Bonsoir ! Voici le chapitre 2 de cette fic sur le point de vue de Luis. Ce sont des scènes toutes inédites présentes ici puisque nous sommes dans une période où Luis n'allait plus au lycée. J'ai essayé d'y voir un peu plus clair sur la personnalité de Luis et il y a des éléments importants ici qui resserviront plus tard dans l'histoire. J'espère que cela vous plaira, au départ je voulais que ce chapitre ait à la fois cette partie plus toute la partie du retour de Luis à Scotto mas cela faisait trop long. En tous cas, au plus j'écris sur Luis, au plus j'aime la complexité de ce personnage même s'il y a des choses qui sont franchement difficiles à écrire.

Chapitre 2 :

180 heures… sur deux mois… le jugement était tombé dans la salle d'audience du tribunal pour enfants où seule sa grand-mère était présente. Son père ne pouvait être vu dans une affaire aussi ridicule avec son fils en première ligne, Luis le comprenait. Bien que tout ait été sous huis clos, il demeurait toujours des risques de fuite avec quelqu'un d'aussi important que son père. Et il l'avait prévenu, plus jamais ils ne reparleraient de cette histoire. Et il avait tenu parole, comme toujours.

Luis n'eut d'autre choix que d'accepter sa sentence et donner son accord pour leur truc pourri qui était censé lui accorder une « deuxième chance dans la vie » grâce à une « solution à caractère éducatif ». Luis avait rendez-vous le lundi-même à la PJJ pour rencontrer l'éducatrice qui suivrait son dossier. La trouille lui vrillait le ventre. Ce qu'il avait fait serait à jamais inscrit sur son casier judiciaire. Exceptionnellement, Luis vint à ce premier rendez-vous sans un de ses parents, c'est sa grand-mère qui le soutint. Un des privilèges dû aux relations de son père. Mais lui aurait aimé qu'il soit là ou sa mère… mais il avait jeté la honte sur sa famille et il devait assumer, ce n'était pas à son père d'assumer ses conneries. Déjà bien heureux que sa grand-mère ait fait le déplacement.

Mme Saraud les accueillit et leur expliqua comment ces deux prochains mois allaient se dérouler. Luis la verrait à la fin de la première semaine pour faire le point puis tous les quinze jours sauf s'il y avait le moindre problème de son côté ou de celui de l'association pour laquelle il allait exécuter ses TIG. Ils n'avaient rien trouver de mieux qu'une association qui accueillait des jeunes transsexuels et homosexuels qui avaient été mis à la rue. Super ! Comme s'il n'en avait pas eu assez avec Antoine/Clara déjà… Mais il ne pouvait rien dire. La décision ne lui revenait pas et comme son père lui avait dit, il fallait se montrer plus intelligent et faire mine de ne pas dénigrer ces… « gens ».

Il s'occuperait du ménage, de la préparation des repas loin des jeunes accueillis puis dans un second temps, selon l'avancement et les progrès que ferait Luis, il servirait les repas aux jeunes… aurait des contacts avec eux.

Ces progrès seraient évalués par Martine Saraud, son éducatrice, mais également par une psychologue. Cela ne plut pas à Luis, seuls les gens faibles et perturbés allaient voir une psy. Mais il n'avait pas le choix non plus.

Sur le chemin du retour, sa grand-mère tenta de lui parler mais il n'en ressentait aucune envie.

« -Ça va mamie, t'inquiètes. C'est juste que je me languis que tout ça soit derrière moi.

-J'aurais aimé que ton père soit avec toi.

-Il travaille. Et ce n'est pas un problème.

-Dans tout ça, il y aura peut-être du … positif, hésita Evelyne Careille. Cela te fera peut-être du bien de voir cette psychologue. »

Qu'est-ce que sa grand-mère voulait dire ? Elle pensait qu'il était faible, qu'il avait besoin de baver sur un canapé pour aller mieux ?

« -Je n'ai pas besoin d'une psy, annonça Luis avec conviction.

-Je ne dis pas que tu en as besoin Luis. Je dis que cela peut faire du bien de se confier à quelqu'un.

-Si j'avais besoin de me confier, j'ai ma famille pour ça, déclara Luis décontenancé.

-Oui, bien sûr… Mais tu ne nous parles pas beaucoup. Alors je pensais que peut-être… Parler à quelqu'un qui a un autre regard et qui… ne vous juge pas, qui n'est pas proche de toi, cela peut être bien.

-Je comprends pas ton délire là mamie.

-Rien, soupira-t-elle, je disais juste ça comme ça. »

Mais quelque chose dans le regard de sa grand-mère le perturbait. Elle croyait vraiment qu'il devrait le faire mais il ne savait pas ce qui pouvait lui faire penser cela. Cela le fit bouillir à l'intérieur. Il lâcha d'un ton plus sec qu'il ne le voulait :

« La prochaine fois, j'irai seul, la présence d'un adulte était uniquement obligatoire pour la première séance, alors ça ira. »

Sa grand-mère sembla sur le point d'ajouter quelque chose mais n'en fit rien. Une habitude familiale, telle mère tel fils ou alors elle savait que cela ne servirait rien avec Luis… il n'aurait su le dire.

