Chapitre 11
Je grognai quand des mains me secouèrent vivement.
- Allez ! Chubs ! Cassie ! Réveillez-vous !
- Qu'est-ce que tu veux, Verte ? marmonna Chubs.
J'entrouvris les yeux pour voir que Ruby avait obligé Chubs à s'asseoir pour le réveiller.
- Quand ils t'ont donné EDO, ont-ils dit quelque chose ?
Pour toute réponse, Chubs lâcha un gémissement. Visiblement, elle avait dû lui faire mal en le réveillant.
- Ont-ils parlé de réglages ou de réception ? insista-t-elle.
- Ils ont seulement dit de trouver EDO, grommela-t-il après l'avoir foudroyée du regard.
Je fronçai les sourcils, sans comprendre de quoi ils parlaient. EDO ? Ca sortait d'où, ça ?
- Trouver ? C'est le mot exact ?
Chubs, exaspéré, répondit par l'affirmative alors que j'haussai un sourcil. Les cerveaux de Verts étaient vraiment trop compliqué pour moi. Le jeune homme me regarda, me demandant silencieusement si je voyais où elle voulait en venir. J'haussai les épaules en réponse. Christian, lui, aurait probablement déjà compris.
- Je m'étais trompée. EDO n'est pas un indicatif téléphonique. La dernière lettre n'est pas une lettre, c'est un zéro. 540. Une station de radio.
- Comment es-tu arrivée à cette conclusion ?
- J'essayais d'imaginer ce que pouvaient représenter trois chiffres quand je me suis souvenue avoir entendu Greg et les autres dire qu'ils devaient trouver une radio. J'aurais dû en parler plus tôt, mais je viens seulement d'y penser.
Je compris. East River. EDO était un code permettant de trouver East River. Je me souvenais vaguement avoir entendu les garçons en parler. Je jetai un étrange regard à Ruby. Pourquoi les garçons auraient-ils dit ça ? Ils savaient où se trouvait East River, je le savais. Ils n'avaient pas besoin d'une radio.
- Il nous faut une radio, continua-t-elle. Si je me trompe... Il faut essayer avant d'avertir les autres.
Les autres référant à Liam et Zu.
- Betty ? proposa Chubs. Notre mini-van, précisa-t-il devant mon air sceptique.
- Non !
J'ignorais ce qui causait une réaction aussi vive chez Ruby, mais pour ma part je me doutais que Liam devait garder les clés sur lui, même pour dormir. Qu'il ait le sommeil léger ou non, lui voler les clés signifiait risquer de le réveiller et devoir lui expliquer la situation. Et voir ses espoirs s'évanouir si la théorie de Ruby s'avérait fausse. Aucun de nous n'avait envie de voir ça.
- Je sais où il y a une radio, fis-je en me levant. Je vais la chercher.
Ils hochèrent la tête avant de se lever pour me suivre. Chubs jeta un regard à la tente de Greg et des autres, l'air hésitant, avant d'hocher la tête pour lui-même. Ruby secoua la tête.
- Reste là. On a pas besoin d'être trois pour aller chercher une radio.
Chubs haussa les épaules en réponse. Nous n'avons pas non plus besoin d'être deux, marmonnai-je intérieurement. Je pouvais très bien y aller toute seule, mais je n'empêchais pas Ruby de m'accompagner. Je retrouvai la radio entre les matelas gonflables et les emballages de nourriture abandonnés par terre. J'avais investi la tente déjà présente à mon arrivée, mais je n'avais pas touché au reste. Alors que je ramassai la radio, Ruby sembla tiquer sur les taches de sang par terre.
- C'est celui de Liam, lui appris-je.
Elle fronça les sourcils, c'est pourquoi je me sentis obligée de lui expliquer ce que Liam m'avait appris tout à l'heure. Même si ce n'était pas un souvenir très agréable pour lui, il n'avait pas pu s'empêcher de sourire en m'apprenant que je dormais dans sa tente.
- Il a séjourné ici avec un ami à lui juste avant d'être capturé par Lady Jane. Je ne connais pas toute l'histoire mais ils avaient rencontré une tribu de Bleus qu'ils pensaient allait les aider, mais ils les ont seulement tabassés et ont volé toutes leurs affaires.
- Oh. Je l'ignorais.
J'haussai les épaules en faisant signe de retourner vers l'endroit où nous attendait Chubs, devant la tente qu'occupaient actuellement Liam et Zu.
