Trois nouveaux textes, pour des sorcières que je n'avais pas encore écrites dans ce recueil.
Angela - Chez soi
Angela est une enfant perdue. De son lieu de naissance, de l'endroit où elle a grandi, elle ne se souvient de rien ou presque. Une odeur nostalgique, des tâches de couleur floues dansant devant ses yeux, rien de concret. Qui étaient ses parents, elle ne le sait pas. Les raisons de son abandon sont un mystère, bien que les possibilités soient nombreuses. Probablement, ils étaient de simples humains effrayés mais il est tout aussi possible qu'elle ai été la fille d'une sorcière ou d'un enchanteur.
Un jour, la Doyenne la trouve et lui montre le monde des sorcières. La Doyenne trouve toujours les petites sorcières égarées pour s'assurer qu'elles puissent vivre à l'abri des soldats de Shibusen et des humains qui voudraient les manipuler, du moins, c'est ce que lui disent ses aînées.
Dans le monde des sorcières, des maisons colorées s'entassent, empilées les unes sur les autres et les rues pavées s'entortillent autour de la grand-place pour former un labyrinthe parsemé d'impasses et de petites alcôves où l'on peut se cacher. Au rebord des fenêtres poussent toutes sortes de plantes magiques aux parfums et formes étranges, embaumant l'air d'une aura mystérieuse, se mêlant au fumet des chaudrons bouillonnant sur le feu. La ville est remplie de murmures, d'incantations prononcées à mi-voix et de rumeurs chuchotées de bouche à oreille. Toute cette agitation qui monte au cours de la journée pour atteindre son apogée dans la soirée, avant que les sorcières ne repartent pour jouer de mauvais tours dans l'autre monde, lui font presque se sentir chez elle.
Dans les trous entre deux maisons en briques, Angela joue à cache-cache avec d'autres enfants et ce n'est pas de la triche quand elle disparaît ou que l'une de ses amies s'envole et se perche sur un toit, bien cachée derrière une cheminée. Elles passent leurs matinées à courir dans les ruelles, provoquant un boucan monstre en tapant les pierres de leur petits pieds, jusqu'à être essoufflées. Elles chipent des fruits exotiques sur un étalage mal gardé et se font menacer par la milice des sorcières de se faire envoyer en procès comme les sales petites voleuses qu'elles sont.
Les apprenties sorcières vont régulièrement en classe, jouent et entraînent leur magie, apprennent l'histoire de leur peuple. Puis le soir elles se séparent lorsque leurs mères viennent les chercher, pour celles qui ont encore des mères. Angela, évidemment, n'a pas de maison où rentrer.
De nuit, la ville est beaucoup moins joyeuse, même si les étoiles dans le ciel noir sont jolies à regarder. Quand il fait si sombre, elle n'a pas besoin d'être invisible pour qu'on ne la remarque pas mais elle ne peut s'empêcher de voir, elle, les choses terribles qui peuvent arriver en ces heures nocturnes où les plus dangereuses sorcières circulent librement. Des rixes ont parfois lieu et il n'est pas rare de trouver du sang frais sur le sol, ayant coulé à la suite d'une dispute entre magiciennes ou d'une rencontre avec les membres de Shibusen. La magie noire file dans l'air, épaisse et collante, tel un nuage de poison, elle s'étend sur la ville endormie. Dans certains recoins se cachent de vilaines bêtes, peu réjouies de devoir partager leur territoire. De temps en temps, on peut même y trouver une vieille sorcière sale et à moitié folle, abandonnée par ses consœurs, mendiant quand elle n'injurie pas les passants, chantonnant une comptine oubliée quand elle ne se tord pas de douleur à cause des siècles de souffrance passées.
Il ne fait pas bon de se promener par ces temps mais elle n'a pas d'autre choix, alors elle continue de marcher, toujours plus loin chaque nuit, à la recherche d'un petit coin de paix où se reposer.
Un jour, Angela s'éloigne trop et atterrit dans le monde des humains. Elle essaie de se rappeler les mots secrets et les signes qu'on lui a enseigné pour ouvrir la porte mais ne se souvient de rien.
Très vite, elle se fait capturer par un groupe d'humains cherchant à tirer bon prix d'une petite sorcière. Elle s'enfuit. On la pourchasse, elle se fait capturer à nouveau, s'enfuit encore. Les adeptes de sorcellerie et les criminels ne manquent pas, alors elle n'est jamais à l'abri bien longtemps.
Quand elle est libre, cependant, Angela prend le temps de regarder autour d'elle, d'observer le monde tourner et les formes du paysage se transformer en tâches colorées qui l'emplissent d'une nostalgie incompréhensible. Elle cherche quelque chose, bien qu'elle ne sache pas quoi.
Finalement, d'autres sorcières la trouvent et la ramènent dans leur monde. Cette fois-ci, Angela retient bien la manière de regagner la ville secrète des sorcières au cas où elle devrait à nouveau s'égarer. Avec plaisir, elle retrouve les rues familières et les costumes excentriques de ses semblables. Pourtant, quelque chose manque.
