29. Pleurer

J-1

Aujourd'hui est le grand jour. Serré dans mon uniforme d'écolier, le sac à dos plein, les courroies me sciant les épaules, j'inspire un bon coup. Je déteste ce sac de cours. Il est trop petit, il fait mal au dos, et il est moche. Si ça n'avait tenu qu'à moi, j'aurais choisi un sac de marche, mais maman avait insisté pour que j'aille à l'école avec celui-là. Maman… Si j'avais su… Si j'avais su, j'aurais fait les choses différemment. Je ne sais pas comment, mais différemment c'est sûr. James me dit que ce n'est pas la peine, que ça fait plus de mal que de bien de ressasser, qu'on ne peut rien y changer. Il me dit que pour lui aussi s'était pourri la vie quand sa mère est morte, et que le mieux était de se tourner vers l'avenir, d'essayer de toutes ses forces d'être heureux, parce que ce qu'elle voulait pour moi, c'était juste ça. Etre heureux. J'essaie, je jure, mais j'arrive pas. C'est trop. Juste trop. Alors je lui ai dit que je le ferai, mais que j'avais d'abord quelque chose à régler avant. Je lui ai promis que je ne passerai pas plus de trois mois sur mes règlements de compte, et qu'après je partirai. Je me battrai pour m'en sortir. Et ces trois mois finissent demain. Demain, ma vie d'avant, non, mes vies d'avant seront terminées. Il y aura eu celle avec les parents, et celle sans. Bientôt, il y aura celle sans la France. Sans James certainement aussi. C'est dommage, je l'aimais bien aussi celui-là. Et sa sœur, et Rat. Aujourd'hui est le grand jour.

Je lève les yeux vers le ciel. Cette tour est immense, en plein quartier d'affaire. Quelques larmes roulent sur mes joues, je suis prêt. Je vais les enfumer, littéralement. Je croise les doigts, et pousse la porte d'entrée.

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J-67

Mon air perdu n'est pas feint. Qu'est-ce que je fous là, bordel ! Le hall est démesuré, à l'image de la mégalomanie de ces gens qui croient contrôler l'univers. Un petit tsunami, et hop, les revoilà à leur place de fourmis sur la page du monde. Mais d'ici qu'un tsunami écroule Paris… Puis-je être ce raz-de-marée ? Est-ce qu'il ne va pas m'emporter lui aussi ? Ne suis-je pas aussi stupide qu'eux, convaincu d'être le maître de la partie ? Est-ce seulement un jeu ?

Mon air perdu n'est pas feint. Il aura fallu que passe le moment le plus absurde, dénué de sens, et que vienne la journée la plus folle, héroïque et dérisoire de mon existence pour que ces questions philosophique heurtent mon esprit. A l'instant le plus inopportun d'ailleurs, puisque là se joue la suite de ma vie. Vivre, mourir, exister ou se laisser choir, c'est aujourd'hui que je décide.

Mon air perdu n'est vraiment pas feint. Après d'interminables minutes à essayer de reprendre contrôle sur mes émotions, les yeux rouges, je me dirige enfin vers les ascenseurs, suivant un monsieur comme si je le connaissais. Les hommes de la sécurité n'y voient que du feu, un enfant de mon âge ne doit pas leur sembler très menaçant de toute façon. Un enfant. Je ne suis qu'un petit garçon pour eux. Eh bien, ils vont voir ce qu'ils vont voir ! Je ne connais peut-être pas très bien le jeu que je viens de commencer, mais je n'arrêterai pas tant que je n'aurai pas tout fait pour gagner !

La montée du bunker de métal me permet de me ressaisir, raffermir ma résolution et me recomposer cet air perdu indispensable à mon plan. Je sors à un étage au hasard, y erre quelques temps, recommence à un autre étage. Une heure passée, pensant en avoir assez fait, je débarque dans les bureaux de la société de papa. Ceux-ci se situent sur les vingt derniers étages de la tour, d'après ce que j'ai compris. Bien sûr je ne suis pas au bon niveau pour accéder à celui de mon père, mais c'est mieux ainsi. Il est bien plus facile de passer pour l'enfant innocent et dérouté quand je demande mon chemin aux gens qui s'agitent et se pressent dans tous les sens. Bien plus facile de dissimuler le contenu de mon sac dans tous les coins, sac qui me fait vraiment mal aux épaules d'ailleurs. J'en profite aussi pour dégoupiller discrètement quelques extincteurs au passage, pour qu'ils se vident de leur gaz avant qu'ils ne n'essayent de s'en servir.