Il avait regardé sur internet et l'association marseillaise existait depuis de nombreuses années. Il n'y avait pas vraiment plus d'infos que ne lui avait donné son éduc. Il se rendit sur place le lendemain et demanda à rencontrer Maurice Truelle, le responsable de l'association.

« Bonjour Mr Truelle », annonça Luis, un grand sourire aux lèvres.

Il fallait que son « patron » donne son aval pour qu'il puisse revenir au lycée et reprendre une vie normale après ces deux mois. Donc il montrerait ses meilleurs côtés même si le vieil homme aux cheveux longs et blancs lui donnait l'image d'un excentrique. Après tout, il s'occupait bénévolement de faire tourner une assoc avec des trans machins…. Il devait lui-même être bizarre. Au moins, il n'avait pas l'air d'une pédale. Il tendit sa main que le vieillard saisit.

« -Bonjour. Tu dois être Luis. Je préfère que tu m'appelles Maurice, Mr Truelle c'était plutôt mon père.

-Euh, ok. Alors, qu'est-ce que je dois faire ?

-Tout de suite au boulot, j'adore ! je vais te montrer les locaux. Ici, c'est mon bureau, expliqua-t-il en passant devant une porte grise. Je n'y suis quasiment jamais à part le soir pour faire toute la paperasse terrible des dossiers de subventions… pas un bon moment, je te le dis. »

Cela fit sourire Luis qui avait du mal à imaginer ce type derrière un bureau. Il avait un air un peu trop hippie pour cela.

Il lui montra ensuite les dortoirs où il devrait se rendre chaque matin après la préparation du petit déjeuner.

« -J'espère que tu es efficace dès la première heure le matin.

-Pas de souci, je me lève extrêmement tôt pour mes entrainements et les compétitions, j'ai l'habitude.

-Ah oui, quel sport ?

-Comme si vous ne l'aviez pas lu dans mon dossier ! ricana Luis. Mais, natation.

-Tu n'es pas un dossier Luis, je te l'ai dit moi et la paperasse ça fait deux, c'est tout. Mais oui, tu as raison, je me souviens maintenant. Tu as même un très bon niveau me semble-t-il.

Luis haussa les épaules.

-Troisième au classement régional.

-Et il me dit ça comme il me dirait qu'il a bu un café au petit déj ! C'est pas tout le monde qui est classé aux compet régionales.

-Non, c'est sûr. »

Mais ce n'est pas comme si j'étais premier, pensa Luis sans le dire. Mais Maurice le fixait de ses grands yeux noisette globuleux, comme s'il l'avait entendu.

« Ici, ce sont les cuisines où tu passeras le plus clair de ton temps : préparation, plonge, rangement…. Et lavage des sols… »

Luis remarqua uniquement un pensionnaire, bien plus jeune que lui, vêtu d'une chemise hideuse avec des chats.

Maurice s'aperçut qu'il avait fixé son regard sur lui mais se contenta de rajouter :

« -Et nous avancerons au fur et à mesure, continua-t-il en lui faisant signe de sortir. Compte tenu de pourquoi tu es là, on préfère dans un premier temps te faire faire des tâches qui ne nécessitent pas de contacts entre toi et nos jeunes.

-Je comprends, mon éduc m'a déjà expliqué ça. D'abord comprendre et ensuite se confronter directement, c'est un peu un truc comme ça votre mantra, non ?

-Tu es un gamin intelligent. Je pense qu'on devrait s'entendre. Et si cela t'inquiète, je te rappelle que personne ne sait que tu es ici en TIG. On reçoit beaucoup de jeunes ici, des bénévoles, des services civiques et des TIG donc pas moyen pour les bénévoles et notre petite équipe de savoir de quelle catégorie tu fais partie.

-Ok, tant mieux. »

Cela rassurait Luis, on ne le regarderait pas comme un pestiféré toute la journée en se demandant s'il avait mis le feu à la maison de ses parents.

« -Tiens, ton emploi du temps : 20h par semaine réparties sur les lundis, mardis, mercredis et le vendredi soir. »

XXX

Luis travaillait dur.

Certes, les tâches à accomplir n'étaient ni très difficiles ni très intéressantes mais l'ordre, la routine, le travail un peu physique, cela le connaissait, d'une certaine manière cela lui faisait penser à sa routine sportive : de l'ordre, du maintien, aller au bout… Certes, enlever la crasse des autres n'était pas l'activité la plus gratifiante mais il n'en avait que pour deux mois, cela irait vite. Il n'appréhendait que deux choses : le jour où il devrait être en contact avec les jeunes qu'il n'avait jusqu'à maintenant pratiquement pas vus ou alors de loin. Et avant cela, l'inévitable séance avec la psychologue.

Elle aurait lieu les jeudis après-midi une semaine sur deux. Le mercredi soir, il ne dormit pas de la nuit, qu'est-ce qu'il allait bien pouvoir raconter à cette psy ? Et que verrait-elle en lui ?

La boule au ventre, il pénétra dans le cabinet du Dr Prudin Isabelle. Elle semblait plutôt jeune, la trentaine dépassée.

« -Bonjour Luis. Je vous en prie, asseyez-vous.

-Bonjour. »

Luis hésita, tout respirait le neutre avec ce blanc du mur au plafond et sur le mobilier dans cette pièce très aseptisée. Il finit par s'assoir dans l'un des deux fauteuils en cuir.

