Chapitre II

- Le soleil illuminait timidement le petit village d'Aiguez. Le matin venait tout juste de paraitre, rappelant aux habitants qu'il était temps de se lever et d'aller travailler, à l'exception d'une maison dont la grasse matinée des maitresses n'était dérangée que par le petit déjeuner.

Dans ce beau manoir, la plus jeune maitresse, Lydia Rollington, venait de finir de se préparer pour sa leçon de danse quotidienne. Sa mère avait fait venir un précepteur de l'une des plus prestigieuses écoles de Paris mais la jeune fille le trouvait mou car son comportement bien, que très raffiné, révélait au fond une grande paresse.

Lydia Rollington était une fille sublime avec une distinction toute particulière qui prouvait bien que du sang noble coulait dans ses veines. Elle faisait d'innombrables conquêtes sans même s'en rendre compte. Néanmoins, cette délicieuse chose n'était pas tout à fait parfaite. Ce n'était pas un « bon parti » comme s'amusait à clamer les gens de bonne société. Une façon très distinguée de désigner une chose qui en manquait terriblement.

Et pour cause, elle n'avait aucune dote et presque aucun titre officiel. Mais elle avait assez de charme et de volupté pour faire oublier ce léger détail à ses fréquentations masculines. A tel point que son père voulait maintenant la reprendre dans le manoir familial pour essayer de la marier à l'un de ses collaborateurs.

Pour Lydia, séduire ce comte allait être tâche facile. Les hommes étaient si simples ! Un sourire par là et un compliment par ci suffisaient à leur faire tourner la tête. Elle en était sûre, il ramperait à ses pieds tel un chien lui et sa fortune, et en un rien de temps.

Pourtant, elle avait presque déchiré le papier qui l'en avait informé. Son père ne s'était jamais intéressé à elle. Depuis son divorce avec sa mère dont elle ignorait totalement la cause, elle ne l'avait pas revu. Et pour être honnête, elle ne se souvenait même de son visage...

C'était compréhensible. Elle avait moins de cinq ans lorsqu'elle avait quitté le manoir familial au milieu des injures et des larmes pour s'installer dans ce village miteux dans une demeure à peine acceptable, vivant de ce que son paternel daignait leur envoyer et des présents qu'elles recevaient de la part des amants de sa mère.

Oui, elle allait quitter ce trou perdu et retourner à Londres. Et c'est que finalement, elle avait décidé qu'il s'agissait d'une bonne nouvelle.

Camille s'était réveillée dans le salon entourée par une délicieuse odeur de crêpes. Elle était toujours adossée au canapé comme lorsqu'elle s'était endormie la nuit dernière mais en plus, une douce couverture la recouvrait.

Elle s'était levée et avait trouvé sa Mom préparant sa nourriture préférée. Elle s'était jetée sur elle dans un premier temps, la sommant de retourner dans sa chambre pour se reposer mais la veille dame avait montré une telle obstination que la jeune fille n'avait pu la convaincre que de la laisser l'aider.

Pendant leur tâche, les deux femmes évitèrent scrupuleusement de parler du sujet de la veille. Pour l'une, l'affaire était pliée et oubliée. Pour l'autre, c'était à l'inverse une affaire des plus pressantes mais le courage lui manquait pour l'aborder à nouveau si vite.

Le petit-déjeuner avalé, Camille profita de sa ronde journalière au village pour visiter une boutique de bijoux après avoir fini les courses.

En entrant dans la boutique, une cloche accrochée à la porte teinta, prévenant le vendeur derrière le comptoir qu'un client était entré. Celui-ci se redressa rapidement et afficha son plus beau sourire à la jeune fille qui semblait assez réticente.

- Bonjour, mon enfant, sourit le vieil homme. C'est maman qui t'envoie ?

La jeune fille secoua la tête rapidement et s'approcha du comptoir.

- J'ai quelque chose à vous montrer si vous le voulez bien, dit-elle en évitant le regard du vendeur.

- Quoi donc, mademoiselle ?

