32. S'accrocher

S'accrocher. S'accrocher. Tous les jours, après les cours, Philou revenait dans le bureau de son père. Tous les jours, après les cours, il allait parler à quelqu'un à propos de son père. Tous les jours, après les cours, il pleurait dans les bras de cette personne. Et tous les jours, après les cours, il demandait des cookies au chocolat, et parvenait à infester un nouvel appareil électronique du virus que James lui avait donné.

Il s'accrochait. Il s'accrochait tant bien que mal à cette idée qu'un jour, il aurait fini. Pour revenir encore et encore dans l'antre du diable, il devait s'y accrocher. Il aurait fait tout ce qui était possible de faire, et qu'il ne reverrait jamais ces gens autrement que sur des registres de personnes condamnées à perpétuité. Que c'était là son dernier combat d'honneur avant ce que James lui avait promis : la vie. Il se battrait pendant trois mois, jusqu'au dernier jour, et le lendemain, il vivrait. Il vivrait la vie qu'on les gens qui ne sont pas malheureux. Utopique, bien sûr. Mais il lui fallait un arc-en-ciel auquel se raccrocher.

C'était comme si quelqu'un vivait sa vie à sa place. Comme s'il était enfermé dans une bouteille de verre et que quelqu'un tirait les fils de son corps comme un marionnettiste fou. Et même cette comparaison avait été faite des milliers de fois par d'autres dans des livres écrits bien avant sa naissance, elle n'était pas sienne.

Il n'était pas là quand son cours commençait.

Il n'était pas là quand il finissait.

Il n'était pas là quand les autres allaient à la récréation.

Il n'était pas là quand il prenait le métro.

Il n'était pas là quand il sortait de l'immeuble, le col mouillé et les jambes flageolantes.

Il n'était pas là quand il mangeait la moitié de son diner.

Il n'était pas là.

Mais il était bien là quand il posait des questions au professeur de physique sur les engins explosifs. Bien là quand il déposait de la poudre urticante dans l'ascenseur, geste dérisoire pour se prouver qu'il était encore lui-même. Bien là quand il pleurait. Bien là quand il téléchargeait le virus partout où il pouvait. Bien là quand il s'imaginait découper, écorcher, dépecer, déchiqueter les personnes responsables de l'assassinat de ses parents. Toute cette désespérance, violence, haine dévorante, il était bien là pour la ressentir, lui nouer les tripes et le mettre en croix. Il était bien là et il n'en voulait pas. Tous ces films hollywoodiens sur des héros qui voient leur vie se déchirer et se jettent à corps perdu dans une quête de vengeance, que des conneries. Ça ne sert à rien. Ne comprenaient-ils pas qu'ils ne faisaient que se détruire ?

Il avait besoin de cet arc-en-ciel.

_ooOOoo_

James aussi s'accrochait. Il n'aurait jamais cru s'attacher autant à un gamin. Bien sûr, son histoire rejoignait la sienne. Bien sûr il reconnaissait la souffrance. Bien sûr, il savait l'importance et la futilité de l'arc-en-ciel. Quand la tempête fait rage, se raccrocher à une brindille permet-il de survivre ? N'est-ce pas mieux que rien ? Ou faut-il lâcher la brindille pour voir le bateau ? Y-a-t-il seulement un bateau ?