« -Bien, nous allons commencer la séance. Comment vous sentez-vous ?

-Bien, mentit Luis. Tranquille. »

Il ne devait surtout pas lui montrer sa nervosité, elle chercherait à comprendre pourquoi il semblait nerveux et lui retournerait le cerveau.

« -Vous vous êtes retrouvés ici car vous avez agressé sexuellement Clara Bommel.

-Oui, enfin, ce n'était pas.. une agression sexuelle, pas vraiment.

-Pourquoi ? Comment appelleriez-vous ce que vous avez fait ?

-Je sais pas, mais une agression sexuelle je trouve ça exagéré pour ce qui était pour moi une blague. Mauvaise, je le reconnais mais une blague.

-Une agression sexuelle qu'est-ce que c'est pour vous ?

-Quand on force une fille… un viol quoi !

-D'accord. Autre chose ?

-Je sais pas moi ! Tout ce que je sais c'est que je ne voulais pas l'agresser sexuellement, c'est tout ce que je dis.

-Alors le but c'était quoi ?

-Je vous l'ai dit, c'était juste une blague.

-Et c'était quoi cette blague ? qu'est-ce qui vous faisait rire dans cette blague ?

-J'en sais rien, c'est juste…. C'est bizarre. C'est une nana et un jour elle dit que c'est un mec. Alors avec les potes, ça nous faisait rire.

-Ça vous faisiez rire. D'accord. Et votre camarade, a-t-il ri ?

-Non, ok mais en même temps, c'est elle qui a commencé à en parler. Elle s'est mise sur tous les réseaux, devant tout le monde à se couper les cheveux et à dire que c'était un mec. On sait à quoi on s'expose quand on fait ça. Je n'ai pas été le seul à faire et dire de la merde sur elle.

-Et… Est-ce normal pour vous que les gens fassent ça ? l'interrogea-t-elle d'un ton neutre en écrivant.

-Normal ou pas ça change quoi ? Personne ne réagit bien quand vous annoncez des choses comme ça ! Alors si vous le dites à tout le monde, faut pas vous étonner que ça vous retombe dessus, c'est tout ! »

Elle n'arrêtait pas de prendre des notes. Luis se demandait ce qu'elle pouvait bien écrire dans son petit carnet. Mais en même temps, il fallait bien qu'il se justifie de ce qu'il avait fait.

« -Est-ce que vous comprenez pourquoi vous avez été condamné ?

-Oui, parce que je suis allé trop loin.

-En quoi ?

-Pardon ?

-En quoi êtes-vous allé trop loin ?

-Je…. »

Que pouvait-il bien répondre à ça ?

« -J'en sais rien.

-Vous disiez tout à l'heure qu'il s'affichait sur les réseaux. Vous l'avez donc vous aussi affiché, sans sa chemise. Quelle est la différence d'après vous ?

-C'était son choix, annonça-t-il au bout de quelques minutes, les yeux baissés. Là c'était le mien. »

Luis n'aurait pas aimé qu'on lui fasse ça mais il n'avait même pas réfléchi, il n'avait tellement pas aimé la manière dont elle l'avait humilié. Mais ça il ne le dirait pas à la psy.

« -Oui. Exactement, vous n'aviez pas son accord pour faire ce que vous avez fait, ni lui enlever sa chemise, ni poster cette vidéo. »

Elle remplit encore son carnet et lui posa ensuite des questions sur son Travail d'intérêt général.

L'heure était finalement passée assez vite même si cela n'avait pas vraiment été agréable.

XXX

A la fin de la semaine, Maurice vint le voir après la dernière plonge du soir.

« -Tu es plutôt intrigant Luis.

-Moi ? Pourquoi ?

-J'en ai vu passé des jeunes en TIG ici. Souvent tellement homophobes qu'ils ne voulaient même pas toucher le verre où avait bu un des jeunes car il pensait qu'il pouvait attraper le sida, d'autres très paumés. Et le plus souvent assez récalcitrants, ne voulant pas faire toutes les tâches, y allant à reculons par déni de l'autorité, des fois parce qu'ils ont déjà l'impression d'avoir trop fait le larbin pour leurs frères et sœurs, ou ont trop vu leurs parents le faire... Et puis, il y a des gamins plutôt immatures qui ont été un peu trop couvés par de riches parents, il y en a peu mais il y en a et du coup les « basses » besognes, c'est pas trop leur truc. Et toi, qui es-tu Luis ? Tu as fait ton taff, toute la semaine, de manière autonome, toute l'équipe et les bénévoles ont dit que tu n'étais pas bavard mais que tu faisais bien ton boulot et sans jamais rechigner.

-Ben déjà je n'ai pas de frères et sœurs donc je ne fais le larbin de personne, mes parents sont riches alors non je ne les ai jamais vus faire ça non plus et je ne sais pas je suis habitué à travailler dur pour obtenir des résultats avec le sport. On n'a rien sans rien. Et je ne sortirai pas d'ici tranquille si je ne fais pas bien mon taff alors… C'est donnant donnant !

-Je savais que tu étais intelligent. Bon week-end alors et merci, bon boulot.

-Bon week-end. A lundi ! »

Luis éprouva une sorte de fierté aux mots de Maurice. Certes, ce n'était pas grand-chose mais son travail avait été reconnu. Finalement, peut-être que ces deux mois moins une semaine allaient passer vite et que bientôt, tout cela ne serait qu'un mauvais souvenir.

