Chapitre I
22 Mars 1897 – Aiguez, France
Au milieu de la verdure, une petite jeune fille d'environ seize ans sentait l'air de la prairie lui caresser le visage en ce matin ensoleillé. Elle était allongée sur une colline sous l'ombre d'un arbre fièrement dressé.
Dans ce petit village de campagne, le printemps était déjà là. Les fleurs s'épanouissaient, les oiseaux chantaient, les enfants jouaient dehors et les sons de la nature invitaient la jeune fille à s'endormir paisiblement. Elle ferma un instant les yeux et essaya d'apaiser son esprit mais de petites mains la réveillèrent avant qu'elle ne puisse sombrer dans le sommeil.
- Hé !
Elle se redressa en sursaut et aperçut un gosse essayant de retenir son rire qui la regardait avec des yeux moqueurs.
- Joe ! C'est pas drôle !
Elle passa une main dans ses longs cheveux bruns pour les ordonner.
Le garçon ne put se retenir plus longtemps et éclata de rire.
- T'aurais dû voir ta tête ! Un vrai ogre ! ricana-t-il en se tenant le ventre.
La jeune fille lui sourit en retour.
- Respire, Joe ! Respire...
Quand le petit fut épuisé de rire, il releva la tête et croisa le regard de son amie.
- Madame Madeleine te demande. Tu devrais courir, elle semblait pressée.
A ces mots, elle lui donna un coup de coude et se releva brusquement
- T'aurais pas pu me le dire plus tôt ?!
Il grimaça de douleur en massant son bras.
- Mégère, maugréa-t-il.
Elle ne l'entendit même pas. Le temps qu'il finisse sa phrase, elle était déjà en bas de la colline. Elle courait en direction de sa petite maison : il ne fallait jamais laisser attendre Madeleine. Pourtant, trop empressée, elle tomba soudain sur les fesses à cause d'une flaque d'eau.
- Hé, regardez le broc ! cria un garçon avec sa petite bande.
Ils se mirent tous à rire et quelques passants dirigèrent leur attention vers la jeune fille au sol. Celle-ci rougit de honte et s'empressa de se relever. Pourquoi fallait-il donc qu'elle soit toujours aussi maladroite ? se désola-t-elle.
Elle se dirigea vers la vitrine d'une librairie toute proche et inspecta l'étendue des dégâts. Heureusement, ce n'était pas grand-chose : l'eau sécherait vite sous les rayons du soleil mais la boue, elle, allait être difficile à enlever. Elle allait encore en baver. Elle soupira.
Elle arrêta cependant de se lamenter sur son sort bien rapidement et reprit sa course effrénée vers la petite chaumière de l'autre côté du village. Il faisant incroyablement chaud pour une fin mars et au bout de quelques mètres seulement, des gouttes de sueur commencèrent à perler sur son front.
- Camille ! Camille ! s'écria alors un vieux barbu depuis l'entrée de son magasin.
La jeune fille stoppa sa course et se retourna pour apercevoir le boulanger Michel.
- Bonjour ! cria-t-elle pour qu'il l'entende tout en essuyant son front.
Il lui sourit.
- Viens, mon enfant ! J'ai quelque chose pour toi !
Elle réfréna un rire et se dirigea vers lui. Elle le suivit à l'intérieur de la boulangerie d'où émanait une odeur succulente de sucreries. Michel se mit derrière son comptoir et sortit rapidement un sac en papier qui transpirait la fumée.
- C'est la commande de ta Mom. Dis-lui que j'ai bien utilisé la farine qu'elle m'a recommandée.
Il sortit ensuite un autre petit sac qui paraissait tout aussi chaud.
-Et ça, c'est pour toi, Camille. Je sais comme tu aimes les petits pains et c'est une nouvelle recette. Je t'en ai mis trois pour te remercier du coup de main d'hier.
- Vous êtes bien aimable mais gardez-les. Mom m'interdit de manger entre les repas. D'ailleurs, je dois faire vite ! Et puis, j'ai adoré vous aider à préparer les gâteaux à la vanille ! Si vous avez besoin d'aide la prochaine fois, n'hésitez pas à m'appeler !
Elle prit le grand sac et sortit rapidement de la boulangerie en offrant un dernier sourire au grand-père.
- Passe au moins les prendre dans l'après-midi ! insista-t-il.
Mais elle était déjà sortie.
...
Camille essaya de maintenir un souffle régulier dans sa course tout en prenant garde de ne pas froisser le sac contenant la commande de sa Mom. Elle espéra que personne d'autre ne l'interpellerait. Le village n'était pas très grand et tout le monde se connaissaient, au moins de loin. Lorsqu'elle arriva enfin chez elle, une odeur de soupe l'accueillit.
