Minuit — Elka et Médusa

Minuit approchait lorsque Elka acheva de narrer son rapport à Médusa. Elle espérait pouvoir enfin aller se coucher peu après mais cela dépendrait des plans de l'autre sorcière. Si celle-ci avait des questions, décidait de préparer le champ de bataille pour leurs prochains objectifs ou avait de nouveaux ordres à donner à sa petite troupe, cela pourrait durer encore une bonne heure au moins.

Comme elle le craignait, Médusa avait à redire sur l'exposé de sa consœur et lui demanda de préciser certains points. Se retenant de rouspéter, Elka s'exécuta.

Tout en l'écoutant, Médusa hochait légèrement la tête et quand Elka eut fini, elle resta silencieuse, l'air songeur. Pendant près d'une minute, Elka attendit qu'elle ajouta quelque chose ou lui demanda simplement de décamper mais Médusa ne bougea même pas.

« Médusa ? » questionna finalement Elka.

Cela la fit sortir de sa rêverie, elle cligna plusieurs fois des yeux avant de bailler. Elle marmonna quelque chose d'inintelligible tout en fouillant dans les parchemins sur lesquels elle avait gribouillé diverses notes pour elle-même.

« Peut-être devrais-tu aller te coucher », considéra Elka en regardant plus attentivement le corps fluet de gamine que Médusa possédait.

Elle n'y pensait pas généralement, car celle-ci gardait sa prestance et son aura de sorcière malgré son apparence juvénile, cependant le corps restait celui d'une enfant et était soumis à ses limites physiques. Médusa fit la moue mais rangea ses affaires et se dirigea vers son lit de camp. Elle frissonna avant de se mettre sous la couverture et un éternuement la secoua. Sans réfléchir, Elka lui tendit un mouchoir. Après l'avoir regardé un instant, Médusa le prit et se moucha.

« Quel corps embêtant », se plaignit-elle en s'allongeant.

Pourtant, elle s'en accommodait bien et profitait de ce déguisement pour aller à sa guise sans attirer l'attention. Elka aurait pensé qu'elle s'amusait énormément ainsi, à foutre le monde en l'air sous ces traits innocents, sans que personne d'autre que ses complices ne s'en rendirent compte.

En voyant la couverture glisser légèrement, elle la remit en place, bordant sa tortionnaire le plus naturellement du monde. Scène surréaliste. Le regard glacial qu'elle reçut la fit cependant s'arrêter et lever les mains en l'air pour montrer patte blanche. Elle ne fut pas longtemps fixée ainsi, heureusement, puisque les paupières trop lourdes de Médusa se fermèrent rapidement et qu'elle s'endormit totalement quelques secondes plus tard. Dans son sommeil, sa respiration d'enfant paisible aurait trompé n'importe qui mais peut-être était-ce la seule chose sincère chez elle en cet instant. Elka s'éclipsa sans un bruit.


Des bonbons — Kim et Angela

« Mifuné m'a dit que voler c'était mal. »

Kim leva les yeux au ciel et tapota la tête d'Angela.

« Évidemment que c'est mal mais ce n'est pas ce que nous sommes en train de faire. Il s'agirait plutôt d'emprunter. Tu vois, le buffet sera accessible à tout le monde, donc nous ne faisons que prendre un peu d'avance. »

Angela plissa fortement les sourcils, plongée dans une intense réflexion.

« Pourquoi on ne mange pas avec tout le monde alors ?

—Tu connais les vieilles sorcières ! Elles gardent les meilleures choses pour elles-même. Et les gourmets de Shibusen ne sont pas mieux, tout va donc partir très vite. Aussi, si on veut pouvoir manger de bons petits plats et hors d'œuvres, il faut attaquer les premiers. »

La petite sorcière avait l'air presque convaincue maintenant.

« Tu veux manger de bonnes choses, n'est-ce pas Angela ? »

Elle acquiesça et Kim sourit, satisfaite.

« Alors rends-toi bien invisible des pieds à la tête et glisse-toi jusqu'au buffet pendant que je fais le guet. »

Ni une ni deux, sa complice était partie et Kim se mit à surveiller les entrées de la salle de réception et les mouvements des serveurs et cuisiniers. L'un d'eux vint passer un peu trop près de l'endroit où semblait s'affairer Angela mais elle attira son attention avec tout le tact et charme dont elle était capable et celui-ci s'éloigna dans la minute qui suivit, un peu embarrassé.