XXX

Luis n'aimait pas faire le ménage dans les dortoirs. Non pas pour le ménage en lui-même, ce n'était pas la panacée mais il avait l'habitude de le faire chez lui, ses parents étant souvent absents et il aimait aider sa mère quand elle était présente. Mais il avait du mal à voir les quatre affaires qui trainaient sur les lits, les bureaux. Tout était si impersonnel. Dans sa chambre, tout était décoré, il avait même des affichettes dans son casier du lycée, il arborait ses passions. Ici, tout n'était que temporaire, ces jeunes vivaient là pour la plupart uniquement le temps de pouvoir se débrouiller par eux-mêmes et obtenir un appart, une chambre, un chez eux. Il y avait quelque chose de triste dans tout ça, quelque chose qui même s'il ne savait pas pourquoi, serrait la gorge de Luis.

Il avait beau savoir qu'ils s'étaient mis dans la merde tout seul en choisissant un mode de vie que leurs parents ne pouvaient pas accepter, il se demanda pourquoi ils s'infligeaient ça…

Au bout de la troisième séance, sa psychologue chercha à savoir s'il était prêt à rencontrer les jeunes de l'association. Elle lui posa des questions sur sa vision de la transsexualité. Il avait bien retenu la leçon et dit la vérité : au fond il s'en fichait, cela ne le regardait pas, même s'il ne comprenait pas. Il avait compris qu'avec sa psy il valait mieux être honnête et ne pas chercher à dire ce qu'elle voulait entendre il valait mieux enrober un petit mensonge d'une grande vérité.

Quand le lendemain il fut reçu par son éducatrice, elle lui annonça que compte tenu des entretiens avec sa psy et Maurice, ils avaient décidé qu'il était temps de le mêler aux jeunes.

Luis sentit son estomac se nouer. Cette étape, il allait falloir la passer…

Son père et sa mère restèrent à la maison ce week-end-là. Il avait passé beaucoup de temps avec eux, il s'en trouva remonté à bloc, heureux. Sa mère possédait cette douceur dans laquelle il aimait se fondre, une douceur qu'il ressentait parfois en lui mais qu'il ne montrait qu'à elle et sa grand-mère et encore, pas tout le temps. Car un homme n'était vraiment pas fait pour cela et ne pouvait se montrer tendre en présence de femmes en-dehors des proches ou de personne de sexe masculin, proches ou non d'ailleurs.

Le dimanche après-midi, il courut avec son père, lui-même étant un ancien sportif de haut niveau, ils firent la course jusqu'au vieux port et son père y mit tellement d'énergie, qu'il le laissa gagner.

« -Ah, pas encore prêt à battre ton vieux père ? Tu te ramollis Luis, va falloir s'entrainer. Tu passes trop de temps sur tes jeux vidéo ».

Il n'avait joué qu'une fois par semaine aux jeux vidéo depuis le début des TIG, il n'avait pas le temps. C'est vrai que son entrainement en avait pâti mais il n'avait pas le choix. Mais son père ne voulait pas en entendre parler, il le lui avait dit. C'était son bordel, il l'assumerait seul.

« -Dès le mois de juillet, je reprendrai les entrainements deux fois plus.

-J'y compte bien, Luis. Allez, petite foulée jusqu'à la maison, go ! » cria-t-il en lui mettant une tape affectueuse dans la tête et se faufilant devant son fils pour avoir une courte avance.

Heureux de passer du temps avec lui, il ne fit pas cas de la petite voix dans sa tête qui lui disait que rien de ce qu'il faisait n'était jamais suffisant pour son père…

XXX

Il prépara le petit déjeuner des jeunes et dû aller au service. Il était préposé au chocolat chaud. Plusieurs jeunes s'approchèrent avec leur bol. Il appliqua soigneusement les consignes : bonjour/ un sourire et surtout aucun commentaire, aucune moquerie, sinon il repartirait de zéro. Il avait quand même eu du mal à se retenir quand un « mec » s'approcha de lui habillé en nana, maquillé mais qui avait de la barbe, une pomme d'Adam qui ne laissait aucun doute sur son sexe. Il pensait à sa liberté retrouvée dans un mois maintenant pour trouver la force de ne pas tout laisser en plan.

Toute la semaine ressembla à ce premier matin et il commençait à s'habituer à ces looks bizarres qu'il voyait parfois sur un mec très efféminé, ou sur une nana à la coupe garçonne. D'autres nanas étaient super jolies, quel dommage qu'elles étaient lesbiennes franchement. Mais s'il les observait de loin et leur servait leur chocolat ou leur repas du soir quand il travailler le vendredi en soirée, il ne s'approchait jamais d'eux. Que les cas sociaux restent à distance, pensait-il.

Son rendez-vous du vendredi avec l'éducatrice se focalisa sur les compétences qu'il employait pour son TIG. Maurice avait apparemment fait une belle évaluation sur les aptitudes de Luis et son investissement. Il aimait bien ce vieil excentrique bizarrement. Et il n'avait pas envie de le décevoir.