La petite maison n'était pas exceptionnellement grande ni bien pourvue. Tous les meubles étaient vieux et modestes mais néanmoins de bonne qualité. La cuisine était toute aussi modeste mais équipée du nécessaire. Même avec ce peu, Mom avait su rendre cette maison tout à fait charmante. Les rideaux, les nappes, les tapis, tout avait été arrangé par ses soins.
Malgré la chaleur ambiante, une douce sensation de fraîcheur frappait les visiteurs lorsqu'ils franchissaient le seuil de la porte et ils étaient toujours admiratifs devant le bon entretien de la chaumière.
- Camille ? cria la vieille dame depuis la cuisine.
- Oui, Mom, je suis là ! répondit la jeune fille tout en fermant la porte.
La vieille dame sortit de sa cuisine tout en se frottant les mains sur son tablier.
- J'ai fait une commande de pain chez Michel, tu dois ...
Elle se tut lorsqu'elle aperçut sa protégée à l'entrée. La jeune fille souriait avec amusement tout en tendant le sac devant elle pour qu'il soit bien visible.
- Mais je vois que tu l'as déjà fait.
Elle lui sourit en retour.
-J'imagine que tu devrais passer à table à présent, tu dois être affamée. Viens, la soupe est prête.
Camille sourit encore plus largement et se précipita vers la table tandis que Mom lui servait sa soupe encore chaude. La jeune fille observa son reflet dans le liquide brûlant. Ses grands yeux marron tachetés de vert la dévisageaient. Elle n'était pas spécialement jolie mais elle n'était pas laide non plus et elle s'en contentait. La fumée qui se propageait lui caressait doucement le visage et elle profita de la lumière apaisante qui illuminait la pièce ainsi que du chant des oiseaux mêlé au bruit des casseroles qui émanait de la cuisine. Toutes ces tonalités habituelles réconfortaient la jeune fille qui se laissa bercer par l'ambiance.
Elle plongea ensuite sa cuillère dans son assiette et commença à dévorer sa soupe. Elle ajouta cependant allègrement du sel grâce au petit plat devant elle : Mom savait qu'elle aimait le sel. Elle avait même tendance à en mettre tellement que le repas en devenait immangeable.
Après avoir terminé de manger, Camille se précipita vers sa chambre pour changer de tenue. Elle jeta l'ancienne sur le plancher et mit une robe simple qu'elle avait lavée la veille. La garde-robe de Camille n'était pas très faste : ses bons vêtements se comptaient sur les doigts d'une main. Quand elle était petite, elle revenait toujours les habits déchirés et couverts de saletés. Elle se sentit un peu coupable en se souvenant des nuits blanches que sa Mom passait à les arranger après ses longues journées de labeur mais elle n'y pouvait rien : elle n'aimait rien tant que s'amuser dans l'herbe des prés.
Camille l'admirait de l'avoir supportée durant toute son enfance. Il fallait une patience incroyable pour résister à l'envie de la réprimer sous les coups de ceinture. Avec les années, elle s'en était rendue compte : elle avait été une enfant très turbulente. Elle s'était souvent fait punir et ses bêtises en plus de sa maladresse avaient été toutes aussi innombrables que catastrophiques.
Heureusement, elle s'était assagit en grandissant et s'était même mise aux tâches ménagères en voyant que sa protectrice s'affaiblissait avec le temps. C'est ainsi qu'après avoir lavé sa robe dans le petit jardin et l'avoir mise à sécher dans un endroit discret, elle décida de rejoindre ses amis.
Tandis qu'elle repassait par le salon, elle s'aperçut que la veille dame était encore également présente dans la pièce, une feuille de papier sur les genoux et le regard perdu. Elle s'approcha et lui mit une main sur l'épaule pour la sortir de sa torpeur. La vieille dame sursauta en sentant le léger contact et presque instinctivement, elle cacha la feuille aux yeux de sa protégée en la reconnaissant.
- Ah, ma chérie ! Tu m'as surprise, dit-elle avec un sourire crispé.
Camille fronça les sourcils et lui adressa un regard d'incompréhension.
- Mom, vous allez bien ? Vous êtes toute pâle ...
- Mais oui, ma chérie ! s'empressa-t-elle de répondre. Tu ne devais pas être avec Sabrina, toi ?
- Oui, je m'apprêtais à partir.
- Alors vas-y, mon ange ! Tu dois aller t'amuser ! fit la veille dame.
Camille se sentit perdue tout à coup. Mom ne l'encourageait pas souvent à aller dehors et sa protectrice semblait si anormale aujourd'hui. Comme si elle lui cachait quelque chose. Elle n'avait même pas remarqué sa robe tâchée ni son changement de vêtements. Camille se mordit les lèvres. Elle devait sans doute être malade. Elle était si faible ces derniers temps ...