Camille fouilla dans sa poche et sortit la pierre bleutée avant de la déposer sur le comptoir devant le vendeur. Ce dernier retint un sifflement.

- Je voudrais savoir combien vaut cette pierre, s'il vous plait, fit la jeune fille.

- Oh, oui. Tout de suite, répondit le vendeur en sortant une paire de lunettes ainsi qu'un pinceau.

Camille se sentait étrangement intimidée et tremblante tandis que le vieil homme examinait scrupuleusement sa trouvaille.

- Dis, mon enfant, questionna-t-il en rapprochant la pierre de ses lunettes. Où as-tu trouvé cette chose ?

La jeune fille retint son souffle. Elle redoutait cette question.

- Je l'ai trouvée hier en me promenant dans la forêt... Alors, combien vaut-elle ?

Le vendeur reposa la pierre en soupirant puis rangea son matériel en dessous du comptoir.

- Navré de te décevoir mais elle ne vaut absolument rien.

Il soupira puis croisa les mains sur le comptoir.

-J'ai cru qu'il s'agissait d'une pierre noble au départ mais ce n'est pas le cas. C'est juste une contrefaçon, très mal taillée au passage. Mais si tu veux, petite, je peux te faire un prix. Trois francs, c'est largement plus que sa vraie valeur.

- Seulement trois ? s'exclama Camille, consternée. Oh, je m'attendais à plus... Non, ne vous forcez pas, monsieur, j'ai compris.

Elle lui sourit faiblement avant de reprendre la pierre.

-Désolée de vous avoir importuné et passez une bonne journée.

Elle se détourna et sortit de la boutique d'un pas vif.

- Hé, attends, petite !

Mais avant qu'il ne finisse sa phrase, Camille avait déjà quitté la boutique. Le vendeur serra la mâchoire et se précipita dehors. Il observa les alentours mais ne vit rien. Quelle boulette ! Il venait de perdre une opportunité unique !

Camille marchait en direction de chez-elle. Après avoir parcouru un peu le village pour oublier sa déception, elle se décida à rentrer pour ne pas effrayer sa Mom déjà très malade. Tandis qu'elle franchissait le pas de la porte, elle tomba sur une scène à laquelle elle ne s'attendait pas.

Sa Mom se tenait en compagnie d'un homme habillé tout en blanc. Ils étaient assis dans le petit salon. L'homme était souriant, élégant et richement habillé. Son allure contrastait fortement avec la pauvreté dont il était entouré.

- Bonjour, Mademoiselle ! la salua-t-il en se relevant avec un grand sourire.

Camille fut impressionnée par le comportement poli de l'homme en blanc. Lorsqu'il s'inclina devant elle, elle ne sut franchement que faire et se contenta de balbutier un bonjour discret.

- Vous devez être Lady Camille, je suppose.

- Euh, oui... C'est bien moi, balbutia la jeune fille, toujours sonnée. Et à qui ai-je l'honneur ?

- Oh, excusez mon impolitesse !

Il mit une main sur son coeur d'un geste solennel.

- Je suis Ash Landers, le fidèle serviteur de la famille Albertwood. Je suis ici pour vous mener chez vous, Lady Camille.

- Comment ? s'exclama la jeune fille, effarée. Mais qu'est-ce donc que cette histoire ?

- Un peu de respect envers notre invité ! intervint subitement Madame Madeleine. Monsieur Landers a fait un long voyage jusqu'ici.

- Mais je ne comprends pas, Mom ! Pourquoi dit-il qu'il est ici pour me mener chez moi ? insista-t-elle. Je suis chez moi !

- Oh, Madeleine ne vous a donc rien dit ? questionna Landers, légèrement confus.

- Si, je lui ai tout expliqué hier, répondit la veille dame.

- Alors pourquoi semblez-vous si surprise, Lady Camille ? s'étonna l'invité.

- Mais de quoi parlez-vous à la fin ?!

La jeune fille serra les poings pour contrôler sa rage.

- Voyez-vous, Lady Camille, c'est votre très bon père qui m'envoie en ce jour, clarifia Landers.