- Il ne m'en aurait jamais parlé si les conditions n'avaient pas été... ça.
Elle hocha la tête pour faire signe qu'elle voyait de quoi je parlais avant de marcher d'un pas vif. Tout en elle trahissait son excitation. Même Chubs, sans sauter de joie -c'était Chubs quand même-, avait l'air excité. Je savais que leur but était d'arriver à East River alors j'étais heureuse pour eux mais je ne parvenais pas à partager leur enthousiasme. East River ne m'avait jamais vraiment intéressée ; je n'en voyais pas l'intérêt. L'attitude de Lydie vis-à-vis de cet endroit m'avait probablement influencée, si ce n'était pas Lydie elle-même... A cette idée, un frisson glacé descendit le long de mon échine. Plus jamais d'Oranges, pitié. Chubs haussa un sourcil mais je l'ignorais, toussant dans ma manche au passage.
Je posai la radio par terre et Ruby s'empressa de l'allumer. Elle parcourut les stations FM avant de passer en AM, zappant une superbe chanson en espagnol. Un son étrange sortit de l'appareil dont nous avions pourtant baissé le volume. Sur un fond de parasites, résonnaient des cliquetis semblables à des éclats de verre déversés sur une surface dure. C'était assez désagréable et la sensation qu'il provoquait chez moi l'était tout autant. Au vu de l'expression de la Verte, elle pensait la même chose. Chubs, lui, souriait.
- Vous savez qu'il existe des fréquences et des inflexions que seuls les Psi peuvent entendre ? En fait, les autres peuvent entendre le bruit, mais nos cerveaux l'interprètent différemment... Fascinant. Ils ont fait des expériences à Caledonia, (Je grimaçai à ce souvenir. Caledonia n'avait pas été une expérience plaisante, mais ces tests l'avaient été encore moins.) pour déterminer ce qui était perçu par les différentes couleurs, et c'était toujours ce bruit quand on ne pouvait pas...
Un clic retentit et Chubs s'interrompit. Une douce voix masculine s'éleva de la radio. Si vous entendez ceci, vous êtes des nôtres. Si vous êtes des nôtres, vous pouvez nous rejoindre. Lake Prince. Virginie.
Le message passa trois fois, alors qu'un silence de mort s'était abattu sur notre petit groupe. Heureuse pour eux, j'esquissai un sourire qui s'agrandit en voyant l'air émerveillé que partageaient Chubs et Ruby.
- Bon sang ! Bon sang ! Bon sang !
Tout en répétant ces mots, ils se mirent à sauter sur place tout les deux. En gloussant, je ne pus m'empêcher de me prêter au jeu et les imitai. L'instant suivant, je me retrouvai coincée dans une étreinte d'ours qui semblait étonnamment être une initiative de Chubs. Il nous serait avec tellement de force que je ne pus retenir une grimace de douleur. Au vu de l'expression de Ruby c'était pareil de son coté.
- Je pourrais t'embrasser ! lança Chubs à la Verte.
- Abstiens-toi ! rit-elle en réponse.
- Qu'est-ce qu'il y a ? lança une voix ensommeillée.
Je sursautai et me tournai vers Liam, les cheveux en désordre, qui venait de sortir de leur tente. Aucun doute sur le fait que nous l'avions réveillé.
- Qu'est-ce qu'il se passe ?
- Va chercher Zu, sourit Ruby. On a une grande nouvelle.
Mes adieux aux garçons avaient été très succincts. J'avais rapidement serré les deux frères dans mes bras et décoché un salut peu convaincant à Collins. A ma grande surprise, Greg m'avait prise dans ses bras sans sembler vouloir me lâcher. J'ignorais qu'il tenait autant à moi. Ma présence avait réellement dû lui faire du bien. J'avais même dû invoquer que mes microbes survivants allaient le contaminer pour qu'il me lâche. Après un dernier signe de la main à chacun, j'avais récupéré mon sac, contenant quelques maigres affaires que j'avais récupérées dans le supermarché et d'autres que j'avais gardées dans la voiture depuis mon arrivée à Roanoke. Liam m'avait d'ailleurs demandé si je voulais faire un adieu à mon pick-up, mais je n'avais pas la même obsession que lui pour les voitures.
