34. Oser

Rien ne s'était passé comme prévu. Rien ne s'était passé comme prévu, mais tout avait été génial. Enfin, sur le coup.

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Pourquoi tout d'un coup j'ai envie de me foutre à poil ?

Pourquoi tout d'un coup j'ai envie de me foutre à poil ?

Je suis con, c'est pas possible ! Toute ma vie a tendu vers ce moment ces trois derniers mois, et moi, dans le hall, j'ai envie de me foutre à poil. Bordel De Merde.

Focus. Concentre-toi sur l'objectif et continue de pleurer.

Comme d'habitude, je passe le portillon de sécurité. Comme d'habitude, je suis au bord des larmes, le visage triste d'un chiot abandonné. Et puis, pas comme d'habitude, mais comme prévu, à chaque étage où l'ascenseur s'ouvre, je balance des fumigènes. Ceux que James m'a donnés, et ceux que je me suis procurés. Les siens sont classiques, efficaces : ils font de la fumée. Les miens… font pareil mais avec une odeur de café, caramel, choux-fleurs, chameau, menthe, méchoui et merlu.

Et là, au dernier arrêt, j'ai comme le pressentiment que tout ne sera pas aussi facile. Je prie alors le Ciel de m'accorder une dernière chance.

Nan, je déconne. Je sors juste de l'ascenseur en m'explosant le nez parce que j'ai marché sur mon lacet. C'est marrant comme on peut inventer un plan machiavélique pour se venger des plus grands trafiquants du monde, et oublier de faire ses lacets au pire moment. Mais maintenant, ils sont noués.

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James avait vu le garçon.

Lauren avait vu le garçon.

Rat avait vu le garçon.

Bref, tous ceux qui étaient entrain de regarder le garçon sur ce foutu écran de contrôle se bidonnaient comme des idiots malgré l'importance de l'instant. Tous, sauf la psychologue qui, curieusement, se demandait pourquoi il avait noué sa cravate autour de la tête en mode tortue ninja. Mais bon, si c'était là leur moyen de baisser la pression…

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J'ai trop mal au nez. Heureusement, il ne saigne pas. Manquerait plus que ça, que je me casse le pif et laisse des traînées derrière moi. Par contre, l'arcade, elle, a pris un coup. Saleté de bureau à angle droit ! En un tournemain, je mets ma cravate en bandeau pour faire point de compression. Si un jour on m'avait dit qu'elle pouvait servir à autre chose qu'à étrangler des gros lards… ah si, lien de consolidation pour catapulte.

Toujours comme d'habitude, je déambule dans les couloirs en reniflant de chagrin. J'en profite pour disséminer un peu de poudre à canon sur le sol. La moquette épaisse facilite la tâche, les grains y sont invisibles. Je vérifie subrepticement que les extincteurs sont encore dégoupillés. Personne ne s'est rendu compte qu'ils ne fonctionnent plus. Parfait. Je finis mon tour par habitude devant le bureau de papa. Et là, bien malgré moi, je stoppe net. Fauché en plein élan, mes fausses larmes deviennent vraies. Le bureau de papa n'est plus. Quelqu'un d'autre l'a usurpé. Connard. Un nom étranger sur la porte, et de nouveaux meubles. Deux jours, je ne suis pas venu pendant deux jours d'affilée, juste le temps qu'il leur a fallu pour effacer mon père. Connards. Je vais vous effacer aussi, vous déchirer en mille morceaux.

L'émotion me submerge, et je pète un câble. Ici, pas de lustre ou de lit à exploser. Pas grave. Je prends la première chose qui me tombe sous la main, et la balance dans une large baie vitrée. Recommence sur sa voisine. Et la suivante. Une douleur au poignet me ramène à la réalité.

J'avais un plan. Je suis venu pour quelque chose. Alors que le monsieur continue de me serrer le poignet, je me débats et hurle encore comme un demeuré. Je l'insulte, et arrive à me dégager. Je crois bien que je lui ai cassé le nez. Je cours jusqu'à un bureau, celui que j'aurais dû visiter dès le début. Toujours complètement hors de contrôle, mais en le faisant exprès cette fois-ci, je le dévaste et en profite pour récupérer le disque dur de l'ordinateur que j'ai fracassé sur le sol. Juste à temps avant qu'un employé me saisisse et me garde serré dans ses bras. Pour la forme, je tempête encore quelques minutes, puis éclate en sanglots. Il me lâche et je me recroqueville au sol, en répétant inlassablement « le bureau de papa, ils ont pris le bureau de papa ». Ce n'est pas le plan, mais c'est tout ce que je sais faire. Je n'ai pas à me forcer quand je me balance, quand je répète la même phrase pour la dixième fois d'un ton suppliant. J'ai peur. J'ai vraiment peur. Je ne suis pas fou, mais il suffirait de peu de choses pour que ce soit moi, réellement moi qui perde pied comme ça, enferré dans ma souffrance. Ils ne savent pas quoi faire, alors ils me laissent là, en attendant que quelqu'un prennent une décision. Ma semi-comédie me semble interminable, jusqu'à ce que l'alarme incendie sonne. Comme prévu, je me lève d'un bond, lance le plus gros hurlement de ma vie et sors en courant, laissant un minuscule détonateur dans la pièce. Les gens commencent à évacuer l'étage alors que j'ai déjà atteint les escaliers de secours. Je dévale les étages en bousculant tout le monde sur mon passage, et me retrouve dans la rue. Je respire enfin, mais continue de courir jusqu'à ce que je sois sûr de n'être plus suivi. Je crois bien avoir couru au moins un kilomètre.