Soudain, Camille se figea et un flot de paroles lui revint en mémoire, lui rappelant tout ce que sa Mom lui avait révélé la veille au soir. Elle avait voulu tout oublier, se persuadant que ce n'était qu'une chimère, un mauvais rêve qui n'aurait aucune incidence mais à présent, la réalité l'avait rattrapée.

-Pourquoi ? murmura-t-elle alors en se laissant tomber sur le canapé, le regard dans le vague.

- Mais pour vous ramener chez vous, My Lady !

- Mais pourquoi avoir attendu si longtemps ?

La jeune fille déposa sa tête entre ses mains pour ne pas pleurer et Landers vint s'asseoir à ses côtés.

- Il fallait attendre que vous ayez grandi. Vous savez, la cour d'Angleterre est une fausse aux lions. Votre père a préféré vous faire grandir dans un environnement paisible avant de vous confronter à la noblesse.

Il marqua une pause puis sourit en voyant que la fille lutter contre ses émotions.

-Et je ne vois franchement pas pourquoi vous devriez en pleurer. Vous aurez une vie bien meilleure à présent : une belle maison, des serviteurs, de belles robes...

- Et mes amis ? s'enquit doucement Camille en levant les yeux vers lui.

- Vous vous en ferez d'autres, ce n'est pas un problème.

- Mais si, c'est un problème ! s'exclama-t-elle alors en se relevant.

- Allons, mon enfant, sois raisonnable ! intervint Madame Madeleine qui se tortillait dans son coin.

Camille les dévisagea tous deux de longues secondes. Ils la dégoûtaient à cet instant. Elle eut soudain un rire amer.

- Vous êtes horribles...

- Pardon ? s'étonna Landers en s'approchant.

- Vous me demandez de quitter mon village, mes amis, et tout ça sur un coup de tête ! s'écria-t-elle. Vous ne réalisez donc pas ce que cela représente pour moi ?!

L'homme déposa alors ses mains sur ses épaules,

- Si, bien sûr. Je vous comprends parfaitement, Mademoiselle. Mais vous devez l'accepter. Tout cela est pour votre bien. Et si vous le souhaitez, vous pourrez même revenir ici durant les vacances.

Il plongea ses yeux violets dans les siens pour lui assurer la sincérité de ses paroles mais Camille demeura figée. Finalement, elle rougit et baissa la tête.

- Mais... Mais...

- Mais vous ne voulez pas décevoir votre père, la coupa-t-il fermement. Ce cher homme se meurt de vous connaitre. Il est très souffrant et il veut vous voir avant de rendre son dernier souffle.

- Et Mom, pourra-t-elle venir avec nous ? demanda Camille avec appréhension.

Landers dirigea son regard vers la veille femme. Un regard méprisant et vil. Pourtant, il offrit un sourire compatissant à la jeune fille en face de lui.

- Elle ne pourra malheureusement pas venir. Sa place est ici comme la vôtre est à Londres.

Camille recula d'un pas, étouffant sous l'indignation et l'incompréhension. Cet homme n'avait-il donc aucune limite ?!

- Alors je refuse !

Elle se dégagea totalement de ses mains sur ses épaules et courut en direction de sa Mom.

-Vous me demandez de quitter celle qui m'a élevée pour un homme qui a failli me tuer alors que je venais tout juste de naitre ! Avez-vous perdu la tête ?! s'offusqua-t-elle en serrant la taille de sa Mom entre ses mains pour se rattacher à son seul secours.

A sa plus grande surprise, Madame Madeleine arracha alors ses mains de sa taille et la poussa vivement, si bien qu'elle en tomba au sol.

- Enfant ignorante ! Après tout ce que j'ai fait pour toi ! s'écria la veille dame.

Camille ne tenta pas de se relever. Interdite, elle dirigea des yeux apeurés vers sa Mom et essaya de contrôler le flot de larmes qui lui montait aux yeux.

- Mais Mom, vous êtes malade ! Je ne peux pas vous laisser ! lui rappela-t-elle, la gorge nouée.

- Je n'ai pas besoin de toi ! Gamine !

