence inconfortable s'installa. Je n'avais pas de problème particulier avec le silence mais là... J'avais besoin de trouver un sujet. Un sujet léger. Au plus vite. Entre temps, Liam posa sa main sur mon front pour estimer ma température. Ce qu'il sentit dû lui plaire, comme il la baissa avec un soupir.

- Alors... vous allez repartir vers où demain ? A l'aveuglette après East River ?

Liam fronça les sourcils.

- Tu viens avec nous.

J'ignorais s'il s'agissait d'une question ou non. J'ignorais si je voulais qu'il s'agisse d'une question ou non. J'avais tellement voulu retrouver les garçons... Les voir arriver dans ce centre commercial était inespéré. Mais les voir avec cette fille et la petite Zu... Ca m'avait refroidie. Ce n'était ni Taylor, ni Jack, ni Christian. Et pourtant ils semblaient quand même heureux tous ensemble.

Je savais que, dans notre situation, nous devions nous serrer les coudes, mais ça me restait en travers de la gorge. J'étais uniquement jalouse, je le savais, mais de là à l'admettre...

- Lee... Je suis pas sûre que ce soit une bonne idée.

Si parler de la mort de deux de nos amis lui avait fait de la peine, l'idée que je ne reparte pas avec eux lui en faisait tout autant. Je n'avais pas pensé que Chubs et Liam avaient pu vouloir me retrouver autant que je le voulais.

- Pourquoi ?

- Je... Il n'y a pas assez de place dans votre mini-van pour moi, tentai-je.

Hors de question que je lui dise ce qu'il en était réellement. Chubs comprendrait sûrement quand je lui expliquerais. Mais quant à Liam, ce bisounours qui aimait tout le monde... J'émettais quelques réserves.

- Il y a... , commença-t-il avant de s'interrompre. C'est à cause de Ruby, c'est ça ?

Pas besoin d'être Verte pour comprendre que Ruby était la fille qui était avec eux. Je baissai les yeux. Il sourit légèrement.

- C'est parce que tu ne la connais pas. Je suis certain que vous vous entendrez à merveilles une fois que vous aurez appris à vous connaître. Zu l'a tout de suite adoptée. Et Chubs... enfin c'est Chubs, tu sais bien, mais disons qu'il ne la déteste plus.

Je laissai échapper un son étranglé destiné à l'origine à être un gloussement.

- Elle est un peu étrange, continua-t-il. Mais en même temps les Verts sont tous un peu bizarres.

Je mis un coup de poing amicale dans son épaule.

- Et c'est toi qui dis ça ?

Un air amusé prit place sur son visage avant qu'il n'ajoute que Ruby avait passé 6 ans dans un camp et que ça n'avait pas dû aider. Je tiquai.

- Attends. Tu veux dire qu'elle ne vient pas de Caledonia ?

A ma connaissance il n'était pas ouvert depuis aussi longtemps. J'y étais resté 4 ans et j'avais fait partie des premiers internés. Liam secoua négativement la tête.

- On l'a... trouvée il y a quelques semaines. Et on lui a promis qu'on l'aiderait à rentrer chez elle. La Ligue l'a faite sortir, mais elle a fui la Ligue... tout de suite en fait.

Si le fait que Ruby ne compte pas rester avec eux m'avait fait sourire -oui, oui, je sais...-, sa mention de la Ligue m'arracha un frisson. Malgré moi, la détonation qui avait servie à achever Christian retentit dans mes oreilles. Je fermai les yeux une longue seconde. Comme je n'avais pas envie que Liam me demande si ça allait parce que je n'avais pas envie de me remettre à pleurer, je provoquai une quinte de toux, ce qui ne fut pas très compliqué au vu de l'état de mon système respiratoire.

- Elle a fui la Ligue ? Pourquoi ?

- Je ne sais pas. Mais le cerveau des Verts fonctionnent plus vite alors... peut-être qu'elle a compris tout de suite ce qu'était réellement la Ligue.

J'hochai la tête. Il devait avoir raison. Je fronçai les sourcils.

- Mais pourquoi la Ligue s'intéresserait à une Verte ?

Liam se passa les mains sur le visage avec une expression horrifiée des plus exagérées.

- Oh, non, Cassie, je t'en prie ! Ne te transforme pas en Chubs !

