36. Fuir
Je cours. Je fuis. Mes jambes crient grâce, j'ai mal partout. C'est la dixième fois que je manque de me faire renverser par une voiture. Mais je continue, même si mes poumons sont en feu, si je transpire tellement que je dois cligner des yeux pour chasser l'eau qui trouble ma vue. Non, je ne pleure plus. Pas le temps. Il y a quelqu'un qui me suit. Grand, avec un flingue dissimulé dans sa ceinture. Je ne peux pas me permettre de ralentir. Je tourne l'angle de la rue, évite un vieux avec un bouquet de fleurs. Il m'appelle. Comment il connaît mon nom celui-là ? Je crois qu'il a fait ralentit le gars qui me suit. Je saute par dessus la rambarde, glisse sur la rampe, bondit au dessus du tourniquet. Je rentre dans une rame de métro dont les portes sont entrain de se refermer. Merci James et tes putains de leçons de sport ! Je vois le gars qui débarque sur le quai, qui se jette sur une porte. Trop tard, le métro démarre. Je suis bien tenté de lui balancer un doigt d'honneur, mais je me fais discret derrière un gros lard. Peut-être ma meilleure action de la journée. Je crois que je viens de me sauver la vie.
Je sors du métro, huit stations plus tard. J'aperçois du coin de l'œil un mec qui a l'air de guetter quelque chose. Je n'ai pas confiance. Je saute sur les rails, quelqu'un crie, mais trop tard. Je suis déjà dans l'obscurité. Je suis la voie du métro sur quelques mètres, et je vois une grille qui ferme un couloir de service. Je force le cadenas (merci Rémy pour ta technique du trombone !), passe la grille, referme la cadenas derrière moi. Je me cache. Juste à temps. Le mec vient d'arriver, il jauge la grille, la secoue, voit que le cadenas est verrouillé, et continue son chemin. Ma quatrième meilleure action je dirais. Je jette un coup d'œil à ma montre. 17H20. J'ai couru un max putain ! Mais pas le temps de me reposer, je me remet en route.
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12h03. Je cours, je fuis. J'ai laissé dernière moi un immeuble en flamme, un Golden Boy en train de se faire démonter par des punks, une dizaine de policier essayant de disperser un groupe de Death Metal déchaîné, une troupe de claquettes complètement paumée, une foule débile et affolée, et mes larmes ont finit de couler. Avec tout ce que j'ai chialé aujourd'hui, je dois être déshydraté. Je m'arrête au coin d'une rue. J'ai mal au bide, je tremble, je me suis perdu. Je n'ai fichtrement aucune idée de l'endroit où je suis. Je me penche et vomis dans une bouche d'égout. Mon poignet me fait souffrir. On voit des traces de doigts violacées dessus. Au moins, je ne l'ai pas cassé cette fois-ci. Je rentre dans le premier café venu. La dame au comptoir me dit « Mon p'tit bonhomme, tu as l'air tout chiffonné ! Qu'est-ce qui t'es arrivé ? » Bah, tient, comme si j'allais te le raconter ! Je répond, l'air contrit « Je suis tombé d'un arbre. Maman m'a déjà grondé. Elle m'a dit de commander en attendant qu'elle arrive. Je vais prendre un coca et un thé au jasmin s'il-vous plaît, avec du cheesecake et deux fondants au chocolat. »
J'ai froid. La serveuse vient d'amener ma commande. Une commande pour deux. Pour faire croire que ma maman va arriver. Maman. Elle ne viendra jamais. Je revois le sang, là, qui s'écoule sur le parking. Mes mains tremblent. J'ai envie de partir, de courir. Mais je ne peux plus, j'ai plus la force. Respire, respire. Res-pire. Doucement. Voilà. T'as réussi, t'as brûlé leur tour d'ivoire. Tu les as enfumés, littéralement, figurativement. Tu as siphonné leurs données, et les anglais vont pouvoir les arrêter. Et l'autre connard avec sa gueule de gominé, il a payé. Tu l'as vu avec les punks. La mâchoire probablement brisée. Tous les matin, en se regardant dans la glace, ça va l'emmerder. Il s'en souviendra de cette journée, avec sa cicatrice à l'arcade et sa rotule retournée. Mais pourquoi t'as mal, hein ? Pourquoi t'as froid ? Pourquoi t'as peur alors que tu devrais être content ? Pourquoi t'as envie de pleurer devant ton thé ? Pourquoi tu as envie de vomir ton cheesecake à peine entamé ?