Camille baissa la tête et un premier sanglot lui échappa. Puis un autre. Puis encore un autre. Ses larmes tombèrent telles des perles sur le sol, brillant d'un éclat adamantin. Elle essaya de crier, de faire éclater sa tristesse mais aucun son ne franchit ses petites lèvres roses à l'exception de petits sanglots trop forts pour être contenus. Elle resta donc face contre terre, incapable de se relever.

- Je vois, fit finalement Landers. Je viendrai à dix-huit heures prendre Mademoiselle. J'espère qu'elle sera prête.

- Ne vous inquiétez pas, elle sera prête, lui assura Madame Madeleine en raccompagnant son invité jusqu'à la porte d'entrée.

Après trois mots de politesse échangés, l'homme s'en alla et la vieille dame rentra de nouveau dans la petite chaumière. Elle passa devant la jeune fille toujours écroulée à terre sans même lui jeter un regard. Camille la regarda passer sans un mot et continua de pleurer en silence.

- Hé, Sabrina ! cria le petit roux en se dirigeant vers la jeune fille qui séchait la lessive.

- Qu'y a-t-il, Joe ? lui demanda-t-elle en plissant un drap avant de l'accrocher à l'arbre.

- J'ai vu un homme très très très bien habillé qui sortait de la maison de Camille ! lui expliqua-t-il en reprenant son souffle.

Sabrina fronça les sourcils.

- Tu es sûr, Joe ?

- Mais oui ! Tu me crois pas ? s'indigna le petit.

- Jure pour voir ?

- Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer ! Ça te suffit comme preuve ?

- Arrête, Joe.

Ils échangèrent un regard de défi et, voyant que Joe tenait étrangement ses positions, elle se résigna dans un soupir.

- D'accord, je te crois. Attends que je termine ma corvée et on filera ensemble voir ce qu'il en est.

- Hé, mais c'est pas notre affaire ! De quoi on se mêle ? s'inquiéta soudain le gamin.

Sabrina eut un sourire narquois.

- Lorsque tu es venu m'en parler, tu te doutais bien de ce qui se passerait, non ?

- Oh non, non ! Tu vas pas de nouveau m'entrainer dans l'une de tes sales affaires ? protesta-t-il en croisant les bras.

- Bien sûr que si, mon chou.

Elle lui tira la langue

- Je te hais, mégère, se résigna finalement le petit.

Il savait qu'elle le traînerait par les cheveux s'il le fallait.

Après que Sabrina ait terminé d'accrocher le linge, elle prit le bras de son ami pour le trainer jusqu'à la maison de tante Madeleine. Elle toqua à la porte un bon moment avant que ce ne soit Madame Madeleine en personne qui vienne leur ouvrir. La veille dame semblait fatiguée au vu de ses yeux rouges.

- Bonjour, tante Madeleine ! s'exclama le jeune fille en souriant. On est ici pour voir Camille.

- Ah…

Elle jeta un regard derrière elle puis se tourna vers les deux jeunes gens.

- Non, je ne crois pas qu'elle soit capable de vous recevoir.

- Pourquoi ? s'enquit Joe avec inquiétude.

- Elle ne va pas bien...

Soudain, un bruit se fit entendre dans le salon. La principale concernée surgit alors devant la porte, les cheveux en bataille et les yeux rouges, essayant de contrôler sa respiration.

- Non, dit-elle d'une voix tremblante. Je vais bien.

Par cette déclaration, personne ne comprit si elle voulait les convaincre ou se convaincre elle-même. En effet, tout dans son attitude indiquait qu'elle allait mal.

- Camille, retourne à l'intérieur, lui ordonna Madame Madeleine.

- Non, je refuse ! déclara-t-elle en soutenant le regard de sa Mom.

Joe et Sabrina échangèrent un regard d'incrédulité devant son comportement inattendu. Elle, si douce, si gentille et malgré son caractère entêté, ne contredisait jamais le moindre ordre de Madame Madeleine. Aujourd'hui, elle lui tenait tête pour la première fois.

- S'il vous plait, tante Madeleine, intervint Sabrina. Laissez-la venir avec nous. Je suis sûre qu'elle a besoin d'air frais.

