24. S'interroger
Monsieur Chaville était un homme droit, intègre, honnête. Il s'intéressait à la politique, lisait les journaux et rêvait d'un monde plus juste et équitable. Personne n'aurait affirmé que monsieur Chaville était original, et c'était peut-être pour cela qu'il avait tant de mal à appréhender son élève. Mais de quel élève parlait-on ? De celui qui l'inquiétait pardi !
Le petit Philippe, ce même garnement qui l'avait poussé à entrer dans un cabinet de psychologie, avait depuis trois semaines radicalement changé de comportement. Plus d'insolence, d'excuses indécentes pour les devoirs manqués, de tâches d'encre sur son chandail, de coussins péteurs à la cantine, ni aucune excentricité de sa part. Oh, il y avait bien eu quelques incidents mais le professeur ne pensait pas que ce fut de son fait. Non, ce jeune homme l'inquiétait.
Sa femme pensait qu'il se faisait du mourront pour rien, que ses parents avaient fini par le calmer. Et c'était bien ce qui l'inquiétait. Philippe arrivait en classe la mine fatiguée, des cernes sous les yeux lui mangeaient les joues, il avait maigri, des bleus sur les bras, et surtout il avait cette angoisse au fond des yeux, ce sursaut quand une porte claquait.
Monsieur Chaville s'en voulait de n'avoir rien vu venir. Ses parents l'avaient-ils trop réprimandé ? Son comportement erratique de ces derniers mois n'était-il pas finalement qu'un appel au secours ? N'avait-il pas abandonné un garçon en détresse ? Et ces maladies à répétition, ces absences renouvelées ? Tout ceci n'était-il que le fruit de son imagination ?
Il se sentait devenir fou. Il dormait mal, voyant un petit garçon seul dans le noir dès qu'il fermait les yeux. Il s'interrogeait sans cesse sur ces marques bleues qu'il entrapercevait sur ses bras. Il se sentait concerné par cet élève qu'il avait honni si longtemps.
Alors lorsque monsieur Chaville poussa à nouveau la porte du cabinet du professeur Orbeille, psychiatre de son état, son visage ne montrait aucun sourire. Il n'avait que le regard de quelqu'un au bout du rouleau. Et les boulettes de viandes que sa femme lui avaient amoureusement préparées au déjeuner lui remontaient à la gorge. Vraiment, il était dans un état pitoyable.
Et le vénérable professeur Orbeille ne l'aida en rien. Il l'écouta sans mot dire, sans même un hochement de tête, et se contenta en guise d'au-revoir de signer une ordonnance pour une quelconque pilule qui ne ferait que l'assommer de sommeil.
C'est donc tout penaud, et pas moins inquiet, que monsieur Chaville reprit le chemin du collège le lendemain matin. Il arriva en classe bien à l'heure, comme à son habitude. Il décrocha un bâillement à faire se déboiter la mâchoire d'un lion, posa son sac sur son bureau, rassembla ses idées et se rendit compte qu'il avait oublié ses cours de la journée chez lui. Pris de court, et trop fatigué pour improviser, il sortit du deuxième étage de l'armoire du fond de la classe une pile de trois DVD sur la vie de grand physiciens qui avaient, chacun à leur époque, révolutionné leur art par leur théories avant-gardistes et visionnaires (oui, pour monsieur Chaville, la science est un art). Puis il inspira une grande bouffée d'air après avoir lu cette phrase à rallonge. Enfin, il posa son ridé postérieur sur sa chaise, et attendit toute la matinée dans un sommeil brumeux que les heures passent, heureux d'avoir un jour dans ses jeunes années pensé à déposer des films dans le cas précis où il aurait eut une dure journée.
Tant bien que mal, ses élèves ayant passé une agréable matinée à se moquer des vies de Newton, Einstein ou encore Marie Curie, le déjeuner pointa le bout de son nez. Encore des boulettes. Il faudrait quand même qu'il dise un jour à sa femme qu'avant de la rencontrer, il était végétarien, songea-t-il tristement en les mettant à la poubelle. Il sortit d'un pas alerte s'acheter un sandwich au thon, et lorsqu'il rentra, stupeur.
Sur le mur de l'entrée, le hall du collège, au nez et à la barbe de tout le monde, il y avait écrit en lettres géantes « I'M BACK IN BUSINESS, BITCHES ! »
Qui était l'infâme délinquant qui avait osé détériorer ainsi les lieux ?
Cette question tourna et se retourna dans sa tête toute l'après-midi. Ce n'est qu'en dernière heure, lorsque le jeune Philippe rentra dans sa classe, un demi-sourire aux lèvres, qu'il eut sa réponse. Il sentit alors un curieux relâchement dans ses entrailles. Il se figea quand il réalisa que ce n'était rien de moins que du soulagement.
Par-dessus la fatigue, l'inquiétude, l'angoisse, la colère, se rajouta à cet instant un sentiment des plus puissants : la peur. Monsieur Chaville en fut terrifié.
Depuis quand était-il heureux qu'un enfant vandalise le bâtiment ?
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Bonsoir !
Come d'habitude je vous ai fait attendre des plombes pour avoir un nouveau chapitre minuscule. Et comme à chaque fois, je m'en excuse. J'espère qu'il valait la peine d'attendre. Dites-moi ce que vous en pensez !
Je me suis bien amusée à écrire des paragraphes entiers sans la moindre information vraiment utile ni la moindre action. Je trouve ça marrant, mais il est possible que ce soit juste ennuyant voir chiant. Dites-moi ce que vous en pensez.
Le défi de ce chapitre était « boulette ». Je suis fière de la façon dont je l'ai placé. Si vous en avez d'autre en tête, dites-le(s) moi !
Si vous voulez d'autres chapitres avec monsieur Chaville, demandez et vous serez servi. Si au contraire ça vous saoule, faites m'en part et je cesserai.
Bisouxxx bisouxxx chers lecteurs
Eli