Ils reparlèrent d'Antoine, du préjudice qu'il lui avait causé. Il convenait qu'il avait dû lui faire du mal. Et il comprenait que d'apporter son aide à des jeunes dans la même situation que lui, même pire, cela venait en quelque sorte rééquilibrer la balance du mal qu'il avait fait. Même si cela ne venait pas réparer le mal fait à Antoine lui-même. Il avait prévu de s'excuser auprès de lui à la rentrée, afin que tous les deux puissent passer à autre chose. La psychologue avait a priori émis un avis plutôt favorable sur son comportement et le recul pris sur les dommages qu'il avait causés. Mais il y avait encore du chemin à faire selon Martine. Ceux qui le suivaient avaient aussi dénoté un malaise. Il contournait certaines thématiques dans ses discussions avec la psychologue et il était sérieux avec les jeunes à l'association mais ne semblait pas prêt à échanger avec qui que ce soit et cela les faisait se questionner. Luis commençait à en avoir marre. Ils voulaient quoi ? Il passait déjà du temps à leur sourire le matin à tous ces dégénérés, il allait devoir faire quoi pour qu'on le laisse tranquille ?

Ils terminèrent l'entretien sur l'avenir professionnel de Luis, qui faisait tout autant partie des enjeux.

« -Vous savez très bien à quoi je me destine non ?

-Non, comment le saurais-je ? Nous n'en avons pas encore parlé.

-Je veux devenir nageur professionnel.

-C'est bien ça Luis, tu as de la rigueur, de grandes capacités, et quand on a la passion c'est important.

La passion…. Avait-il vraiment la passion de nager ? Il était plutôt doué, ils étaient tous sportifs les Careille. Mais avait-il le frisson chaque fois qu'il gagnait une course ? Non, il aimait que cela le rende populaire auprès des autres, c'était tout.

-Luis, tu souhaites ajouter autre chose dans tes projets professionnels ?

-Pourquoi vous me demandez ça ? Vous avez vu mes notes ?

-Tu as le droit d'avoir envie de faire autre chose que ce en quoi tu es très doué, c'est tout. Et tes notes ne sont pas excellentes mais tu es loin d'être nul. Quel investissement tu mets dans ton travail scolaire ? Si tu passes beaucoup de temps à t'entrainer, tu dois délaisser un peu tes cours.

-Oui, c'est vrai mais de toutes façons, c'est pas vraiment mon truc l'école. Les maths, je ne comprends rien, l'anglais je ne sais pas le parler et le français, je fais plein de fautes… »

Tom le lui avait dit qu'il était nul. Pourquoi pensait-il d'un coup à la crevette ? D'où il sortait lui ? Cela le perturba, ce que remarqua Martine.

« -Tu ne dois pas dire cela. Tu es un jeune homme intelligent. Et avec du travail, il n'y a aucune raison que tu n'arrives pas à avoir ton bac et même envisager des études si jamais tu le souhaites. Penses-y Luis. Aucun de nous n'a son avenir tout tracé à 16 ans tu sais… »

Luis passa son week-end à cogiter. Il se mit à bosser les cours par correspondance qu'avait mis en place sa mère pour lui. Ses parents eurent l'air content de le voir bosser. Il n'y avait pas que du négatif dans ce TIG finalement….

XXX

A l'association, il nettoyait le dortoir lorsqu'il remarqua que la salle de bain était fermée de l'intérieur. Ce n'était pas normal, tous les jeunes étaient en cours ou en extérieur à cette heure de la matinée, jamais dans la chambre.

Il toqua. Pas de réponse.

Luis eut une mauvaise intuition. Un des lits était celui du tout premier jeune qu'il avait vu ici. Il le savait car il avait reconnu la chemise ignoble avec des chats qu'il portait souvent sur le premier lit de droite. Il sut, que personne ne lui demande comment, mais il sut que c'était lui qui était enfermé dans cette salle de bain. Il appela tout de suite Maurice, tout en tentant de défoncer la porte avec son épaule. Il prévint Maurice qui lui assura qu'il arrivait tout de suite et alors qu'il l'entendit raccrocher, il réussit à ouvrir. L'image qu'il vit à ce moment-là, saisissante… le jeune avait une lame de rasoir dans la main et s'entaillait les veines du poignet droit. Il le lui saisit et compressa pour arrêter le début d'hémorragie. Il n'avait pas l'air d'être entaillé profondément mais il serrait, serrait, tout devenant abstrait autour de lui, ne voyant plus que ce sang qu'il devait arrêter de laisser couler et le regard de ce jeune, vide. Maurice arriva. Il annonça que les pompiers arrivaient. Il compressa à son tour, fit lâcher Luis et lui demanda de sortir attendre les pompiers pour leur montrer le chemin. Tel un automate, Luis obéit. Au bout d'un certain temps, 5, 10, 15 ou 40 minutes, il n'aurait pu le dire, les pompiers furent sur place. Il les emmena directement sur les lieux. Maurice partit avec eux et laissa Luis avec la pédopsychiatre de l'association.

Elle ne le laissa rentrer chez lui qu'une fois qu'elle fut sûre que le choc était passé, elle appela sa mère qui vint le chercher.

« -On ne peut pas le laisser là-bas, tu te rends compte, dit-elle à son mari.