Je suis perdu. Complètement perdu. Je me parle à moi-même, là, au milieu de ces gens qui ne se regardent même pas. Je me met en colère contre moi-même, j'essaie de remplir ce vide qui m'étreint, qui menace de tout avaler, de m'emporter.
Qu'est-ce que disait James déjà ? Ça ne sert à rien de ressasser. Concentre-toi sur l'avenir, sur ce qui t'attend, pas sur les regrets. Mais qu'est-ce qui m'attend ? James va partir, rentrer chez lui, c'est finit maintenant. Et moi, je vais aller où ? Je ne sais même pas, on n'en a même pas parlé. Quelle merde putain, quel merdier. Là, au milieu de ces gens qui m'ignorent, je me force à boire, à manger. J'ai presque finit mon coca quand je remarque un gars qui me regarde depuis un moment déjà. Grand. Il sort son téléphone de sa poche, et j'aperçois un Beretta. Ça pue ça. Je me lève, je vais au toilettes comme si de rien n'était. Juste le temps de sortir par la fenêtre, et je l'entend qui jure dans l'embrasure de la porte. C'est un putain de connard d'allemand !
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Ça y est, je reconnais où on est ! Encore deux rues et il y a une bouche de métro. Peut-être que je vais réussir à le semer. C'est un malade mental ce type, il a même poussé une mémé. Je crois que je me suis tordu la cheville en évitant une voiture. Je continue à courir. Je met tout ce que j'ai dans ma fuite. Faites qu'il ne me rattrape pas, mon Dieu, parce que je ne le sens pas. Je chanterais bien un Ave Maria, mais je ne peux pas. J'ai déjà bien du mal à respirer. Et mon poignet a enflé. Une autre voiture manque de me dégommer. Concentre-toi, concentre-toi bordel !
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Je marche dans les catacombes depuis ce qui me semble être des siècles. J'ai mal, j'ai super mal putain. Mon poignet me lance. Mes pieds, j'ose même pas regarder mes pieds. J'ai des crampes dans les jambes. La tête me tourne, j'ai comme des points noir dans ma vision. J'ai encore vomi. Plusieurs fois. Même s'il n'y a plus rien à sortir. Je crois qu'on pourrait me pister à l'odeur. Si ça se trouve, je me suis pissé dessus. J'ai soif, ma trachée brûle à cause de l'acidité et aussi je n'arrive plus à respirer correctement. Je suis paumé, complètement paumé. Il fait noir. Mon sac me scie les épaules. Avec tout ce que j'y ai accumulé, pas foutu d'y avoir une lampe torche. Me suis déjà pris trois mur. J'arrive à peine à garder les bras tendus. Ne pas paniquer, surtout ne pas paniquer.
Ma montre indique 20h07. Ça fait vraiment des heures que je marche. Un pas après l'autre. Je n'ai même plus l'énergie de réfléchir. J'entends du bruit. Est-ce que je l'ai imaginé ? Non, c'est bien du bruit. Je me dirige vers lui.
C'est une caverne. Avec un homme qui joue de l'harmonica. On dirait qu'il vit là. Il est tout crasseux. Je dois pas valoir mieux. Il se lève, me sourit, et me dit :
- Qu'est-ce que tu fais là petit ?
- Je me suis perdu, je répond. Ça vous va si je me pose cinq minutes avec vous ? J'ai beaucoup marché.
- Non, vas-y, installe-toi. Tiens, mets-toi sur cette couverture, là. Tu veux un truc à boire, t'as l'air d'avoir soif. J'ai pas grand chose, mais...
- Vous avez du thé ?, je demande timidement.
