Elles étaient Trois

Un manoir aux apparences anciennes, nobles. Une silhouette encapuchonnée qui avance dans l'allée. La silhouette est fine, petite, féminine. Elle semble hésiter devant la grande porte avant de franchir cet ancien portail. Elle entre dans le manoir.

Au rez-de-chaussée, le salon de réception, la salle de bal. Au premier étage, la bibliothèque, le parloir de mère, le bureau de père, la salle de duel. Au troisième étage, les appartements des parents, les chambres de ses sœurs, sa chambre.

Elle pénètre dans la pièce aux murs gris, au lit à baldaquin, au grand miroir. Elle retrouve l'armoire aux milliers de robes et de différentes tenues d'apparat avec si peu de vêtements de tous les jours. Elle cherche quelque chose de précis qu'elle finit par trouver. Derrière ses habits, tout au fond de l'armoire, une pensine scellée. Des souvenirs d'une époque passée, oubliée, qu'elle a conservé comme le plus précieux des trésors.

Les larmes coulent doucement sur ses joues alors qu'elle passe ses doigts fins sur les différentes fioles renfermant les souvenirs, chacune marquée d'une date précise, un évènement particulier. Elle murmure à haute voix les mots lisibles sur les étiquettes.

Elles étaient trois. Trois jeunes filles jetées au milieu d'une guerre insensée. L'aînée de leur fratrie, l'héritière, a pris la voie d'honorer leur famille et de redorer, selon son opinion, l'image de leur Maison. Elle a été rendue presque folle par tous les combats, toutes les tortures, par Azkaban.

La dernière de leur fratrie a également honoré sa famille, un beau mariage, selon les attendus de ses parents. Leurs parents. Un héritier pour perpétuer le nom.

La troisième enfant, cadette de la fratrie, deuxième fille. Elle a choisi une voie qui l'éloignait de sa famille. Une voie qui, pour cette famille, était déshonorante. Elle a choisi l'amour face à l'honneur. Rejetée par les siens, elle devait se contenter de ce que disaient les journaux pour avoir des nouvelles de ceux dont elle partageait le sang. Elle a connu un bonheur immense, dédiant sa vie à sauver celles des autres. Accueillant sa petite fille dans la petite maison sans prétention qu'elle habitait avec l'homme qu'elle aimait.

Quel a été leur destin ?

L'aînée s'est retrouvée à Azkaban, s'en est échappée et a été tuée.

La benjamine a aimé et été aimée. Elle a eu un fils qu'elle a dut observer faire des choses horribles. Elle est maintenant sous surveillance étroite des aurors, ayant échappé de peu à Azkaban elle aussi.

La cadette a choisi d'aimer. Elle a quitté sa famille pour s'en créer une autre, basée sur l'amour. Elle a eu une fille. Son mari est mort pendant la guerre. Sa fille est morte. De cette petite famille, il ne reste qu'elle.

Les larmes continuent leur chemin sur son visage alors que la sorcière s'empare d'un cadre posé non loin des fioles à souvenirs. Un cadre qui contient une photo. La photo représente trois filles. À gauche, l'aînée. Des boucles brunes, des yeux noirs, portant fièrement l'emblème de Serpentard sur son uniforme de Poudlard. Au milieu, la benjamine. Des mèches lisses et blondes rattachées en queue-de-cheval par un ruban vert, des yeux gris argentés. À droite, la cadette. Les cheveux lisses et bruns, les yeux noirs, un serre-tête vert dans les cheveux.

Elle regarde la photo en se demandant ce qu'il s'est passé. Qu'est-il arrivé à ce monde ? Cette époque où elles riaient encore ensembles ? Ces jours où le sourire ne quittaient jamais leurs visages ? Ces jours où elle était encore heureuse d'être avec sa famille ? Qu'est-il arrivé pour qu'elles en viennent à se déchirer et à vouloir presque s'entre-tuer l'une l'autre ? Qu'est-il arrivé à leurs rêves, leurs liens ? Elles avaient été sœurs avant. Avant cette guerre. Cette guerre qui, au final, leur avait tout pris, à toutes les trois.

La benjamine avait perdu ses deux grandes sœurs, l'une dans la mort, l'autre après qu'elle ait été reniée.

L'aînée avait perdu une de ses petites sœurs, reniée par la famille avant de passer plus d'une dizaine d'année à Azkaban et de finalement perdre sa vie.

La cadette avait perdu sa famille, reniée, pour avoir choisi l'amour. Son mari avait été tué. Sa fille avait été tuée. Son gendre aussi.

Elle restait là. Incapable de complètement regretter ces choix. Même si, au final, elle avait perdu beaucoup de choses, elle n'arrivait pas à regretter d'être partie de sa famille. Elle avait goûté à tellement de bonheur. Son seul regret, avait été de perdre ses sœurs.

Elle transplana dans un autre lieu, la photo bien ancrée au fond de sa poche. Elle quitta le manoir de son enfance pour arriver dans un cimetière. Le cimetière de ceux morts pendant la guerre.

Quatre tombes retiendraient son attention aujourd'hui. Elle s'arrêta à la première :

Théodore Tonks

26 février 1952 – 15 mars 1998

Merveilleux mari et père,

Aimé et pleuré.

Un peu plus loin, deux tombes, l'une à côté de l'autre :

Nymphadora Tonks – Lupin

4 décembre 1972 – 2 mai 1998

Une grande auror, une fille fantastique et une épouse et mère merveilleuses

Morte pour un monde où son fils pourrait grandir sans peur.

Que ta vie prochaine soit aussi colorée que tu l'étais.

Et :

Remus John Lupin

10 mars 1960 – 2 mai 1998

Un professeur génial, un époux et père incroyable.

Mort pour un monde où son fils pourrait grandir sans peur

Finalement, elle s'arrêta devant la dernière tombe qu'elle était venue voir :

Bellatrix Druella Black – Lestrange

10 janvier 1951 – 2 mai 1998

Sœur regrettée.

A embrassé l'honneur de sa famille au prix de sa vie

Elle s'agenouilla devant cette tombe et traça les mots de ses doigts. Bellatrix. La sœur qui lui avait autrefois servi de modèle. L'adolescente, élève de Serpentard, préfète de sa maison. La guerre n'a pas que détruit les familles dîtes « de la lumière », mais aussi celles dîtes « noires ». La Mort est la dernière inévitable adversaire. Elle murmura doucement :

« Vous n'êtes pas seule. Cissy, Trixie, moi aussi j'ai perdu des sœurs ce jour-là. Qu'est-ce que j'aimerai réparer tout ça. Ted était mon mari et je l'aimais. Mais rien n'a jamais pu remplacer celles avec qui j'ai grandi. Mes sœurs. Nous n'étions que des enfants. Des enfants projetées dans une guerre qui n'aurait jamais dut être la notre. Je vous aime. Jamais je ne vous reverrais, jamais vous ne me reverrez mais chacune, nous penserons aux deux autres, dans les profondeurs cachés de nos cœurs. »

Sans rien dire de plus, Andromeda Black-Tonks se releva, quitta le cimetière et retourna dans sa maison où l'attendait son petit-fils. Dernier trésor et souvenir de sa fille. La photo toujours dans sa poche, les souvenirs revenaient à sa mémoire.

Elles étaient trois. Seules deux, déchirées, avaient survécu.

Elles avaient été trois. Elles s'étaient aimées. Elles avaient aimé. Elles seraient toujours trois dans leurs souvenirs et leurs cœurs.