La veille dame dévisagea à nouveau sa protégée puis soupira.

- Allez-vous dégourdir les jambes. Tu as raison, Sabrina, cela lui fera le plus grand bien.

Elle rentra alors dans la petite chaumière et ferma la porte derrière elle, laissant les trois enfants face à eux-mêmes.

Sabrina prit son amie par la main et la mena à travers le village vers la forêt dans une clairière baignée par la lumière apaisante du soleil. Un beau lieu de méditation où ils ne risquaient pas de se faire importuner.

Elle somma ensuite Camille de tout lui raconter et cette dernière n'hésita pas à confier à ses amis toute l'histoire, de la crise cardiaque de sa Mom la veille jusqu'à la visite de l'homme en blanc qui voulait la ramener en Angleterre.

- Ce doit être lui que j'ai vu sortir de chez toi ! comprit Joe.

Cette constatation fut suivie d'un moment de silence durant lequel chacun des trois amis se perdit dans la contemplation de son environnement.

- Mais tu n'es qu'une imbécile, toi ! s'exclama finalement Sabrina.

Camille leva les yeux vers elle et la questionna du regard.

- Tu as une chance folle et tu ne veux même pas en profiter ! poursuivit-elle avec incrédulité. Tu es riche, souris ! Tu n'auras plus à travailler et à vivre dans la pauvreté comme nous ! Mais quelle cruche, ma parole !

- Et tu crois que l'argent m'intéresse ? marmonna son amie avant de baisser la tête. Je ne sais pas ce que je vais devenir sans toi ou sans Mom…

- Mais arrête, Camille ! s'indigna Joe à son tour. Tu ne sais pas ce que tu rates ! Tu pourras venir nous voir pendant les vacances ! Sois heureuse !

- Et puis, lorsque tu reviendras, je suis sûre que tu auras bien changé, approuva Sabrina. Tu auras une belle robe et la façon de parler des aristocrates. J'espère juste que tu ne deviendras pas un sosie de cette peste de Lydia !

- Mais je ne veux pas partir ! Je suis très bien ici et je ne veux pas être seule ! s'entêta Camille avant de fondre en larmes pour la deuxième fois de la journée.

Cette fois, Joe et Sabrina l'entourèrent de leurs bras pour l'apaiser. Cela eut l'effet escompté jusqu'à ce que Camille n'ait la méchante pensée que c'était peut-être la dernière fois qu'elle se trouvait à leur côté et ses pleurs redoublèrent.

- Arrête, Camille. Tu ne seras pas seule, c'est une certitude, lui murmura Sabrina.

- Mais tu p-plaisantes ? Per-personne ne voudra être avec moi ! Vou-vous m'avez vue ? Tout le monde me reniera, moi, la petite sotte ! balbutia-t-elle entre ses sanglots

- Mais non, Camille, la rassura Joe. Tu es une personne formidable ! Qui ne voudrait pas être en ta compagnie ?

- Il a raison pour une fois, renchérit Sabrina.

Ils desserrèrent leur étreinte et continuèrent à la réconforter, si bien que Camille commença à se sentir mieux après un moment. La conversation s'engagea ensuite vers des sujets plus monotones et légers : la nouvelle recette de petits pains du boulanger Michel ou la nouvelle saison qui s'annonçait bien moins fructueuse pour les commerçants. Et le fait que le bois était devenu beaucoup moins cher, au grand dam de Joe qui allait devoir redoubler d'efforts.

Ils se rappelèrent finalement quelques événements mémorables entre deux éclats de rires.

- Camille, tu te souviens de la fois où tu as vomi sur la place du village ? s'esclaffa Sabrina.

- Oui, j'avais mangé beaucoup trop de fromage ! C'est drôle quand j'y pense mais depuis, je n'arrive plus à voir un bout de fromage sans avoir la nausée…

- C'est pour ça que tu nous donnes toujours tes galettes au fromage pendant le mardi gras ? Ma pauvre, tu ne sais pas ce que tu rates ! pouffa Joe.