- Mom, commença doucement Camille, si vous n'allez pas bien, dites-le moi et je resterais à vos côtés. Sabrina et les autres peuvent attendre.
Madame Madeleine secoua la tête.
- Mon enfant, je peux te jurer que ma santé est parfaite aujourd'hui. Tu peux y aller le coeur léger.
- Mais-
- Tu vas y aller ! la coupa net sa protectrice.
Camille baissa la tête devant l'insistance de sa Mom. Elle semblait décidée à ne pas la laisser rester à ses côtés et elle jugea alors plus sage de la laisser seule. Tout le monde avait besoin de moments de solitude.
- D'accord, j'y vais, céda finalement Camille.
Elle passa le pas de la porte et poursuivit son chemin vers la place du village. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable, très coupable même de laisser sa Mom mais que pouvait-elle faire ? Discuter avec une personne comme Madame Madeleine était comme s'adresser à un mur : elle ne changeait jamais de position. Et elle aurait été punie si elle lui avait tenu tête plus longtemps.
- Hé, Camille ! cria alors une jeune fille en la voyant s'approcher.
- Sabrina !
La jeune fille courut vers elle. Elles échangèrent ensuite la bise et se sourirent mutuellement. Pendant un instant, Camille sentit ses problèmes se dissiper. Sabrina avait ce don. Par son seul sourire, elle arrivait à apaiser les autres.
Sabrina était sûrement la meilleure amie de Camille. Elle n'était pas très jolie mais cela lui importait peu. Elle avait néanmoins une belle peau bronzée, des yeux bruns clairs et des cheveux à l'apparence douce et soyeuse. Mais tout cela ne changeait rien au fait qu'elle rebutait la plupart des gens. La structure de son visage n'était pas agréable : un gros nez, des oreilles pointues, quelques cicatrices le long de la mâchoire et des lèvres toujours craquelées même en été. Elle était aussi un peu grasse. Pas de quoi être obèse mais juste assez pour lui faire apparaître des formes avantageuses.
- Alors Camille ? Tu parais...
Elle claqua de la langue.
-…Assez tracassée. Madame Madeleine t'a encore grondée ?
Camille secoua la tête.
- Non, pas du tout mais… Elle est bizarre ces derniers temps, elle m'inquiète. J'ai peur qu'elle ne soit malade…
- Quel dommage...
Sabrina ne savait vraiment pas quoi dire pour la réconforter. Elle se contenta donc de poser une main sur son épaule et de lui sourire gentiment. Sur le moment, c'était tout ce qu'elle pouvait faire pour apaiser les doutes de son amie.
- Et si on allait jouer à la balançoire ? proposa-t-elle finalement.
- Pourquoi pas. Espérons juste que personne ne l'ait pas encore accaparée !
- Très bien mais d'abord, efface cette tête d'enterrement ! C'est un ordre ! Essayons de profiter de cette après-midi sans corvées, tu veux ?
Camille regarda son amie dans les yeux.
- Tu as raison ! Je vais le faire... Allez, on fait la course vers la balançoire !
Sans attendre son amie, elle fonça en direction de la petite colline au sud du village. Sabrina grogna mais la suivit aussi rapidement que possible. Les courses de Camille lui donnaient mauvaise réputation dans le petit village. Sabrina avait entendu les gens dire que c'était une gamine effrontée et sans retenue mais elle n'avait rien dit à son amie. Dans l'esprit de Camille, courir était sain et libérateur, pas un mauvais comportement qu'une respectable jeune fille se devait d'ignorer.
...
Leur destination était l'arbre de Gentil-Hani comme le surnommait les enfants. C'était un pommier d'un certain âge qui ne produisait plus de fruits depuis des années. Les jardiniers croyaient qu'il s'agissait d'une infection végétale et voulaient le couper au plus vite. C'était aussi le rendez-vous presque quotidien des enfants puisque la seule balançoire du village s'y trouvait. Les bagarres étaient courantes pour avoir l'occasion d'y monter et Camille n'avait pas souvent l'opportunité de l'utiliser.
Sabrina la rejoignit peu de temps après, essoufflée et fatiguée. Elle n'avait pas l'habitude de courir comme son amie et lorsqu'elles faisaient une course ou étaient obligées de courir, elle se retrouvait toujours loin à la traine. Cela l'exaspérait d'être presque toujours la dernière arrivée même si Camille lui laissait prendre de l'avance parfois.
-Y a personne ! C'est bizarre, tu trouves pas ? fit Sabrina en se relevant du sol après avoir retrouvé son souffle.
- Oui, tu as raison ... Ils sont où à ton avis ?
- J'en sais absolument rien ! répondit-elle en poussant son amie déjà installée sur la balançoire.
Camille hoqueta de surprise puis sourit en s'habituant au rythme. Les poussés étaient légères au début mais sous ses insistances, Sabrina commença à en augmenter la force.
