30. Paniquer
Monsieur Chaville trouvait ce gamin étonnant. Il n'y avait définitivement aucun autre mot qui, à ses yeux, ne le définissait mieux. Bien sûr, il était scientifique et la fée des poètes ne s'était pas vraiment penchée sur son berceau, mais pour ce petit, il n'y avait que ce terme qui lui venait à l'esprit.
Une semaine. Une semaine était tout ce que l'enfant s'était accordé avant de revenir en classe. Il était revenu, et non seulement avait défié du regard quiconque d'avoir pitié de lui, mais il s'était appliqué comme jamais en cours. D'après ce qu'il avait compris en écoutant ses collègues, il n'était pas aussi assidu partout, mais en physique-chimie, il était modèle. Il lui avait même posé des questions lors des pauses sur tout un tas de réactions chimiques exothermiques, sur la corrosion des métaux… Le professeur était heureux de la passion nouvelle de son élève, bien qu'il aurait de tout son cœur souhaité qu'elle ne fût née d'une telle tragédie.
Vraiment, après avoir considéré cet élève comme étant le diable en personnes, il avait la conviction qu'il était devenu ange. Mais Monsieur Chaville n'était qu'un professeur de collège près de la retraite, ayant désespérément besoin d'une lueur à laquelle se raccrocher pour finir son année. Explosions, feu, corrosion des structures des immeubles, gaz soporifiques… Tout ce ceci était-il si innocent ?
C'est après s'être réveillé brusquement cette nuit, quand la révélation avait heurté son esprit, que le vieil homme avait prit un jour de congé. Oui, il avait juste décidé de ne pas aller travailler. Ce qui sauva probablement une vie.
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James avait passé presque trois mois à essayer de garder le garçon hors de l'eau. Il avait l'impression d'avoir vieilli d'un coup quand il avait vu le visage du petit se figer. Il avait compris avant même de tourner la tête pour découvrir ses parents au sol, sourire mortel dans le cou. Il avait pris dix ans en jouant le rôle du tuteur, du tonton sympa, compréhensif, de l'ami qui se lève à quatre heures du matin pour calmer un cauchemar. Il avait été mis à rude épreuve en étant l'homme responsable, le seul gardien de la santé du gamin. Un gamin, lui aussi l'était quand il avait perdu sa mère. Lui aussi l'était quand il avait tué ce trafiquant en Floride. Il l'était encore en acceptant cette mission, il s'en rendait compte. Et maintenant, en décrochant son téléphone, il se rendait compte qu'il n'avait pas cessé de l'être. Malgré l'aide de ses amis, de sa sœur, du psy qui l'avait conseillé pour Philou, il demeurait un enfant. En demandant à l'aide, était-il pour la première fois adulte ? Il refusa de s'appesantir dessus, il lui fallait de l'aide, il leur fallait de l'aide à tous les deux. Et le seul moyen efficace était d'appeler à l'aide, littéralement. Il le ferait.
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Ewart avait débarqué en catastrophe. Avec Chloé. Lauren et Rat avaient rappliqué fissa. Une psy à la retraite s'était vue reprendre le service en urgence. James était au bord de la panique. En leur expliquant la situation en détail, ce qu'il s'était passé et ce qu'il en avait déduit, tout ce que cela impliquait l'avait heurté comme un boulet de canon. En les appelants à la rescousse, il savait qu'il avait absolument besoin d'aide. Mais là, il se rendait compte que le plan du petit n'était que folie. Même avec une armée de zombie pour distraction, les chances de réussite étaient ridicules. Le plan du gosse n'était que pure démence. Et lui l'avait suivi dans son délire, presque encouragé, sans s'en rendre compte. Le mioche était diablement intelligent, trop pour son âge. Cette dernière certitude le rasséréna un peu. Quelqu'en soit l'issue, Philou ne ferait pas la bêtise de mourir par fierté, ou de paniquer au mauvais moment. Ils formaient une bonne équipe, tous ensembles, et ils iraient jusqu'au bout de leur capacité pour faire justice. Il devait se raccrocher à cette idée, ne pas flancher.
Pour la première fois depuis des temps immémoriaux, James se prit à espérer que Dieu existe. Que Dieu existe, et que toutes les messes auxquelles Philippe avait assistées lui soient utiles.
Ils allaient avoir besoin de tout ce que Dieu pourrait leur apporter.
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En voyant Ewart appeler Zara au milieu de la nuit pour réunir le conseil d'éthique en urgence, curieusement, James sentit renaître l'espoir. Il leur restait une semaine pour peaufiner le plan après tout. Et puis, même si Lauren gardait un air mortellement sérieux, il la connaissait assez pour savoir qu'elle était intérieurement morte de rire devant le géni absurde du gamin. Croyait-il vraiment que démanteler un réseau criminel était aussi facile que d'exploser un paquet de farine dans une classe de collège ? Elle qui se plaignait de la monotonie de sa vie ces derniers mois, elle allait être servie pour une petite montée d'adrénaline !
Comme a son habitude le conseil avait émis une tonne de recommandations après des interminables palabres, questions, argumentations. Mais au final, l'opération pouvait être lancée, et c'était tout ce qu'il lui fallait. Peut-être que la nuit blanche à défendre le projet comme s'il était le sien l'avait rendu téméraire, mais James sentait l'espoir le renflouer. Après tout, il avait vécu bien pire. Manger des pigeons pour survivre alors que la mafia Russe était à ses trousses par exemple. Et il fera tout pour que son protégé puisse tourner la page.
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Philou, lui, ne voyait pas trop pourquoi tout ce remue-ménage. Après tout, il avait déjà tout organisé. Et il y arriverait, non ?