- Quoi ? Nous les donner ? C'est plutôt à toi qu'elle les passe toujours ! bougonna Sabrina.

- Oui, parce que je suis le plus petit ! Et c'est pas comme si tu en avais besoin ! ricana-t-il.

- Comment ça ?

- Ben ! T'es déjà assez grosse !

- Comment oses-tu ! s'indigna son amie. Attends un peu, je vais te faire voir ce qu'elle peut faire la grosse !

Pendant ce temps, Camille s'allongea dans l'herbe. Elle observa le ciel à travers les feuilles des arbres. Une brise fraiche vint lui caresser le visage et quelques rires franchirent ses lèvres en entendant les insultes que se jetaient Sabrina et Joe.

- Camille ! Aide-moi ! Elle me tire les cheveux ! pleura soudain le petit.

- Surtouts pas ! Je vais te refaire une coupe, demi-portion ! rétorqua Sabrina en s'acharnant sur les cheveux roux de Joe.

Elle tira une mèche, en arracha une autre et s'amusa enfin à tirer ses cheveux un à un en rigolant.

- Arrête, s'il te plaît. Pour une fois, il n'a rien fait, intervint Camille en se relevant. En plus, c'est l'heure. Je dois rentrer…

Sabrina le lâcha avec dépit.

- Déjà ? s'enquit-elle.

- Regarde, le soleil va bientôt se coucher, lui montra Camille en pointant le ciel du doigt.

- Ah, tu as raison, soupira Joe en arrangeant autant que possible sa chevelure.

Les trois amis se dirigèrent vers la sortie de la forêt. Le silence était total, aucun n'osant ouvrir la bouche. Soudain, Joe s'arrêta et se mit en travers du chemin de Camille.

- Camille, s'il te plait, ne pars pas ! la supplia-t-il.

Une petite larme se forma aux coins de ses yeux alors qu'il se jetait dans ses bras.

-Tu pourrais venir vivre avec moi, tu ne resterais pas avec ces… méchants ! Reste, reste...

Camille se mit à sa hauteur et le prit dans ses bras puis mit sa main dans sa chevelure avant d'y déposer un petit bisou.

- Oh, Joe…

Elle le serra encore plus dans ses bras.

-Si seulement j'avais le choix, je serais restée avec toi mais je ne peux pas. Tu es un grand garçon maintenant. Tu devrais comprendre, non ? Mais je te promets que je reviendrai tôt ou tard.

Il leva la tête vers elle avec espoir.

- C'est une promesse?

- Oui, c'en est une, sourit Camille en essayant de ne pas fondre en larmes.

De son côté, Sabrina se balançait d'un pied sur l'autre et tentait de penser à autre chose. Elle savait que c'était le meilleur pour son amie, qu'elle ne devait pas intervenir. Elle essayait de détourner le regard mais ses yeux restaient braqués sur ce moment de tendresse qui la gênait et l'attristait. Contrairement à Camille ou à Joe, elle savait comment contrôler ses larmes mieux que sa colère. Elle était tellement habituée à pleurer que cela ne représentait plus rien pour elle. Toutefois, elle savait qu'elle n'y échapperait pas mais pas dans l'immédiat.

- Allez, vous deux, cracha-t-elle. Nous n'avons pas le temps !

- Oui, oui, approuva Camille en essayant une larme de sa joue. Il est temps...

La forêt dépassée, Camille insista pour qu'ils la laissent rebrousser chemin sans eux. Elle ne savait pas pourquoi mais elle sentait un besoin de faire cette dernière étape seule. Après de nouvelles embrassades, elle s'éloigna tout en retenant de nouvelles larmes.

En chemin, elle observa les petites maisons aux couleurs différentes, les femmes qui s'arrêtaient au beau milieu de la route pour se raconter des ragots, les enfants qui jouaient à la marelle tout en s'accusant mutuellement de triche, les commerçants qui criaient à haute voix le prix et la qualité de leur marchandise. C'était la routine apaisante qui peuplait le village de jour en jour. Elle était habituée à cette vue et à ce vacarme. Pourtant, tout lui semblait encore plus beau et moins familier aujourd'hui. C'était peut-être ça la nostalgie. Elle n'avait jamais cru qu'elle le ressentirait un jour.