- Oui, plus haut ! Plus haut ! s'écria la jeune fille en riant.
Sabrina obéit sans poser de question et fit voler la jeune fille. Après quelques minutes cependant, elle l'arrêta et la somma de descendre en prétextant la fatigue.
- D'accord, je commençais vraiment à avoir le vertige de toute façon, bouda Camille.
Retrouvant son sourire, elle poursuivit.
-C'est ton tour maintenant ! Allez, monte !
Sabrina s'offusqua et rougit un peu.
- Mais c'est impossible ! La balançoire ne va pas me supporter, tu m'as vue ?
- Oh, tu exagères ! Arrête, tu n'es pas du tout grosse ! Et puis si cette vieille branche ne peut pas te supporter, elle est bonne à couper !
- Non, c'est non ! Je ne vais pas monter !
Elle croisa les bras et Camille se tut un instant pour réfléchir. Sabrina, pendant ce temps, se contenta d'observer la balançoire d'un regard buté. Elle était gênée et ne savait pas quoi faire pour éloigner le malaise qui s'était installé. Accepter n'était pas une option pour elle. Heureusement, le petit Joe déboula soudain en criant.
- Camille ! Camille !
La voix du petit résonnait dans l'espace vide et ladite Camille leva les yeux vers lui.
- Que veux-tu, Joe ? lui demanda-t-elle avec un regard inquiet.
Sans reprendre son souffle, il lui répondit en souriant.
- Les marchands... Ils sont l... Là !
- Respire, Joe, respire...
Le gamin prit une grande goulée d'air.
- Mais ils sont là, p-près de la maison de Lydia ! Tu devineras j-jamais ce qu'ils ont apporté !
- Respire, Joe ! Je te le répète, respire ! exigea Camille.
La santé du petit était très fragile. Il était souvent victime de crises de dyspnée et Camille s'inquiétait beaucoup pour lui. Joe n'avait que neuf ans et devait déjà se coltiner beaucoup de sale boulot. Il était orphelin. Son père était mort d'une crise cardiaque avant sa naissance et sa mère s'était éteinte peu après l'accouchement. Il avait donc été élevé par son oncle, un veuf sans enfant qui était bûcheron. Il l'aidait souvent dans son travail et partait des jours entiers avec lui dans les bois. Son corps pourtant, n'était pas fait pour le dur labeur. Il était faible et toujours malade mais ne le disait jamais. Il travaillait jusqu'à s'effondrer parfois.
Sabrina se précipita à son tour vers le petit et répéta ce que lui sommait déjà Camille de faire.
Après avoir bien repris son souffle, celui-ci eut un nouveau sourire.
- Allez ! Dépêchez-vous les filles, il va bientôt partir !
Les deux jeunes filles échangèrent un regard complice et suivirent le petit jusqu'à la plus luxueuse maison du village.
...
La façade de cette demeure en imposait, elle était impressionnante. Avec sa grande barrière argentée et son vaste jardin raffiné, personne du village n'osait y mettre les pieds à l'exception de quelques marchands sans prétention.
Lorsque Camille passait devant cette demeure, elle avait toujours les yeux d'une fillette émerveillée. Elle était éblouie car c'était la plus opulente bâtisse qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de voir. C'était une maison de princesse sortie tout droit des contes de son enfance.
Cependant, aucune princesse digne de ce nom n'habitait la belle maison. Il n'y avait qu'une jeune fille, sa mère et des domestiques qui ne quittaient presque jamais leur poste.
La mère était divorcée d'un riche baron anglais qui avait été jetée en France après avoir manqué à ses obligations envers son mari. Elle avait mis au monde pour premier enfant une fille prénommée Lydia Rollington qui, hormis le fait d'être belle comme l'aurore, adorait la solitude et était passionnée de littérature. On disait que sa bibliothèque contenait plus de trois cent livres, toutes catégories confondues.
Camille admirait sa beauté. Elle avait de beaux cheveux blonds, des yeux bleutés et une peau délicate et ravissante. Elle aurait aimé lui ressembler et avoir toutes ses connaissances comme reconnaitre les variétés de thé, connaître sur le bout des doigts les dates de naissance des rois ainsi que l'art de la conversation. Elle était sûre qu'elle brillait par son intelligence où qu'elle aille.
Elle ne la voyait toujours que de loin mais elle avait pourtant l'impression de la connaitre. Parfois, lorsque la belle Lydia arpentait le village avec sa ravissante ombrelle blanche, Camille osait l'approcher et la saluer mais la belle se contentait de l'ignorer.
Les trois gosses étaient à présent devant la maison et les yeux de Camille s'étaient illuminés, comme toujours. Cette fois encore, ceux qu'on nommait "marchands" parmi la jeunesse du village étaient venus avec des caisses entières de présents somptueux, de nouveaux meubles, de robes de bal, de livres aux couvertures tapageuses et de friandises venues tout droit d'Angleterre.