-On n'a pas vraiment le choix à vrai dire. »

Luis les entendait, ses parents, se disputer à cause de lui et il ne voulait pas de ça. Il savait que son père n'aimait pas quand sa mère le contredisait. Cela ne correspondait pas à ce qu'il attendait de son épouse et il ne voulait pas qu'il s'énerve contre elle car elle était si sensible qu'il voyait combien cela la faisait souffrir quand il lui arrivait rarement bien sûr de lui parler mal. Luis sortit de sa chambre.

« -ça va, ne vous inquiétez pas. J'étais un peu sous le choc mais ça va. Après tout, j'ai géré la situation. »

Sa mère le prit dans ses bras.

« -Tu as été formidable mon fils.

-Oui, c'est vrai, Luis, tu as fait ce que tout grand homme ferait, tu as réagi avec efficacité et flegmme. Bravo. »

Luis vit de la fierté dans les yeux de son père et il se sentit plus léger.

« -Et je pense qu'ils devraient le reconnaitre et abréger ton TIG. Je vais parler avec le juge qui s'est occupé de toi, Michel nous arrangera un rendez-vous. Tu as largement payé ta dette à la société. Ce calvaire ne devrait plus durer longtemps. »

Luis ne retourna à l'association que le lundi suivant. Maurice le reçut dans son bureau.

-Luis, je tiens à te remercier. Samira… si tu n'avais pas eu la présence d'esprit de réagir comme tu l'as fait, qui sait ce qu'il se serait passé ?

-Il…il va bien ? ou elle va bien ? On ne sait jamais trop avec… eux.

-Luis, la transsexualité n'est pas une maladie, soupira Maurice. Ce sont des gens aussi. Elle va bien. Samira est une fille même si elle s'appelle en réalité Kader. Elle n'a que 14 ans… Elle a été jetée à la rue, sans rien, par son propre père qui lui a craché dessus en lui disant qu'il n'était pas son fils. Est-ce que tu peux imaginer ça ? »

Luis sentit son cœur se serrer… C'était horrible. Mais comment « Samira » faisait pour continuer de faire ça ? Il ne pouvait pas simplement être Kader et arrêter de faire du mal à son père ? Mais qui avait le plus mal ? Lui ou Kader-Samira qui venait de tenter de se suicider ?

« -Samira souhaite te remercier Luis.

-Ce n'est pas la peine, je n'ai fait que ce que tout le monde aurait fait dans cette situation. Quand j'ai vu sa chemise avec les chats, j'ai su que c'était Samira.

-Je savais que tu étais un garçon intellligent, je l'ai tout de suite su. »

Le regard de Maurice le mit mal à l'aise, un regard fier, vraiment fier, qu'il ne méritait pas. S'il savait ce que pensait Luis de tous ses petits protégés…

« -Je peux retourner au travail ?

-Luis ?

-Oui ?

-Non, rien. »

Maurice le regardait aller vers les cuisines, unique endroit où il travaillerait à partir d'aujourd'hui afin d'éviter les dortoirs. Les jeunes étaient beaucoup moins nombreux aujourd'hui mais ils étaient reçus par l'équipe professionnelle de l'association après le choc de la « TS », comme on appelait cela dans leur jargon, de Samira. Ce matin-là, même le rouge à lèvres rouge tomate qui dépassait des lèvres du gars du dortoir 5 ne lui donna pas envie de sourire…

XXX

Luis vit sa séance chez le psy avancée à cause de ce qu'il s'était passé. Ils parlèrent de la réactivité de Luis, de son retour à l'association.

« -Comment avez-vous su que c'était Samira ?

-Je ne sais pas, j'avais vu déjà cette jeune et quand j'ai vu sa chemise j'ai pensé à elle, c'est tout.

-Mais cela aurait pu être n'importe quelle autre jeune.

-Oui, mais disons que j'ai eu une intuition.

-Une intuition ?

-Vous n'y croyez pas ?

-Au contraire, sauf qu'en psychologie, les « intuitions », je dirais que ce sont plutôt des miroirs.

-Des miroirs ? Comment ça ? demanda Luis, perplexe.

-On perçoit ce que l'on peut voir, comprendre, ce qui nous fait écho…

-Comprendre ? Vous croyez que je le la comprends ?

-Oui, en quelque sorte.

Luis eut un rire cruel.

« -Désolé, il… enfin, elle m'a fait de la peine franchement et je suis content qu'on ait pu intervenir à temps mais de là à comprendre ça non, pas du tout non. »

Il s'énervait ce qui ne lui arrivait jamais avec la psy mais en même temps il avait vraiment du mal avec ce qu'elle venait de dire.

« -Pourquoi n'arrivez-vous pas à vous mettre à sa place après ce que vous avez vu ? Et alors que vous avez compris qu'elle était assez en mal-être pour penser que c'était elle dans cette salle de bain.

-Vous vous rendez compte de ce qu'elle /il a fait à ses parents ? »

Il vit une lueur intéressée dans les yeux de la psy et comprit que pour la première fois il n'avait pas su contourner ses questions et allait droit au but qu'elle voulait depuis un certain temps maintenant : qu'il parle de sa relation avec ses parents.

« -Je ne minimise pas la souffrance de ses parents bien réelle et compréhensive. Mais vous pensez qu'elle a fait exprès de leur faire du mal ? Que c'est son choix ?

-Bien sûr que c'est son choix, on choisit d'être homosexuel, on choisit de vouloir être une nana alors qu'on a une queue entre les jambes je suis désolé ! s'époumona-t-il.