En repassant par le village, elle entendit soudain une voix l'appeler par derrière. Elle se retourna et fut surprise de voir accourir le boulanger, portant avec lui un petit sac en papier dont émanait une odeur alléchante.

- Ça va ? s'enquit Camille en le voyant reprendre son souffle devant elle.

- T-tiens.

Il souffla et se redressa.

-C'est pour toi.

Il mit le sac entre ses deux mains sans lui donner d'explication. Un peu contrariée, Camille essaya de formuler un refus poli mais il la coupa.

- Je n'accepterai aucun refus !

Et sans lui laisser le temps d'ajouter quoi que ce soit, il repartit vers sa boutique.

Camille resta sur place jusqu'à ce qu'il rentre dans sa boulangerie, abasourdie, puis jeta un coup d'oeil au contenu du sac en papier très chaud. Un sourire se dessina alors sur son visage : des petits pains à la vanille ! Ses préférés !

Elle voulut les manger immédiatement mais avant de mettre le premier pain dans sa bouche, elle se ravisa. Ce serait plus que stupide de gâcher ses délices en les dévorant debout et à toute allure. Elle le rangea dans le sac en papier avec les deux autres et l'emmena avec elle à la maison.

Lorsqu'elle entra, elle se rendit compte que sa Mom était dans le salon et écrivait une lettre. Elle semblait très concentrée.

- Salutations, Mom. Vous allez bien ? s'enquit Camille en tentant de sourire.

La veille femme ne leva pas un oeil vers elle.

- Va dans ta chambre et ne prend que le nécessaire pour le voyage. Tu trouveras tout ce dont tu as besoin à ton arrivée.

- Bien, Mom...

Elle monta et ferma la porte derrière elle. Elle ouvrit ensuite sa petite armoire et en sortit un panier dans lequel elle fourra plusieurs choses. Ce n'était pas vraiment ce dont elle avait besoin pour le voyage car il s'agissait plus de souvenirs dont elle ne pouvait se séparer mais elle tenait à les emmener : une veille écharpe trouée, un trèfle à quatre feuilles, un dessin moche, ...

Alors qu'elle jetait sa robe sur le sol en se changeant, elle entendit le vêtement tomber en un bruit bizarre sur le sol. Dénudée, elle se pencha et le ramassa pour fouiller dans ses poches et réaliser qu'elle y avait oublié quelque chose.

Elle en tira la pierre bleutée et observa son reflet sur ses facettes. Avec toute cette précipitation, elle avait oublié de s'en débarrasser. Elle faillit la laisser tomber et l'abandonner près du lit mais se ravisa finalement.

Cette pierre pourtant sans valeur était si belle... La chose la plus jolie que Camille n'est jamais vue. Elle se souciait peu de son prix ou du fait que ce soit une contrefaçon. Elle pourrait peut-être la garder, en faire un collier, une broche ou tout simplement l'admirer. Elle aimait aussi son toucher, doux et froid à la fois.

Camille sourit comme une idiote et la plaça soigneusement en bas de son panier. Qui sait, peut-être lui serait-elle utile un jour où l'autre ? Honnêtement, elle en doutait et c'est dans ce genre de situation que Camille réalisait qu'elle était trop sentimentale. Cette manie de toujours garder les objets allait sûrement lui causer des problèmes.

Elle se tourna à nouveau vers son armoire et sélectionna sa tenue la plus présentable : une robe verte à rayures bleues avec un papillon au dos. Elle lui donnait pourtant l'allure d'une grand-mère…

Finissant de s'habiller, elle entendit la voix de sa Mom lui crier de descendre. C'était sûrement l'heure. Elle se précipita pour prendre son panier plein de babioles et descendit les escaliers à une allure folle, si bien qu'elle tomba sur son postérieur en sautant la dernière marche. Elle se releva cependant sans se soucier de la douleur sourde puis courut vers l'extérieur.