Désormais, la tête appuyée contre la vitre du minivan - Black Betty, pardon-, j'écoutais distraitement Chubs faire les mérites de Jack. Je ne pouvais m'empêcher de sourire face à son excitation. Je savais que Jack était un héros pour lui. Il l'était certainement pour la plupart d'entre nous, mais il était vrai que son influence s'était encore plus ressentie parmi les Bleus, comme il nous avait appris à nous servir de nos pouvoirs. Il était aussi l'un des rares à oser se servir de son aptitude pour jouer des tours aux FSP. Mon sourire s'évanouit quand Chubs évoqua la fin de Jack et je baissai les yeux, un goût amer dans la bouche. Dans la panique générale de notre évasion, je ne l'avais même pas vu tomber au sol. J'avais entendu le coup de feu, mais j'avais égoïstement pensé que ce n'était pas quelqu'un que nous connaissions. Sa mort résonnait beaucoup trop avec celle de Christian. La blessure était encore trop récente.
Pour tenter de me changer les idées, j'essayais de me concentrer sur la route devant nous, ce qui impliquait de me concentrer sur Liam, au volant devant moi. Je me rendis compte qu'il n'avait pas ouvert la bouche depuis des heures. Son comportement commençait à m'inquiéter. Son enthousiasme s'était d'ailleurs assombri au fil des heures. Il avait peut-être du mal à entendre parler de Jack maintenant. C'était peut-être trop tôt pour lui aussi.
Je devinai aussi que, dans un coin de son esprit, il devait partager la même pensée que moi. Lorsque nous arriverions à East River, ça deviendrait plus concret. Son projet de libérer les camps, mais aussi la mort de Jack. Une fois que nous aurions trouvé l'Insaisissable, nous pourrions trouver le père de Jack pour lui donner sa lettre. J'imaginai que les garçons avaient dû les conserver précieusement, ces lettres que nous avions écrites la veille de notre évasion au cas où il nous arriverait quelque chose. Et dire que je n'avais même plus celle de Christian.
Alors que le silence s'installait dans l'habitacle, Liam remarqua que je l'observais et me sourit faiblement à travers le rétroviseur. Il paraissait vraiment très triste.
- Il paraît que c'est très beau, fit Ruby, assise à l'avant. Lake Prince.
Liam lui tendit la carte.
- Je n'en doute pas. Tu peux la ranger dans la boîte à gants ?
Ruby hocha la tête et je reportai mon attention sur l'extérieur quand les garçons commencèrent à débattre du meilleur moyen d'atteindre Lake Prince. D'autant plus que la nuit commençait à tomber. J'espérais que Liam n'envisageait pas de rouler toute la nuit. Il n'était clairement pas en état -et il ne me donnerait jamais le volant de son bébé- et rouler de nuit nous rendrait trop facilement repérable, à moins de rouler tout phares éteints.
Un froissement de papier brutal me fit me tourner vers l'avant.
- Qu'est-ce que tu fais ? s'écria Liam.
- Je suis désolée, s'excusa Ruby, je...
- Tu quoi ? C'est personnel ! Ce qu'il a écrit ne te regarde pas.
Il me fallut quelques secondes pour comprendre que Ruby avait dû trouver la lettre de Jack dans la boîte à gants et que c'était ça que Liam tenait désormais dans son poing. J'échangeai un regard perplexe avec Chubs qui fronça les sourcils.
- Lee... Enfin !
- Non, c'est grave. On ne lit pas les lettres des autres.
- Jamais ? demanda Ruby. Et si la lettre contenait une indication permettant de localiser le père de Jack ?
Liam garda le silence. Je soupirai.
- Elle peut avoir raison, tu sais.
Il ne répondit toujours pas, mais aucun de nous -hormis peut-être Zu- ne manqua de noter ses mains tremblantes sur le volant. Je n'avais pas de problème avec le silence, mais celui qui s'était installé était plus qu'inconfortable. Ruby sembla être du même avis comme elle tendit la main pour allumer la radio. Je ne pus retenir une grimace lorsque nous parvins un débat quant au fait que les camps de réhabilitation était une bonne chose. Les enfants qui en seraient sortis prématurément seraient morts. Mouais, seulement d'une balle dans la tête ou de faim. La tension augmenta encore dans la van. Je me demandais quand elle allait finir par exploser. Jamais, je l'espérais. Quand Liam changea de station et qu'un flash info nous apprit que des fugitifs avaient été attrapés à la frontière de la Virginie Occidentale, le peu de couleurs restantes disparurent du visage de Liam.