- Je trouve ça un peu étrange ! s'exclama finalement Sabrina.
- Hein, pourquoi ?
- Tu ne vois pas, Camille ? On dirait qu'à chaque fois que les marchands viennent, ils ramènent encore plus de choses ! Où est-ce qu'ils trouvent tant d'argent ?
- Je ne sais vraiment pas...
Elle réfléchit un moment.
- Le père de Lydia doit être très fortuné, proposa-t-elle alors.
- Tu crois ? ironisa son amie. Mais pourquoi un homme aussi riche se préoccuperait-il du bien-être d'une enfant non légitime, hein ?
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ? s'enquit la jeune fille en arquant un sourcil.
- Ne me dis pas que tu n'en as pas entendu parler !
- Eh bien... Non.
- Alors devine : à ton avis, pourquoi ce cher noble a-t-il divorcé de son épouse ?
- Ils devaient mal s'entendre, c'est sûrement la raison. L'erreur est humaine, répondit Camille en haussant les épaules.
- Tu es d'une naïveté, ma pauvre Camille ! se désola Sabrina. Laisse-moi te le dire, il l'a fait parce qu'elle l'a trompé avec un autre homme ! Voilà la raison !
Camille grimaça.
- Tu es sûre ?
- Absolument ! Et on dit que Lydia n'est sûrement pas sa fille !
- Où est ce que tu as eu ces informations ?
- Bah ! Tout le monde dans le village ne parle que de ça !
- Ah bon... Personnellement, je ne sais pas ce qu'il en est réellement mais je ne vais sûrement pas croire ce que disent les mauvaises langues. Les gens ont tendance à déformer la réalité vers le pire.
- Si tout le monde ne parle que de ça, c'est qu'il doit y avoir une part de vérité, non ? argumenta son amie. Et j'espère de tout coeur que c'est vrai ! Cette peste de Lydia ne peut être le fruit d'une union légale !
- Moi, je trouve que Lydia est une personne très bien.
- Tu ne vois que le bien chez les gens, Camille ! En vérité, c'est juste une snobe perchée dans son château de verre. Tu l'as vue pourtant ! Aucune considération pour les paysans !
- Peut-être qu'elle est juste timide...
- Pfouu ! s'indigna finalement Sabrina. Je trouve que tu exagères, c'est juste qu'elle se trouve trop bien pour nous adresser la parole poliment !
- Peut-être mais tu ne la connais même pas, comment peux-tu affirmer que c'est une mauvaise personne ?
- Et toi, tu la connais peut-être ? Cette peste ne mérite pas d'être défendue !
- Hé, les filles ! Regardez ce que j'ai trouvé !
Sabrina tourna la tête vers le petit Joe qui courrait vers elles après s'être éloigné un peu.
- Regardez ce que j'ai là ! leur montra-t-il en tendant ses petites mains qui contenaient des sucettes colorées. Elles sont tombées alors que les marchands descendaient les caisses alors je me suis pressé pour les ramasser ! Tenez, c'est votre part !
Il mit deux sucreries dans le tablier de Sabrina et deux autres dans la poche de Camille.
- Garde-les, protesta Camille en les lui rendant.
- Non, surtout toi ! Madame Madeleine ne te laisse pas du tout manger de sucre alors profites-en ! insista-t-il en croisant les bras.
- Tu es sûr, Joe ?
- Si je n'étais pas sûr, je ne vous les aurais même pas montrées. Fais attention et mange-les avant d'arriver à la maison.
- Et si tu ne les veux pas, tu peux toujours me les donner ! rit Sabrina en lui donnant un coup de coude.
- Alors là, tu peux rêver ! répondit Camille en lui rendant son sourire.
Elle se retourna ensuite pour constater que Joe s'éloignait à nouveau.
- Hé, Joe, attends ! s'écria-t-elle alors.
Il se retourna.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
Elle s'approcha de lui et s'abaissa à son niveau.
- Tu ne veux pas venir boire du lait au miel chez moi ? C'est presque l'heure du goûter. Hein, que tu veux ?
Le petit garçon baissa la tête.
- Je ne peux pas ... Bertrand sera fâché si je ne termine pas mes corvées. J'ai déjà perdu assez de temps.
- Allez, tu travailles trop de toute façon ! Mom lui parlera et il ne te fera rien, insista Camille.
- Désolé, je ne peux pas.
Il reprit alors doucement sa marche pour rentrer chez lui.
- Je ne comprends pas pourquoi tu as tant peur de lui ! lui lança brusquement Sabrina.
Cette dernière avait observé la scène en s'adossant à un arbre pour déguster l'une de ses sucettes. L'emballage près de ses pieds menaçait de s'éloigner avec le dos, Joe serra les poings mais ne dit rien et Camille se mordit les lèvres.