Kim entendit ensuite de légers bruits de pas et Angela réapparut bientôt devant elle, lui montrant son butin. Kim l'observa d'un air dubitatif.

« Oui, alors pour l'efficacité, c'était parfait, par contre, si tu pouvais prendre autre chose que des bonbons la prochaine fois... »


Errance — Crona

Crona arpentait les rues labyrinthiques de la ville des sorcières, de son habituel air perdu. C'était un lieu à la fois familier et étranger, pour les enfants de sorcières qui n'avaient pas reçu le moindre pouvoir. Certaines magiciennes voyaient d'ailleurs d'un mauvais œil leur venue dans ce monde clos, protégé des regards extérieurs. Malgré cela, madame Médusa l'emmenait régulièrement à ses côtés lorsqu'elle avait besoin d'y passer, lui donnant ainsi le droit de visiter ce lieu à part.

Comme beaucoup de choses, cela faisait naître des questions sans réponses dans son esprit agité et peureux. Des questions qu'il aurait sûrement mieux valu ne jamais se poser. Par exemple, à quel point sa vie aurait-elle pu être différente si Crona avait été une sorcière. C'était une interrogation dangereuse, parce que Crona ne savait absolument pas si madame Médusa aurait préféré les choses ainsi ou non, ni si cela aurait grandement changé son destin. Or, les incertitudes en rapport avec sa mère ne faisaient pas bon ménage, tout était plus simple lorsqu'il y avait une réponse simple à la clé. Obéir à madame Médusa pour que tout se passe bien. Tuer ceux qui l'attaquaient pour survivre. Manger des âmes pour gagner en force et ne pas se faire tuer par les prochains assaillants. Ignorer Ragnarok lorsqu'il l'embêtait pour qu'il s'arrête. Le dernier point ne marchait pas très bien, malheureusement et Crona avait ses doutes quand à ses capacités à comprendre exactement ce que madame Médusa attendait de sa progéniture.

Elle s'était aujourd'hui rendue dans une boutique étrange, tenue par une sorcière qui avait refusé que Crona entra. La seule chose que madame Médusa lui avait alors dit était qu'elle aurait probablement fini son affaire dans une heure. Ragnarok, qui ne tenait jamais en place, en avait évidemment conclu qu'elle leur donnait quartier libre, puisqu'elle ne leur avait pas demandé d'attendre sur le pas de la porte. De plus, la vieille sorcière leur avait indiqué de dégager d'un méchant signe de la main, dans le dos de madame Médusa. Elle semblait penser que Crona dérangeait son commerce. Ragnarok avait barbouillé des injures avec un feutre sur le mur de sa maison, en guise de représailles, puis Crona avait entamé sa petite balade dans les rues de la ville.

Après une demi-heure à déambuler, meister et arme se sentaient cependant un peu égarés. Ragnarok avait insisté pour se rendre dans les petites ruelles afin d'observer à travers les fenêtres l'intérieur des maisons des sorcières. Crona, malgré sa terreur à l'idée de se faire repérer, avait vite ressenti une étrange fascination à découvrir ces différents environnements de vie, tous si différents les uns des autres et fermés, barricadés derrières des grillages, volets et vitres en verre brouillé. Un aperçu d'un autre monde inatteignable. À force de se perdre dans ces visions, le chemin du retour semblait cependant difficile à retrouver et arriver en retard n'était évidemment pas permis. Crona fit marche arrière, se mettant à trottiner puis courir pour avancer plus vite, sans trop réfléchir dans sa panique au meilleur chemin.

Ce fut Ragnarok qui, magnanime pour une fois, aperçut la bonne ruelle et l'arrêta à temps. Madame Médusa était déjà sortie de la boutique mais comme elle ne fit aucun commentaire à Crona, elle venait probablement tout juste de finir ses affaires. Tournant un bref instant son regard en arrière avant de la suivre, Crona jeta un dernier coup d'œil à ces espaces inconnus et condamnés à le rester.