-Elle a tenté de se suicider parce qu'elle est rejetée pour ce qu'elle est au fond d'elle-même et qu'elle s'en veut de décevoir ses parents mais qu'elle n'y peut rien.

-C'est de la foutaise tout ça, c'est de la merde ! Elle ne peut s'en prendre qu'à elle si ses parents lui donnent tout et qu'elle détruit tout ! hurla Luis.

-On parle de qui là Luis ? D'elle ou de toi ? »

Première fois que la psy le tutoyait. Si elle pensait que ça allait instaurer un dialogue entre eux, elle se trompait, elle venait de fracasser le peu de « relation » qu'ils avaient construit.

« -On ne parle pas de moi, je n'ai rien à voir avec ce dégénéré, cracha-t-il.

-Qui emploie ces mots chez toi ? Ton père ? » insista la psychologue.

Là, c'était trop ! Il ne pouvait pas la laisser lui parler de son père comme ça.

« -Je me casse ! Vous dites n'importe quoi.

-Luis, ton père a réussi à amadouer le juge, demain c'est ton dernier jour à l'association. Tu veux vraiment que ça se finisse comme ça ? Tu as fait des progrès, tu commençais à avancer et…

-Ah c'est donc ça ? C'est notre dernière séance alors vous jouez le tout pour le tout ? Mais je ne suis pas un de vos patients qui vient parce qu'il a été abusé par ses parents putain ! j'ai été obligé de venir là, je n'ai pas de problème moi !

-Il y a plusieurs sortes d'abus Luis, même et souvent, par des parents qui souhaitent être bienveillants avec leurs enfants. Ce n'est pas parce qu'on n'est pas un violeur ou qu'on ne bat pas ses enfants qu'on ne les maltraite pas.

-Je vous interdis… » Luis fulminait mais se contint.

Il replaça son masque d'indifférence, celui qui lui servait chaque jour de sa vie pour ne pas montrer ses failles et ne faire connaitre au monde extérieur que sa force.

« -Aurevoir docteur, annonça-t-il en souriant. Vous l'avez dit vous-même c'est notre dernière séance. »

Elle le regarda, effarée puis reprit contenance. Au moment où il attrapa la poignée de la porte du cabinet, il entendit :

« -Si un jour tu es prêt Luis, tu sais où me trouver. »

Il eut presque l'impression d'entendre un soupir étouffé dans sa voix.

Il partit sans se retourner. Jamais plus il ne mettrait les pieds dans ce cabinet.

Il fit mine de rien quand il rentra et remercia son père d'être intervenu, il allait enfin pouvoir arrêter tout ça. Ils dinèrent ensemble, Luis ne cessait de regarder son père qui lui donnait tout. Comment cette psy avait pu simplement insinuer que son père lui faisait du mal….

Il se rendit au bureau de Maurice afin de récupérer son attestation qu'il devrait remettre à son éduc. Mais tout ceci n'avait plus vraiment d'importance maintenant.

Il allait partir quand il sentit Maurice retenir son bras. Il s'en détacha, par réflexe.

« -Luis, je suis déçu que tu t'en ailles maintenant. Je pense qu'on aurait encore pu travailler beaucoup de choses ensemble.

-Ah oui ? Comme quoi ? Partager votre amour de ces jeunes complètement paumés ? Pas possible. »

Il se sentait acculé, la psy qui avait accusé son père juste parce qu'elle avait les nerfs qu'il ait réussi à faire échapper Luis de la fin de sa peine et Maurice qui essayait de quoi ? De le manipuler ? De le forcer à accepter l'inacceptable ?

« -Ton air agressif ne me trompe pas tu sais. J'ai vu beaucoup de choses en toi Luis avec tout le temps que tu as passé ici.

-Oh et vous me connaissez parce que je suis venu un peu plus d'un mois ici ? Vraiment ? Alors je dois être un très bon acteur si vous avez cru que je m'intéressais à vous ou à tout ça.

-Oh, je ne suis pas idiot. Je sais que tu faisais de gros efforts, peut-être les plus gros de ta vie, pour que cela se passe bien mais il y a des choses qui ne trompent pas Luis. Ta réaction avec Samira, c'est primal, ça sort des tripes ça, de ce qu'on a au plus profond de nous. Et ce sentiment que c'était elle, cela signifie quelque chose.

-Vous rêvez, vous voulez juste voir ce qui vous arrange. Je ne sais pas qui vous essayez de sauver à travers tous ces jeunes, mais moi je ne suis pas un de vos cobayes, c'est clair ça ?

-J'ai toujours dit que tu étais intelligent. Et tu sais te servir de ton intelligence, même à des fins malveillantes, n'est-ce pas Luis ? Mais tu as raison, j'essaie de sauver quelqu'un à travers eux. Ou plutôt le souvenir de quelqu'un. Mais, ce n'est pas que ça, plus aujourd'hui. Et quand je te vois, j'ai envie de te dire que tu n'es pas seul. Si un jour tu en as besoin, je serai là, peu importe ce que tu me dis aujourd'hui, peu importe si tu te montres odieux, je serai là. »

Luis eut un moment de surprise. Mais il se ressaisit bien vite.

« -Moi, J'ai toujours su que vous étiez un vieux fou, » avec un sourire cruel.