Je gloussai et levai les mains en signe de reddition.

- D'accord, d'accord...

Il reprit son sérieux, l'air grave.

- Donc... Tu nous accompagnes ? Je n'accepterais pas un "non" comme une réponse et tu le sais. Je ne t'abandonnerai pas une seconde fois.

Ah. Voilà où était le problème. Il s'en voulait. Maintenant je voyais ce qui brillait dans son regard. La culpabilité se battait farouchement avec la détermination pour avoir toute la place au fond de ses yeux. Je pris ses mains.

-Lee... Tu ne m'as pas abandonnée, d'accord ? Christian et moi on s'est juste... perdus dans la foule. Je t'interdis de culpabiliser à cause de ça.

Liam avait quelques mois de plus que moi, mais je ne pouvais m'en empêcher. Ce garçon était si gentil et tellement à toujours s'occuper des autres, qu'il nous conférait à tous une furieuse envie de le protéger.

Il hocha la tête, un sourire malicieux sur les lèvres.

- J'arrêterai de culpabiliser quand tu arrêteras d'éviter ma question. Ne pense pas à Ruby, elle ne restera probablement pas même une semaine de plus avec nous. Pense plutôt à Chubs et moi. On espérait vraiment te retrouver, et on veut vraiment que tu viennes avec nous. Chercher East River est plus intéressant que de passer le restant de tes jours dans un centre commercial miteux, non ?

Il soupira.

- Mais si tu me dis que tu es heureuse ici, avec ces types... Je n'insisterai pas.

Je baissai les yeux. Je n'en savais rien. On avait un bon équilibre avait les garçons. Et des ressources alimentaires en suffisance. C'était rassurant. Mais Liam aussi était rassurant. J'ouvris la bouche pour lui dire que j'avais besoin d'y réfléchir encore un peu et que je lui dirais quoi demain matin mais mes lèvres en décidèrent autrement.

- C'est d'accord. Je viens avec vous.


Même si je ne l'admettrais pas, l'idée de reprendre la route avec Liam et Chubs me stressait. Vraiment beaucoup. Tellement que je ne parvenais pas à trouver le sommeil. C'était un comble pour une fille qui avait passé la majorité de ces dernières semaines à dormir. Allez détends-toi Cassie, m'enjoignis-je en me retournant une nouvelle fois, c'est seulement Chubs et Liam. Tu les connais. Ce sont tes meilleurs amis. Mais ça ne marchait pas. Avec un soupir, je repoussai mon sac de couchage et me levai après avoir tousser pour me dégager la gorge. Peut-être que me balader dans les rayons du supermarché m'aiderait à trouver le sommeil ? J'attrapai mes lunettes et les glissai sur mon nez. En tout cas, même si ça ne m'aidait pas à dormir, ça m'aiderait à passer le temps.

Au fil des rayons, des voix me parvinrent. D'abord celles de Greg et de son groupe, dans leur tente, ensuite une autre qui m'était moins familière, mais que j'avais déjà entendu aujourd'hui. Ruby. J'ignorais avec qui elle parlait, mais les choix étant assez restreints, je me doutais qu'il s'agissait soit de Liam, soit de Chubs. Par curiosité, je décidais de suivre leurs voix.

-... pas de mauvaises intentions. Je me demandais seulement pourquoi tu t'entraînais à rédiger des essais, puisque tu crois que tu ne retourneras jamais à l'école.

Je n'avais jamais été d'un naturel particulièrement discret et cette fois ne faisait pas exception à la règle. Ruby, assise contre une étagère vide, leva vivement la tête vers moi, la main posée sur une batte de baseball. Chubs, assis en face d'elle, fit de même, plissant les yeux. En voyant qu'il s'agissait de moi, Ruby reposa la batte et sembla se détendre légèrement. Elle jeta un regard amusé à Chubs.

- Et non, ce n'est toujours pas Zu, lui lança-t-elle.

Je fronçai les sourcils alors qu'il levait les yeux au ciel. M'asseyant à leurs cotés, je me tournai vers Ruby.

- Ca me fait penser qu'on a pas été présentées officiellement, fis-je en lui tendant ma main. Je m'appelle Cassie.

- Ruby, répondit-elle avec un sourire. J'ai beaucoup entendu parler de toi.