- Ah ça, j'peux faire. Tisane à la menthe, ça fera l'affaire.
- Merci, dis-je quelques minutes plus tard alors qu'il me tend une tasse fumante où flottent quelques feuilles de menthe.
- Y'a pas d'quoi. Alors qu'est-ce qui t'amène par ici ?
- Je voulais me balader, je me suis perdu, j'improvise. Le thé doit me faire du bien, car ma tête arrête de tourner.
- Ah ça, ça arrive souvent. Mais jamais encore un gamin n'a trouvé mon petit coin ! C'est d'la veine, moi j'te l'dis. Un vrai labyrinthe par ici, et personne ne connaît la sortie par là, ajoute-t-il dans un demi sourire, le bras vaguement tendu vers un couloir si étroit que je ne l'avais même pas vu. Faut dire que sa petite lampe à pétrole laisse de grandes ombres étranges sur les parois.
- Dites, vous n'auriez pas des toilettes par ici ? Je demande, car mon envie se fait pressante. Et puis j'avoue, le voir me regarder en silence pendant que je finis mon thé commence à me faire flipper. Il avait l'ai sympa au début, mais là, j'ai envie de repartir sans tarder.
- Là-bas, derrière l'espèce de rideau vert, il y a un trou, me répond-il en découvrant ses vieux chicots moisis. Flippant, je vous dit.
Je suis en train me soulager, quand je l'entend se lever. Soudain, je sens sa main sur mes fesses. Je me retourne, surpris. Il est là, l'autre main à sa ceinture. Son regard. Putain son regard. Ça craint. Alors je frappe. Un coup de tête, du plus fort que je peux. Je ne peux plus courir, je sais que je ne peux plus. Alors je frappe, du plus fort que je peux. Il m'attrape, je me débat, je m'échappe, et je frappe. Encore. Et encore. Jusqu'à ce qu'il ne bouge plus. Je crois que je lui ai cassé le nez. Peut-être une côte aussi. Il respire, j'en suis presque sûr. Mais je ne vais pas vérifier. Je me barre. Je ne peux plus courir, j'y arrive pas. Je marche du plus vite que je peux. Je prend le goulet étroit qu'il m'avait montré. Je prie pour que ce ne soit pas un cul de sac. Mon Dieu, faites qu'il y ai une sortie, putain, faites qu'il y ait une sortie.
J'aurais jamais autant prié qu'aujourd'hui.
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J'ai fini par trouver une sortie. Dans une ruelle déserte. Il fait nuit. J'en ai marre, je veux juste rentrer. J'ai froid avec mes habits déchirés. J'ai perdu une chaussure. Mon sac ne tient plus que d'une bretelle. Je marche au hasard, je n'essaie même plus de reconnaître où je suis. Je vois une mémé qui promène son chien. Je lui demande si je peux utiliser son téléphone. Je dois lui faire peur, parce qu'elle crie. Tant pis.
Je vois un McDonald. Je demande à quelqu'un dans la file s'il peut appeler quelqu'un pour moi. Qu'il dise à James où je suis, qu'il vienne me chercher. Apparemment, ils sont tous en train d'écumer les rues pour me trouver. Je me pose au pied d'un lampadaire avec mon coca à emporter. J'essaie de boire, mais j'arrête pas de trembler. Le quelqu'un est une nana, je remarque. Elle reste à côté de moi, en regardant sa montre nerveusement. Du coup, je fais de même. 00H22. Quelle soirée de merde est tout ce que j'arrive à penser avant de tousser. J'ai l'impression de cracher mes poumons. Je vomis. Encore. Et puis, soudainement, ça se calme.
Ewart arrive. La dame a l'air soulagé. Je crois que ça fait un moment qu'on attend. Je suis épuisé. Il appelle un taxi. Je n'arrive même pas à me lever. Il me demande ce qui s'est passé. J'arrive juste à dire « suivi... couru... fatigué... » avant de m'effondrer.
Je crois qu'il m'a porté.
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Je me réveille dans les bras de James. Littéralement dans ses bras. Qu'est-ce que je fous là ?