Elle connaissait les conditions dans lesquelles il grandissait. Mom et elle allaient souvent lui porter des vêtements et un peu de nourriture. Sa maison n'était pas très accueillante ni bien chauffée pendant l'hiver et il devait venir dormir chez elle lorsque la température chutait. Ils dormaient sur deux matelas collés dans le salon près de la cheminée, serrés pour profiter au maximum de la seule couette à leur disposition pendant que Mom dormait dans le petit canapé. Ils avaient grandi ensemble et partagé des moments inoubliables. Joe était le petit frère qu'elle n'avait jamais eu.
En cet instant, le regret et la culpabilité rongeaient à l'unisson le coeur de Camille. Voyant Joe s'éloigner de plus en plus, elle se sentait inutile. Mais que pouvait-elle faire pour lui ? Elle ne savait pas. Ses yeux se plissèrent soudain et son visage pâlit. Incapable, voilà comment elle se sentait.
- Attends, Joe !
Elle courut vers lui et lui attrapa les mains en arrivant à sa hauteur. Il croisa son regard un instant et rougit avant de se dégager de son étreinte.
- Je ne suis plus un enfant, Camille !
La jeune fille eut un moment d'hésitation mais se reprit aussi vite.
- Si, tu l'es !
Elle mit une main sur sa poitrine puis continua.
-Je ne peux pas te laisser devenir un monstre ! Je t'aime trop pour ça ...
Joe reprit sa marche après lui avoir souri.
- Ne t'en fais pas pour moi, je suis habitué maintenant. Je suis presque un homme, tu sais !
Camille le contempla tristement, connaissant par coeur son mensonge. Celui qu'il sortait pour la faire taire lorsqu'elle s'emportait. Elle ne lui répondit pas et le regarda s'éloigner. Elle se contenta de murmurer un mot inaudible. Ce genre de mot que l'on dit lorsqu'on a le coeur trop lourd pour dire
Le reste de l'après-midi s'avéra plus gai et joyeux qu'elle ne l'aurait espéré. Elle et Sabrina s'amusèrent dans les champs, inventant de nouveaux jeux toutes les demi-heures, faisant des paris stupides que seuls les enfants savent relever, riant à gorge déployée à la moindre petite bourde qui, pour d'autres, n'auraient présentées aucun amusement.
Elles se quittèrent comme d'habitude en se promettant de se revoir le lendemain, de rire et de sauter encore plus haut.
Le coeur léger, Camille rentra chez elle en sautillant mais lorsqu'elle ouvrit la porte, elle fut accueillie par un son qui fana instantanément sa bonne humeur. Une personne pleurait : sa Mom. Elle se précipita dans la petite maison pour découvrir la vieille dame adossée contre le canapé, essayant de retenir ses sanglots. En un instant, elle se jeta sur elle et celle-ci tenta de se ressaisir.
- Allez, mon enfant… Installe-toi confortablement, murmura-t-elle, mal remise de ses précédentes larmes.
Camille hocha la tête, les sourcils froncés.
- J'ai quelque chose à te dire. À propos de tes parents...
- Oui, je sais, ils sont morts lorsque j'étais petite. Vous me l'avez déjà dit.
- Non, non…, continua Madame Madeleine en soupirant. Ils ne sont pas morts... Ou du moins, pas tous les deux...
- Quoi ?! s'écria Camille en se rapprochant d'elle sur le petite canapé.
- Commençons par le commencement, je te prie... Ta mère était une femme admirable, très belle et gracieuse à la capitale. Tellement magnifique qu'on la surnommait la rose blanche. Elle était aussi héritière d'une fortune importante. Elle a été mariée de force à un duc anglais de passage en France par une rude saison. Le pauvre homme s'était entiché d'elle à la seconde où il l'avait vue malgré leur différence d'âge flagrante car la jeune maitresse n'avait que dix-sept ans et lui en avait plus de trente. J'étais une servante à l'époque dans la résidence de ta mère à Paris. Je l'avais en grâce et en admiration. Nous étions de très bonnes amies malgré notre écart social.
Camille écoutait, interdite, essayant d'analyser ce qu'elle entendait.
- Je fus donc priée de la suivre en Angleterre. La pauvre était terrifiée à l'idée de quitter sa demeure et son ancienne vie mais ce duc l'aimait. Il l'aimait follement. Si follement qu'elle ne put par son grand coeur que l'aimer en retour, d'un amour aimable mais ardent. Ils finirent par être heureux tous les deux. Lorsqu'ils eurent leur premier enfant, ton frère Alexandre, l'héritier de presque tout leur patrimoine, ils ne purent être plus heureux que lorsque tu vins au monde…
Madame Madeleine s'arrêta soudain, essayant de trouver les mots justes.