Il ne faut que quelques semaines avant qu'elle ne se retrouve à nouveau dans le monde des humains, de manière involontaire ou non, elle-même n'en est pas sûre. Elle cherche encore, sans savoir quoi. Peut-être est-ce simplement parce qu'Angela est une enfant égarée.
Lisa/Arisa - Fermeture
Lorsque les portes de Chupra Cabra se referment pour la journée, elles s'effondrent presque de concert sur un canapé. Jouer les hôtesses pour des clients déprimés, pervers, soûls, en mal d'amour ou les quatre à la fois demande beaucoup d'énergie. Le gérant rouspète mais les laisse faire et s'occupe d'emmener les verres d'alcool vides à la cuisine pour s'atteler à la vaisselle.
Affalées l'une sur l'autre, Arisa joue avec les cheveux de Lisa qui baille en étirant ses jambes et ses bras pour se débarrasser de la fatigue accumulée. Quand le gérant revient pour finir de débarrasser leur table encore encombrée, il les pousse à se rendre au vestiaire au lieu de traînasser davantage, c'est qu'il faut fermer boutique.
Blair est partie depuis longtemps et elles ont la pièce pour elles seules. Par jeu, elles se font la grimace en se démaquillant devant le même miroir. Lisa pince sa camarade pour l'agacer et reçoit un coup de coude dans la hanche en retour. Sans se vexer, elle met la main aux fesses d'Arisa , qui riposte d'une claque sur son bras.
« Ugh. Ma parole, tu es plus dévergondée que mes pires clients. Ce n'est pas vraiment le moment. »
Lisa hausse les épaules en sifflotant, avant de lui envoyer un baiser du bout des doigts. Rassemblant ses affaires, Arisa se cache derrière un rideau pour se changer. Sa camarade s'assied sur un tabouret à roulette pour retirer ses bas tout en tournant lentement dans un sens puis dans l'autre pour se distraire.
« Quel est le problème ? Il n'y a que nous ici. »
Arisa n'est certainement pas prude, c'est juste que parfois, elle ne veut pas danser au rythme donné par Lisa. Cependant, elle ne peut jamais lui en vouloir longtemps pour ses vilains jeux non plus. Elle ouvre le rideau d'une main pour la regarder en face, l'autre tenant sa robe à moitié défaite.
« Tu peux m'aider avec ma fermeture-éclaire ? Je crois qu'elle est bloquée. »
Lisa sourit et la suit sans se faire prier.
La Doyenne, Free - Œil pour œil
« Pourquoi as-tu fait ça ? »
De derrière les barreaux, il la regardait silencieusement, une lueur rebelle dansant dans ses yeux si différents l'un de l'autre. La Doyenne souffrait encore du vide terrible de son globe troué, recouvert par de multiples bandages. Ses suivantes avaient bien essayé de récupérer son œil perdu mais rien n'avait marché, l'organe avait déjà fusionné avec le corps de cet homme lorsqu'elles l'avaient attrapé.
Immédiatement, il avait été condamné à l'enfermement à perpétuité pour son crime, ne pouvant évidemment pas être exécuté. Bien qu'elle doutait de pouvoir apprendre ses raisons, elle avait tout de même tenu à lui rendre visite pour obtenir des informations.
Pendant un temps, elle revint chaque année lui poser cette même question, se heurtant chaque fois à ce visage muet et obstiné.
« Était-ce par peur de la mort ? Ou pour protéger plus efficacement tes frères loups ? Cherchais-tu juste la puissance ? Ou avais-tu besoin de posséder un de mes sorts en particulier ? »
Après une demi-douzaine de visites, elle se lassa cependant. Lorsqu'elle vint le voir pour la septième fois, une centaine d'années ayant passé depuis son emprisonnement, ce fut pour lui apporter des nouvelles du monde extérieur.
« Les loups-garou sont menacés d'extinction depuis quelques temps, tu sais ? Alors Shinigami a interdit leur chasse et lancé des mesures de protections à leur encontre. Comme c'est absurde, dire qu'il était le premier à les menacer auparavant. Penses-tu qu'un jour il pourrait en être de même pour les sorcières si celles-ci venaient à se raréfier ? Je me le demande... Bien sûr, tant que je serais en vie, je ne laisserais pas les choses en arriver à ce point là. »
Cela aurait été plus facile si elle avait été en possession de ses deux yeux mais elle ne le mentionna pas, peut-être par fierté ne voulait-elle pas avouer la présence de cette faiblesse qu'il avait créé en la défigurant.
Un nouveau siècle passa avant qu'elle ne revint lui poser à nouveau la maudite question. Un soupir s'échappa des lèvres obstinément serrées de l'homme-loup et elle crut enfin pouvoir avoir une réponse.
« Après tout ce temps, vois-tu... Je crois bien que j'ai oublié. »