Enfin, une secrétaire, assistante, bref une dame un peu plus dégourdie que les autres comprend qui je suis et m'accompagne jusqu'au bureau de papa, m'offre quelques gâteaux avant d'aller chercher son patron en me demandant de rester là sagement. J'acquiesce angéliquement et en profite pour remplir mon sac nouvellement vide de tous les objets personnels qui traînent sur le bureau et les étagères : photos, bibelots, stylos hors de prix, appareil photo, diplômes accrochés au mur, et même un costume de rechange que papa avait laissé dans une armoire en prévision des nuits de travail au bureau. Je vide un carton de dossier et le remplis aussi, puis j'attends.

J'attends.

J'attends.

Je n'aime pas attendre. Je prends un papier et dessine. Une autre feuille, puis encore une autre. Un dragon très laid, une vache reconnaissable, une étoile de mer simple, un hippocampe réussi… J'ai l'impression d'avoir épuisé le bestiaire réel et imaginaire lorsqu'enfin la secrétaire réapparait avec un homme au sourire engageant. Il est grand, près d'un mètre quatre-vingt-dix. Il porte un smoking Hugo Boss dont les boutons de manchette étincellent. Sa cravate de soie noire pend parfaitement, et ses chaussures sombres cirées sont souples et à la dernière mode. Il est beau, et je parie qu'il a une maitresse. Pas une institutrice, hein, une maitresse. Le parfait Golden Boy, sauf qu'il doit avoir la cinquantaine et son début d'embonpoint montre que les déjeuners d'affaires ont remplacé la musculation de sa jeunesse. Ses cheveux poivre et sel coupé un peut trop raz sur les tempes m'ont l'air ridicules, comme s'il avait oublié que ses vingt ans se sont envolés bien avant la tektonik.

Je souris timidement en lui serrant la main. Je lui offre mon dragon raté en lui demandant si je peux emporter les choses que j'ai entassées dans le carton et dans mon sac. Pour faire bonne mesure, et paraître le plus innocent du monde, je l'enjoins à vérifier que tout est bien à papa et que je ne vole rien à l'entreprise. Je ne voudrais surtout rien leur prendre, sauf leur vie, leur business et tout ce qu'ils ont jusqu'au caleçon, mais ce dernier point, je ne leur précise pas. Non, je m'en tiens au « je ne veux rien vous prendre, je veux juste quelques souvenirs de papa… La maison a brûlé, il ne reste rien… snif » Je n'ai pas à me forcer pour pleurer, à gros sanglots sonores et renforts de reniflements sifflants. Il se fait fort de me consoler, ce connard. Il doit avoir un gamin de mon âge, un gros pleurnicheur capricieux.

Sauf que là, monsieur, ce n'est pas un caprice. J'ai perdu mon père, et ton sourire affable n'y changera rien. Tes questions douces sur l'homme qu'il était, s'il m'avait parlé de son travail, tes explications à mon « non » triste, de tout ça, je ne suis pas dupe. Monsieur le Bâtard, je vois bien que tu vérifie les informations confidentielles qu'il aurait pu laisser échapper à la maison, que tu cherches opportunément à évaluer l'étendue des dégâts qu'il aurait pu provoquer avant que tu ne l'égorges. Non, que dans ta lâcheté, tu n'ordonnes à sous-fifre qu'on le fasse disparaître. Et ce que tu ne vois pas, ce qui me fait jubiler juste maintenant, derrière mes larmes, mes questions naïves, mes cernes et mon uniforme de collégien, derrière tout ça, quand tu crois enfin tout maîtriser eh bien c'est là, en ton royaume, que je t'encule. Et quand tu auras compris ce qu'il se passe, ce sera trop tard, fini. Tu es dans la merde. Tu vas y rester un moment, si je puis me permettre.

Et je vais carrément me permettre.

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Bonjour !

J'espère que ce chapitre vous a plu. Je l'aime bien, avec moins d'humour mais plus de profondeur. Pas encore beaucoup d'action non plus, ce sera pour le prochain. Si vous avez envie de me faire part de vos impressions, idées, conseils, n'hésitez pas à me laisser une petite review !

Eli