- Mais continuez donc ! la pressa la principale concernée.
- Il y eut des complications pendant l'accouchement, reprit-elle brusquement.
Elle mit alors une main sur l'épaule de Camille.
-Ce n'est nullement de ta faute, c'est le médecin qui fut malhabile pour gérer cette situation. Elle s'arrêta encore, se rappelant probablement de consternants souvenirs.
-Elle mourut peu après t'avoir mise au monde. Ton père, alors attristé et furieux, te renia et faillit te jeter dans les égouts de la ville tellement sa douleur était grande. Toi qui n'étais qu'une pauvre innocente… Je me suis interposée, mon enfant, fuyant avec toi sur un navire la nuit-même pour lui échapper. Et tu connais le reste de l'histoire...
Camille essaya de raisonner mais c'était tout bonnement impossible. Dans certaines situations, la logique n'était pas suffisante pour tout régler et la rage éclata en elle. Elle se releva et regarda avec mépris la femme qui l'avait élevée et en qui elle avait cru toute sa vie.
- Mais pourquoi m'avez-vous caché tout ça ?!
La veille femme se leva à son tour et essaya de la calmer.
- C'était pour te protéger. Tu n'avais pas besoin d'apprendre tout ça, répliqua-t-elle fermement.
- Comment osez-vous?! Il s'agit ma vie, j'avais le droit de savoir !
Les deux femmes se firent face un moment en silence. Le regard froid, accusateur et plein d'incompréhension, Camille reprit enfin la parole.
- Pourquoi ? Je vous le demande, pourquoi ? Pourquoi me le dire seulement maintenant ?!
Une larme roula sur sa joue.
- Si j'avais pu, je te l'aurais caché toute ta vie ! lui avoua la vieille dame avec émotion. Mais c'est impossible maintenant... Ton père te veut à ses côtés, voilà pourquoi je te l'ai dis !
Elle enfonça alors ses petits ongles de ménagère dans sa main, le visage crispé, avant de s'écrouler sur le sol.
Oubliant un instant sa colère, Camille se jeta sur elle avec angoisse. La vielle femme souffrait d'une maladie cardiaque depuis longtemps, son coeur était faible et très sensible.
- Mom, vous allez bien ? Mom, Mom ! s'écria la jeune fille en voyant la femme serrer sa poitrine convulsivement.
Madame Madeleine haletait et ses traits s'étaient contractés sous la douleur. Elle essayait visiblement de contrôler les battements rapides et douloureux de son cœur sans y parvenir.
Camille commença à paniquer. Essayant de maîtriser son inquiétude, elle installa sa Mom sur le canapé en douceur avant de sortir de la maison en courant. Rapidement, elle arriva devant un petit bâtiment qui datait de plusieurs siècles déjà. Les pierres qui constituaient sa façade étaient belles, élégantes et d'une couleur rafraîchissante. Elle faillit enfoncer la porte en enchaînant les coups dessus mais heureusement, une femme vint lui ouvrir précipitamment.
- Camille, est-ce que ça va ? s'enquit-elle en voyant la jeune fille haletante au pas de sa porte.
- Où est M. Louis ? C'est Mom, elle est encore malade ! Il faut faire vite ! s'empressa de répondre la jeune fille.
- Reprends ton souffle, Camille, par pitié ! Je vais aller le chercher, il doit être dans le salon.
Elle se précipita alors dans la maison en appelant son époux. Peu de temps après, M. Louis sortit de chez lui, une mallette noire à la main et son chapeau melon sur la tête.
Il courut ensuite avec la jeune fille jusqu'à son habitation où ils trouvèrent la vielle dame encore allongée sur le canapé. Il s'agenouilla immédiatement à ses côtés et brandit son fameux stéthoscope.
Camille resta loin d'eux, observant l'homme avec terreur et impatience. C'était de sa faute, entièrement de sa faute ! Si elle ne s'était pas emportée, si elle était restait tranquille, si elle avait su... Et voilà qu'à cause d'elle, cette brave femme qui l'avait élevée se retrouvait de nouveau entre la vie et la mort. Voilà comment elle la remerciait ... En la faisant de nouveau craquer. Elle se rongea les ongles en essayant de détourner les yeux de la pénible consultation. Elle tremblait de son tout corps, prête à tomber à genoux dès que le médecin lui adresserait la parole.
Après une bonne demi-heure, l'homme se releva enfin et donna un flacon de poudre blanchâtre à la jeune fille.
- Je lui ai administré un calmant, elle devrait aller mieux après ça. Mélange ce produit avec de l'eau. Qu'elle boive un verre par jour pendant le déjeuner, pas plus. Et pour son coeur, je préconise du repos, autant physiquement que mentalement. Rien ne doit venir la perturber. À bientôt, mon enfant et n'hésite pas à venir me voir si une autre crise se produit.