Et il partit de ce second enfer sans se retourner.

Il ramena tous ses papiers à l'éducatrice et signa ce qu'il devait signer.

Il allait partir quand elle lui dit :

« -Dans toute la démarche qu'on vous fait faire, on vous demande de réparer ce que vous avez fait aux victimes. Pour les victimes, pour la communauté, certes mais pourquoi ? Le principal ? C'est pour vous réparer vous-mêmes, pour que vous vous pardonniez à vous-mêmes, Luis. Et en partant maintenant, tu t'empêches de le faire.

-Mais je n'ai rien à me pardonner », lui chuchota-t-il bien en face, le sourire aux lèvres.

Il sortit de la PJJ. Il aurait dû se sentir libéré mais il ne ressentait qu'un mal-être. Ces gens avaient voulu l'aider, il le savait, il avait beau leur en vouloir d'avoir parlé de leur père, de le traquer comme ils l'avaient fait, il savait qu'ils avaient été bienveillants avec lui. Mais Luis ne savait pas comment faire autrement que de retourner le mal qu'on lui faisait, et parfois même juste le mal qu'il ressentait lui. Et en attaquant son père, c'était pire que s'ils l'avaient attaqué lui.

Son père et sa mère l'attendaient pour fêter sa « liberté » retrouvée. Ils burent du champagne et trinquèrent à une vie pleine de richesse… Sa grand-mère était là également.

Elle s'approcha de lui dans la soirée et le prit dans ses bras.

« -Comment vas-tu Luis ?

-Bien. »

Elle le regardait comme si elle ne le croyait pas.

« -Est-ce qu'au final cette expérience t'a fait du bien ?

-Bof, en haussant les épaules.

-C'est tout ce que tu me racontes ?

-Il n'y a rien à raconter mamie, le psy, tout ça, je n'en avais pas besoin, je te l'avais bien dit. Et grâce à papa, tout ça c'est fini.

-Si tu le dis, soupira-t-elle.

Il rangeait les flutes dans la cuisine quand elle revint à la charge.

« -Luis, j'aime énormément mon fils mais parfois… je pense qu'il n'agit pas dans ton intérêt.

-Pourquoi tu dis ça ?

-J'étais opposé à ce qu'il fasse arrêter ton travail dans cette association. C'est bien de s'ouvrir à d'autres gens, d'autres choses. Pas tout le monde a les mêmes idées que ton père Luis et c'est bien aussi. Je ne dis pas que je comprends tout dans cette jeunesse mais je le trouve dur parfois dans ses propos…

-Alors, papa a un problème, moi il faut que j'aille voir un psy ? et maman elle a un pb aussi ? Tu peux me dire ? Y a-t-il autre chose que tu ne supportes pas chez nous ?

-Luis, je n'ai jamais dit ça… je veux juste vous aider…

-Alors mêle-toi de ta petite vie triste, arrête de te mêler de la mienne parce que tu vis par procuration depuis que papy est mort ! »

A peine ces horreurs sortirent de sa bouche qu'il s'en voulut. Quand sa grand-mère le regarda, choquée, il se sentit merdique. Il était cruel, gratuitement cruel avec la seule personne au monde qui était toujours là pour lui quand même ses parents ne venaient pas le soutenir.

Sa mère entra dans la salle et perçut leur silence gêné.

« -Que se passe-t-il ?

-Rien, Sophie, ma chérie, je vais rentrer, je suis un peu fatiguée.

-Ah, Marc va vous raccompagner. »

Luis se sentait très mal mais ne dit rien. Il partit s'enfermer dans sa chambre.

Il regarda les bouquins posés sur le bureau de sa chambre et commença à bosser. Il fallait bien que tout ce qu'il s'était passé serve à quelque chose. Il allait travailler pour pouvoir passer en première malgré cette fin d'année mouvementée. Il pouvait le faire, Martine le lui avait dit. Il repensa au regard de son ancienne éducatrice quand il lui avait asséné son coup fatal, comme si rien de ce qu'elle avait dit ou fait avec lui n'avait compté. Il repensa au visage déçu de sa grand -mère… Mais c'était trop dur. Il les enfouit dans la partie de son cerveau qui sauvegardait et endormait tout ce à quoi Luis ne voulait jamais repenser…

Les deux mois et demi d'été ne servirent qu'à entrainer Luis. Pour le lycée où il passa une évaluation pour pouvoir être repris à Scotto en première, évaluation qu'il réussit. Et pour la natation. Cette année, il finirait premier et rendrait son père fier de lui. Après tout, il lui devait bien ça, il l'avait sorti de cette assoc…

Quelques jours avant la rentrée, sa grand-mère fut opérée de la hanche. Il avait eu très peur pour elle. Il finit par aller la voir à l'hôpital, un peu honteux, ne l'ayant plus vu ou appelé depuis sa dernière visite deux mois auparavant. Elle le serra contre lui, l'air terriblement soulagé de le voir, en lui disant qu'elle était juste inquiète pour lui mais qu'elle ne le forcerait plus à parler. Qu'elle voulait juste qu'il sache qu'elle était là pour lui.

« Je sais mamie, je sais. Je suis désolé », la prenant dans ses bras.

XXX

C'était le grand jour, lundi 03 Septembre 2018, la rentrée à Scotto…