Un peu plus loin, j'aperçus un bâtiment qui semblait être un motel. Voilà qui devrait nous sauver la mise. Je m'appuyai entre les sièges avant et passai un bras autour du cou de Liam. Mon objectif était plus de le détendre que de faire une pause.
- Comme on arrivera vraisemblablement pas à East River aujourd'hui... Lee chéri, on pourrait s'arrêter pour la nuit ? Il y a un motel là-bas. Et puis... vous savez que la petite canadienne que je suis n'a jamais mis les pieds dans un véritable motel américain ? Alors... va falloir me montrer.
A ma grande déception, je ne parvins même pas à lui tirer un sourire. Depuis que nous nous connaissions, Liam et moi, nous n'avions pas arrêté de nous charrier sur nos accents respectifs, d'autant plus que son accent du Sud était encore plus marqué que mon accent canadien comme on me l'avait confirmé.
Chubs se pencha à son tour.
- Elle a raison. On ne peut pas passer toute la nuit sur la route. On est trop facilement repérables.
Silence.
- D'accord, finit-il par soupirer avec un enthousiasme plus que forcé. Montrons ce qu'est un vrai motel américain à la petite canadienne de la banquette arrière.
Ma stratégie n'avait pas vraiment fonctionné. Même pas du tout. Enfin si... un peu.
Liam semblait n'en avoir qu'après Ruby, et tentait de donner le change avec Chubs, Zu et moi, mais même la petite Jaune ne semblait pas le trouver convaincant. Nous étions tous allés nous doucher alors que Liam nous avait informés qu'il irait demain. Et il était simplement aller se coucher sur le lit improvisé qu'il s'était fait par terre.
La chambre de motel ne comptait que deux lits d'une personne et nous étions cinq. Nous avions convenu de laisser l'un des lits à Zu, alors que Ruby et moi prenions le deuxième. Les garçons dormiraient par terre, malgré les protestations de Chubs. J'avais dû me retenir de proposer que Ruby dorme avec Zu et moi avec Chubs. C'aurait été bizarre. J'osais espérer que Chubs me connaissait suffisamment pour ne pas qu'il se soit fait des idées, mais je ne l'avais de toutes façons pas proposé. Et puis ça n'aurait pas été sympa de laisser Liam dormir par terre tout seul.
Mais avoir Ruby à coté de moi... C'était bizarre. Ce n'était pas tant le fait qu'elle soit pratiquement une inconnue pour moi qui me gênait, mais plutôt... le fait qu'elle soit une fille. Oui, j'étais bien consciente que c'était étrange mais j'aurais été plus à l'aise avec un garçon. Probablement à cause de Christian. Pendant des jours, j'avais dormi uniquement avec lui, alors j'aurais préféré être avec Liam ou Chubs. Et puis il y avait quelque chose qui me mettait mal à l'aise avec Ruby. J'ignorais quoi, exactement, hormis le fait qu'elle soit une fille. Probablement ma jalousie qui parlait, comme l'autre jour.
Sur un fond de ronflements appartenant à Chubs et Liam -mais à Chubs surtout-, je me tournai sur le coté pour faire face à Ruby. Elle n'était vraiment pas très grande, mais comme nous étions mises nos visages étaient à la même hauteur et son souffle me chatouillait la peau. J'ignorais si elle dormait déjà ou non. J'ouvris les yeux pour l'observer. Une peau très claire, des cheveux si foncés qu'ils paraissaient noirs dans la lumière presque inexistante de notre chambre, des lèvres pleines et un visage rond. Elle était plutôt jolie. Et ces yeux verts que j'aurais vu si elle avait eu les yeux ouverts n'auraient fait que rajouter à son charme. Elle était clairement plus jolie que moi avec mes yeux marrons banales et mes cheveux blonds toujours sales. Oui, voilà ce qui me gênait avec elle.
Ma jalousie devait parler.
Nous étions bien ici, pour cette nuit. J'avais pu prendre une douche alors que je n'avais plus pu le faire depuis une éternité ; j'avais même oublié ce que ça faisait de se sentir propre. Et je dormais dans un vrai lit confortable. Je me doutais que les lits de motel n'étaient pas les plus confortables qui soit mais c'était toujours mieux que le sol, les matelas gonflables ou les matelas pleins de punaise de Caledonia. Il fallait que j'en profite. Que je me détende.
Avec un soupire, je remontai la couverture sous mon menton en me retournant de nouveau dos à Ruby. Je fermai les yeux et tâchai de m'endormir.