- M-merci, M. Louis, bégaya Camille en serrant le flacon dans sa main.
Dès qu'il fut parti, la jeune fille s'écroula. Ne pouvant plus contenir ses larmes, elle se dirigea vers sa Mom et resta à son chevet le temps que son émotion ne
La nuit était déjà tombée. Les étoiles brillaient dans le ciel, accentuant le charme de la lune. Camille avait allumé quelques bougies et recouvert la vielle dame d'un léger drap. Elle avait aussi arrangé ses coussins tout en veillant à ne pas la réveiller.
Le temps s'écoulait lentement. Elle avait voulu cuisiner un dîner mais son estomac était noué. Elle était certaine de vomir ce qu'elle pourrait avaler car ses angoisses étaient trop grandes pour laisser son ventre digérer quoi que ce soit. Alors elle était restée là, repliée sur elle-même.
Elle était lâche et inutile, elle le savait maintenant. De ces évidences provenaient ses pires cauchemars. Elle était faible car elle ne savait pas - ou plutôt- ne voulait pas les accepter.
Soudain, elle se sentit étouffée au milieu du petit salon. Le corps endormi de sa Mom juste à côté d'elle la culpabilisait encore plus et avec horreur, elle sentit les murs se resserrer autour d'elle. Complètement paniquée, elle bondit hors de la chaumière, allant où ses pieds la portaient. Elle voulait fuir la réalité.
Elle se dirigea alors vers la forêt du village où se trouvait un ruisseau qu'elle appréciait tout particulièrement.
Elle courut à travers les chemins de forêt obscurcis et trébucha bien vite sur un rocher. Elle tomba la tête la première sur la terre poussiéreuse avant de se redresser rapidement. Elle essuya son visage avec ses mains mais la saleté ne quittait toujours pas son visage et elle soupira.
Tandis qu'elle allait se relever entièrement, elle remarqua soudain quelque chose de brillant sur le sol. Une sorte d'étincelle. Là, au milieu du chemin, se trouvait une pierre différente des autres car sous le clair de la lune, pendant que les autres restaient inertes, elle brillait étrangement.
Fascinée par son éclat, Camille l'attrapa. Elle l'examina un moment puis, sans autre raison, l'a mis dans sa poche et continua sa route.
Une fois arrivée devant le lac, elle s'agenouilla et se nettoya la face puis elle resta un moment, les yeux dans le vague, observant son reflet sur l'eau cristalline. Elle se rappela alors de la pierre et la sortit maladroitement avant de la tremper dans l'eau. La poussière se décolla après quelques frottements. La sortant de l'eau et l'observant une nouvelle fois, les yeux de Camille s'écarquillèrent.
Ce n'était pas une pierre ordinaire, loin de là. Elle était belle, d'un éclat exquis, d'une couleur bleu fascinante et d'une douceur si agréable au toucher... Elle pouvait voir son reflet se diviser en plusieurs facettes sur la pierre taillée sous l'éclat de la lune.
Camille resserra sa prise sur son trésor. Cette pierre devait valoir une belle somme et si elle la vendait, elle était sûre de pouvoir acheter de meilleurs médicaments pour sa Mom ! Elle en avait tellement besoin. Elle pourrait aussi donner de l'argent à Joe pour qu'il puisse se reposer un moment pour se soigner. Oh, mais quelle belle affaire elle faisait là !
Malgré sa joie, elle se rappela brusquement qu'il pourrait arriver malheur à sa Mom en son absence et elle se releva.
Lorsqu'elle revint, elle remarqua que les bougies tenaient bon et qu'elles suffiraient pour la nuit. Sa Mom dormait comme un bébé. Elle détendit ses épaules et referma la porte derrière elle à double tour. Elle se dirigea ensuite auprès de Madame Madeleine pour s'agenouiller à ses côtés.
En s'asseyant, elle sentit les sucettes dans sa poche la gêner et elle s'en saisit. Un fin sourire étira ses lèvres. Elle pensa instantanément à la bonté de Joe et à son attention envers elle et Sabrina. C'était si généreux de sa part de lui avoir donné les bonbons qu'il avait ramassés. Il aurait dû se les garder. Après tout, il travaillait plus dur qu'elles deux réunies et il n'avait presque aucune occasion de déguster des douceurs.
- Sacré, Joe…
Elle retira le papier qui entourait la sucette et y lit la petite inscription en lettres d'or.
Phantom Society - Lemon smell
Elle déposa la sucrerie dans sa bouche pour la déguster. C'était sûrement un bonbon anglais. La plupart des marchandises que recevait Lydia et sa mère venait de là-bas. Elle retira soudain la sucette de sa bouche avec une expression de dégoût. Quel que soit ce lemon smell, ce n'était pas mangeable !