Elle ne serra cependant pas ma main et je la laissai retomber mollement, légèrement vexée. D'accord... J'haussai un sourcil et jetai un regard à Chubs.

- Ah oui ?

- Ca me fait mal de l'admettre, mais oui, répondit-il. Et ces présentations me semblent être totalement inutiles.

Il perdit son air renfrogné et me décocha un grand sourire.

- D'ailleurs Liam nous a appris la bonne nouvelle. Comment as-tu même pu hésiter à ne pas venir avec nous ?! Tu sais que nous t'aurions traînée par les cheveux si tu avais dit non.

Je secouai la tête avec un petit rire.

- Ouais, ouais... Qu'est-ce que vous faîtes là tout les deux ?

Ruby ouvrit la bouche, mais Chubs fut plus rapide qu'elle.

- Ruby juge mes pauvres essais littéraires, dit-il avant de se tourner vers elle. Je ne fais pas ça pour l'école.

Je pris le cahier des mains de Chubs pour voir de quoi il parlait alors qu'il lui expliquait que ces textes étaient un moyen pour lui de correspondre avec ses parents, qu'il employait déjà avant de se retrouver à Caledonia. Je n'écoutais que d'une oreille comme il me l'avait déjà raconté. J'aurais voulu avoir un moyen de correspondre de cette façon avec ma famille. Depuis le début de cette histoire de NIAA, je n'avais presque eu aucun contact avec mes parents.

J'étais américaine. Mes parents étaient américains et j'étais née sur le sol américain, tout comme Christian. Ses parents et les miens avaient toujours été très proches, meilleurs amis de lycée. Ils avaient tout fait ensemble. Ils s'étaient mariés, avaient eu un enfant (par couple, s'entend), et avaient déménagé au Canada lorsque nous étions bébés. Et il y a quelques années, juste avant que l'épidémie de NIAA ne démarre, Christian et moi étions partis en vacances chez ses grands-parents toujours aux Etats-Unis. Ensuite les frontières avaient été fermées, nous empêchant de rentrer chez nous. Nous ne savions pas pour combien de temps, et les grands-parents de Christian avaient fini par nous inscrire à l'école primaire du coin. Ils n'avaient pas les moyens de me garder avec eux, et m'avaient donc confiée à une famille d'accueil de la ville. Famille d'accueil qui m'avait livrée au gouvernement contre de l'argent, quand ils avaient compris que j'avais survécu à la NIAA. La suite... vous la connaissez.

- Cassie ?

La voix de Chubs me sortit de mes pensées dans un sursaut.

- Hum ? Pardon. Tu disais ?

Il me montra le paquet de carte qu'il avait en main.

- Tu fais une partie avec nous ?

- Euh... je suis pas très calée en jeux de cartes mais... vous voulez jouer à quoi ?

- Je ne sais jouer qu'à la bataille et aux sept familles, dit Ruby avec un sourire d'excuse.

J'hochai la tête pour faire signe que les deux m'allaient. Chubs s'éclaircit la gorge.

- Avec ce jeu les sept familles sont exclues. Reste la bataille et, malheureusement pour vous, je suis très fort.

Je soupirai. Une Verte et un intello comme adversaires, alors qu'il était 2 heures du matin et que j'étais encore malade. Je n'avais clairement aucune chance. Ruby esquissa un sourire alors que Chubs distribuait les cartes.

- Tu es une star, Chubs. Je ne peux pas t'appeler, autrement, en fait je ne connais pas ton vrai nom, ajouta-t-elle en guise de ce qui semblaient être des excuses.

- Charles, répondit-il. Charles Carrigton Meriwether IV, en fait.

Je me mordis la joue pour retenir un rire. Je le savais déjà, mais le sérieux de Chubs en le disant était hilarant. Ruby sembla être du même avis.

- D'accord, Charles. Charlie ? Chuck ? Chip ?

- Chip ?

- Pourquoi pas ? C'est mignon.

Chubs fit une drôle de tête et je ne me gênais pas pour éclater de rire.

- Beurk... Appelle-moi Chubs, tout le monde le fait.

Elle hocha la tête. Pour ma part, je considérai Chubs avec un sourire sardonique. Il souffla.

- Quoi ?

- Personnellement, je crois que je vais garder Chip.