Le soleil se couchait à l'horizon. L'air du vent lui caressa le visage et fit virevolter quelques-unes de ses mèches. Elle observa avec effarement le carrosse blanc devant elle. Une seconde plus tard, elle commença à sentir les effets de sa chute sur son postérieur. Elle fit une légère grimace. C'était une douleur totalement abominable. Elle eut envie de s'asseoir sur un coussin pendant un instant et l'idée qu'elle allait bientôt se retrouver dans cette voiture de princesse la réconforta un minimum.

Elle tourna la tête et aperçut sa Mom et l'homme en blanc discuter un peu plus loin. Elle s'approcha d'eux.

- Excusez-moi mais je voulais vous dire que je suis prête...

Ils se tournèrent vers elle et Landers sourit doucement. Il lui prit la main et l'escorta vers la voiture. Camille rougit à ce traitement et essaya de soutenir son regard. Lorsqu'elle essaya de monter cependant, elle eut du mal à franchir les deux petites marches tout en tenant sa main. Et bien sûr, elle se retrouva à nouveau par terre rapidement.

- Aie, ça fait mal ! marmonna-t-elle en essayant de se relever.

- Attendez, Mademoiselle. Laissez-moi vous aider.

Il lui tendit à nouveau sa main gantée et Camille sourit mais refusa tout en essayant de dissimuler sa gêne. Landers la regarda se relever péniblement avec de grands yeux puis sourit amicalement en retour. Il la laissa monter seule alors que lui alla adresser ses instructions au conducteur avant d'entrer à son tour dans le beau carrosse.

Madame Madeleine resta un instant dehors, les mains serrées et les yeux larmoyants, se consolant avec la seule pensée que c'était le meilleur pour sa protégée. Elle n'avait agis agressivement que parce qu'elle voulait la voir vivre une bonne vie. Et puis, ce n'est pas comme si elle avait eu le choix elle non plus…

À l'intérieur, Camille lui jeta un dernier regard. La jeune fille ne savait pas si elle aurait l'occasion de la revoir à nouveau. Alors, tandis que la calèche se mettait en route, elle prit son courage à deux mains et sortit la tête par la fenêtre pour crier ses derniers mots à la ville entière.

- Je t'aime, Mom ! Je t'aime !

Une larme roula sur la joue de la vieille dame qui cria à son tour.

- Porte-toi bien, Camille !

Ce fut au tour de la jeune fille de fondre en larmes et elle rentra sa tête pour se reposer sur le doux siège. Elle laissa la fenêtre ouverte. La douce brise du soir lui caressait la tête, et à terme, sécha les quelques larmes qui avaient coulé sur son visage.

Landers de son côté demeura inexpressif. Il lisait un livre et semblait déconnecté de ce qui l'entourait.

Voulant oublier au plus vite ses tracas et se remonter le moral tout en détendant l'atmosphère, Camille décida d'engager la conversation mais sa timidité et son indécision la gênaient.

- Eh bien…, commença-t-elle. Où allons-nous ?

L'homme releva la tête pour lui jeter un regard inquisiteur puis sourit en refermant son livre.

- Je croyais que vous étiez au courant. Nous partons vers Londres, voyez-vous. Le chemin vers le port risque d'être assez long alors prenez ce temps pour vous reposer en dormant un peu. Je ne pense pas que vous aurez l'occasion de dormir sur le navire. La mer est très agitée en ce moment.

- Oh mais je n'ai pas sommeil ! Je voudrais juste discuter avec vous. Pouvez-vous me parler de ma famille ?

- Mademoiselle Camille, si je puis me permettre d'insister, vous devriez vous reposer. Vous saurez tout ce qu'i savoir le moment voulu.

Il se replongea ensuite dans son livre et Camille hocha la tête, résignée. Au fond, elle était tout de même offusquée. Ce Landers lui parlait comme si elle était une enfant ! Elle avait beau le paraitre, elle n'était pas stupide pour autant. Elle n'avait jamais été stupide.

Fermant les yeux, elle décida enfin de suivre ses conseils. Après tout, elle n'avait rien de mieux à faire...

... Fin du Chapitre ...