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Tout sourire avait quitté le visage de James en une fraction de seconde. En voyant le petit s'arrêter dans le couloir, et son regard, James s'était figé comme de la pierre. Il le vit détruire, incapable de bouger lui-même. Lauren s'était instinctivement rapprochée de son frère, en jetant un coup d'œil à la porte. Rat s'était levé, les avait regardés, et calmement leur avait annoncé qu'il allait le sortir de là. Ewart lui avait tendu un pistolet avec cartouches anesthésiantes, par-dessus James et Lauren. Puis s'était lui-même préparé pour un plan B.

La psy, elle, se disait qu'elle allait avoir du travail pour réparer les pots cassés. Quel idée de mettre autant de responsabilité sur le dos de ces gamins !

Et puis James avait recommencé à respirer. Le petit avait désespérément éventré un ordinateur. Il avait repris le plan. Il était retourné au plan. Il y avait peut-être une chance qu'il s'en sorte. Qu'il s'en sorte de cette histoire.

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J'achète un coca au premier distributeur venu, et reviens sur mes pas. C'est le gros bordel sur la place devant l'immeuble. De la fumée sort de certaines fenêtres, et la foule massée à son pied semble inquiète. Les danseurs de claquettes ont commencé à danser au milieu, la musique beaucoup trop forte. Certaines personnes s'agacent parce qu'ils prennent beaucoup d'espace. L'alarme incendie de l'immeuble voisin se déclenche, grossissant encore la foule. Tout d'un coup, les danseurs partent, laissant immédiatement la place à un groupe de musiciens échevelés et manifestement pas adeptes des douches régulières. Leur musique est atroce, et quelqu'un essaie de débrancher leur ampli. Il se prend une claque. Et là, je vois ces cons de punks anarchiste sortir en gueulant d'un immeuble. Ces idiots se sont trompés de gratte-ciel ! Mais qui a déclenché l'alarme dans le mien alors ? Je n'ai pas le temps de réfléchir à une réponse. Je vois le Golden Boy se faire passer à tabac par trois punks déchaînés. Je m'enfuis. Derrière moi, les fumigènes se sont arrêtés, remplacés par des vraies flammes. Avec toute la poudre à canon que j'y ai mise, les cendres remplaceront bientôt tout cet empire qu'ils ont cru contrôler.

Tout comme la cendre a réduit ce qu'il restait de mes parents. Ma maison. Ma vie.

Soudain, je ne respire plus. L'odeur de la fumée remplit mes poumons et je suffoque. Mes yeux piquent et je ne vois plus rien. L'alarme hurle dans mes oreilles. Alors je cours. Je fuis. Loin.

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Ewart avait fini par retrouver Philippe, errant dans les rues. Il avait alerté les autres de cesser leurs recherches. Il ne savait pas comment, mais il s'était retrouvé à le porter la moitié du chemin du retour jusqu'à l'appartement. Phillippe était resté sur le sofa des heures, sans rien dire. Il ne s'était endormi que lorsque James, en désespoir de cause, l'avait pris dans ses bras en lui chantant une berceuse. Ewart n'aurait jamais cru voir ça, James chanter une berceuse. Il n'aurait jamais voulu voir ça non plus. Malgré toutes les personnes aux histoires bouleversées qu'il avait croisées dans sa vie, ce moment-là était déchirant. Et il ne pouvait rien faire. Alors il se mit à nettoyer les lieux, bientôt rejoint par Lauren et Rat, avant de préparer le déménagement du lendemain.

La psy, elle, les observait. Il n'y avait rien qu'elle puisse faire non plus. Pas ce soir. Mais demain, demain, oui. Elle pourrait leur permettre d'avancer. S'ils la laissaient les aider. Elle espérait qu'ils auraient ce courage-là.